La religion mésopotamienne
Des Sumériens à Babylone, et de Gilgamesh à la création, autant de mythes à décoder de la civilisation qui inventa l'écriture.
En histoire des religions, l'étude de la religion de Mésopotamie est capitale et significative à plus d'un titre
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En vertu de la situation géographique de la région.
Située entre l'Egypte et la vallée de l'Indus, la Mésopotamie est un carrefour des civilisations. De tous temps, des peuples s'y sont croisés (Sumériens, Akkadiens, Hurrites, Amorrites, Hittites, Araméens, Kassites, Chaldéens).Tous ces peuples sont venus avec leurs cultures, leurs traditions et leurs sciences. C’est ce mélange qui a donné naissance à une tradition religieuse que l’on peut appeler la religion mésopotamienne, tant ces cultures se sont mêlées en une seule et même vision du monde et des dieux. La Mésopotamie a donc constitué un vivier à partir duquel quantités d'idées et de techniques ont migré dans tout le Moyen Orient. Etudier la religion mésopotamienne nous fait découvrir les origines de nombreuses religions ultérieures. -
En vertu de la précocité de l'apparition de cette civilisation. La Mésopotamie est, en effet, l'une des premières régions à voir des chasseurs-cueilleurs s'installer et devenir sédentaires. Nous essaierons, justement, de suivre cette installation. Installation qui implique la création des villes, de l'Etat, de la technique, des sciences et des arts. Et nous verrons l'impact de ces créations sur la religion. Cet aspect de l'histoire de la Mésopotamie rend son étude particulièrement intéressante, car il manifeste les liens existant entre le développement politico-culturel et l'évolution des idées religieuses.
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Enfin, l'étude de l'histoire de la Mésopotamie nous replace au début de l'histoire. C'est, en effet, dans cette région que commence l'histoire proprement dite, avec l'apparition de l'écriture vers 3400-3200. C'est en Mésopotamie que les hommes ont, pour la première fois, rédigé leurs lois, mythes, légendes et récits. Ces textes offrent une opportunité sans précédent pour connaître les idées des hommes de cette époque. Et donc leur quête.
Histoire de la Mésopotamie (1)
Le néolithique et la sédentarité
Vers 12 000, prend fin la dernière grande glaciation. Le climat se réchauffe, le niveau des mers monte. A la faveur du réchauffement climatique, les hommes diversifient leur régime alimentaire. Ils rajoutent à leur nourriture davantage de céréales et de légumineuses. Ils ont donc l’idée de cultiver les céréales et les légumes. Au début, cette agriculture se contente de reproduire ce qui existe à l’état naturel. Puis les hommes n’attendent plus la pluie trop aléatoire. Dans les plaines où cela est possible, ils créent des systèmes d’irrigation.
Vers 8500, l’homme déjà sédentarisé se met à élever des chèvres, des moutons, des porcs et des bovins.
L’introduction de l’agriculture modifie considérablement le style de vie.
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Les populations deviennent sédentaires. Les quelques huttes de branchages deviennent des maisons en terre, puis en briques. Les hameaux deviennent des villages, puis des villes.
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La population s’accroît. La sédentarité offre, en effet, plus de sécurité que le nomadisme.
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La construction de cités change aussi les structures de la société. La possession de terrains, de maisons … etc. nécessite une administration. Cette administration est créée par les plus importants propriétaires. Ceux-ci deviennent chefs, gouverneurs, rois …
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Le développement de l’agriculture et de l’élevage crée des réserves. Inévitablement apparaît un clivage entre ceux qui ont des réserves et ceux qui n’en ont pas. Avec l’agriculture et l’élevage apparaissent donc les couches sociales, la disparité entre riches et pauvres, et une sorte de hiérarchisation.
Le développement de la métallurgie contribue aussi aux changements sociaux. Le capital que représentent les métaux a besoin de sécurité et de protection.
D’autre part, la naissance de métiers techniques, tels que la métallurgie, implique une spécialisation professionnelle. Parallèlement à une hiérarchisation de la société, celle-ci se spécialise en fonctions et métiers divers. Un code de lois devra prendre en compte ces modifications sociétales et prévoir une administration fixant les règles de rémunération, d’embauche … etc.
L’époque sumérienne (6500 – 2350)
Réalisations de la culture d’Obeid (avant 3700) :
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Irrigation à grande échelle et aménagement agricole du territoire. L’araire permet de tracer des sillons et augmente donc les rendements.
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Invention du tour du potier, de la roue et du bateau à voile.
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Début du commerce basé sur l’échange.
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Création de villages, jusqu’à un millier d’habitants ; dans les environs du centre pré-urbain d’Eridu construit autour du premier temple construit en briques dédié au dieu des eaux.
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Première organisation avec des conseils de villages, chapeautés par les conseils des chefs et les prêtres d’Eridu.
Réalisations des Sumériens :
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Les Sumériens créent des cités-Etats. Ces citées se choisissent une divinité de prédilection et lui bâtissent un temple. Peu à peu ces cités deviennent des Etats et attirent les habitants des villages proches. La société est fortement hiérarchisée. Au sommet on trouve les grands propriétaires terriens, les riches commerçants et les prêtres des grands temples. Les cités-Etats sont gouvernées par deux conseils. Dans les situations critiques (guerre, inondation, épidémie …), les conseils nomment un chef provisoire, le Lugal (grand homme) qui doit soumettre ses décisions aux conseils. Le Lugal est considéré comme le représentant du dieu protecteur de la ville. Il y a là, l’ébauche de la monarchie. Les premières dynasties apparaissent vers 2900.
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L’invention de l’écriture (vers 3300). Au début, il s’agit d’une écriture pictographique. Puis le système évolue, pour simplifier la transcription et pour l’adapter à d’autres langues que le sumérien. On schématise l’écriture en utilisant des traits identiques réalisés avec un stylet en forme de coins sur des tablettes de terre glaise fraiche. C’est la naissance de l’écriture cunéiforme. C’est la porte ouverte à la rédaction et à la fixation des codes juridiques, des mythes, des chants et autres textes de sagesse. Mais jusqu’en 2000, la tradition orale joue encore un rôle très important.
L’unification akkadienne (2335 – 2235)
Au nord du pays de Sumer, en Mésopotamie centrale, se trouve le territoire d’Akkad. Cette région a été peuplée par des tribus sémites pérégrinant dans le Croissant fertile et venues s’établir sur les rives de l’Euphrate et du Tigre. En 2335, Sargond l’Ancien (ou Sargond d’Akkad, ou encore Sargon le Grand) unifie les cités-Etats de Sumer et d’Akkad dans un empire qui durera un siècle. Selon la légende, il est fils d’une prêtresse qui l’abandonne nourrisson dans un panier déposé au fil de l’eau de l’Euphrate. Cette unification de la Mésopotamie en un seul empire constituera toujours un modèle pour les rois mésopotamiens suivants.
Le petit-fils de Sargon, Narâm-Sîn (2254 – 2218), agrandit l’empire akkadien jusqu’à Ebla au nord-ouest de la Mésopotamie. Il se fait représenter en dieu vivant et fait édifier, dans sa capitale, un temple à sa gloire. C’est la première tentative de déification d’un être humain.
Pendant la souveraineté d’Akkad (et par la suite), la langue d’Akkad est devenue la langue parlée en Mésopotamie. Mais le Sumérien, bien que devenue langue morte, reste la langue de la religion et de l’écrit.
Nouvelle hégémonie sumérienne (2112 – 2004)
Après une éphémère dynastie Gutis, les Sumériens retrouvent leur indépendance. Les cités-Etats de Sumer sont à nouveau unies, mais les Sumériens ne dominent pas l’ensemble de la Mésopotamie.
Invasion des Amorrites (2004 – 1894)
Ces peuples sémites viennent de l’ouest du Croissant fertile. La Mésopotamie est fractionnée en de multiples royaumes indépendants.
Premier empire babylonien (1792 – 1595)
Il est fondé par le souverain amorrite Hammurabi (1792 – 1750). Sous son règne, la Mésopotamie est à nouveau unifiée. Hammurabi est l’auteur du code qui porte son nom et qui est composé de 282 articles. Par son code, le roi veut instaurer une justice unifiant la société, au détriment des particularismes locaux, familiaux ou claniques.
Invasions et rivalités (1595 – 1160)
En 1595, les Hittites (venant d’Anatolie) envahissent la région et fondent un royaume. Mais, vers 1570, ils sont vaincus par les Kassites venus d’Iran qui créent un royaume peu centralisé à Babylone.
Hégémonie assyrienne (1154 – 612)
Pendant cette période, l’Assyrie gagne en puissance et s’oppose de plus en plus à Babylone. Depuis leur capitale : Assur, les rois assyriens créent un empire qui à son apogée domine tout le Croissant fertile, Egypte comprise. L’Assyrie adopte la culture et la langue babyloniennes.
L’Assyrie est à son apogée sous Sargon II (721 – 705). Mais une coalition des Mèdes et de Babylone met fin à cet empire. La nouvelle capitale Ninive est prise en 612.
Domination babylonienne (625 – 539)
L’empire néo-babylonien est fondé par Nabopolassar en 625. Son fils Nabuchodonosor II (605 – 562) étend l’empire à tout le Croissant fertile. Il détruit Jérusalem en 587.
Babylone est prise par Cyrus, roi des Perses, en 539. L’empire babylonien est inclus à l’empire perse.
La religion comme produit de l'histoire et de la société
L’héritage du néolithique
Deux révolutions marquent le néolithique plus que toutes les autres : la sédentarisation et l’invention de l’agriculture et de l’élevage.
Conséquences religieuses de l’invention de l’agriculture :
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L’être humain n’est plus condamné à subir les forces de la nature ; dans une certaine mesure, il les contrôle. C’est lui qui détermine, maintenant, ce qui va pousser dans son champ. Il favorise la croissance des plantes par l’arrosage, autrement dit : il s’est libéré de la dépendance à l’égard de la pluie. Sans devenir l’égal des dieux, il participe à leur pouvoir créateur. N’aurait-il pas quelque chose de divin ? Question déterminante en religion.
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La pratique de l’agriculture favorise la compréhension des cycles naturels et des mécanismes de la croissance. L’être humain se rend compte, par exemple, qu’il n’y a pas de plante nouvelle sans la mort de la graine. Une observation qui donnera naissance à des systèmes religieux tels que la légitimation des sacrifices. Il faut accepter de donner pour recevoir. Notion qui fonde le principe du donnant-donnant et du marchandage religieux.
D’autre part, le principe de la mort créant la vie fait naître dans l’esprit humain le thème du sacrifice fondateur et créateur. Toutes les cultures ont élaboré des mythes cosmogoniques (de création) racontant que la nature doit son existence au sacrifice d’une divinité ; avec pour conséquence, la doctrine de la présence divine en tout ce qui est, la nature émanant du corps du dieu sacrifié.
Si la nature est divine, l’être humain absorbe une part de cette divinité en consommant des végétaux. Ainsi, s’il n’est pas naturellement divin, peut-être peut-il le devenir par le biais de la nourriture. Des rites particuliers accompagneront bientôt cette doctrine : des rites de reproduction du meurtre primordial du dieu fondateur, et des rites de consommation d’une nourriture considérée comme divine.
D’autres mythes présentent la création et la vie comme le résultat d’une hiérogamie (accouplement sacré) entre le dieu du ciel et la Terre Mère, puis la séparation des deux partenaires afin de créer un espace (l’atmosphère) dans lequel la vie pourra s’épanouir. Cette séparation s’apparentant à la mort pour une résurrection. Là encore, des rites essaieront de reproduire cet acte ; lors de la cérémonie mésopotamienne, par exemple, de l’accouplement du roi avec la reine ou la grande prêtresse au début de l’année. -
Le fait que la femme ait joué un rôle déterminant dans l’invention de l’agriculture a, un temps, accompagné l’idée que la femme détenait en elle-même le mystère de la vie. Comme la Terre Mère crée la végétation, la femme donne naissance aux enfants. Mais la découverte du rôle de la semence masculine dans la procréation et l’invention de la charrue changent l’approche de la génération. Désormais le labour s’apparente à l’acte sexuel. C’est toujours la Terre Mère qui est labourée, mais c’est le ciel qui dépose sa graine dans le sillon. Cette évolution se vérifie en ce qui concerne le statut de la femme en Mésopotamie : dans la culture sumérienne (la plus ancienne), la femme a quasiment autant de pouvoir et d’autorité que l’homme, mais à l’époque assyrienne ou babylonienne, la femme perd cette égalité.
Conséquences religieuses de la domestication et de l’élevage des animaux :
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Si, par le biais de l’agriculture, l’être humain prend conscience de sa capacité à maîtriser en partie la nature, c’est encore plus vrai par la domestication des animaux. En effet, l’animal peut être puissant ; parfois plus puissant que l’homme. Cette puissance a auparavant placé les animaux parmi les manifestations du divin. D’où les fréquentes représentations des dieux à travers des figures animales. Mais désormais, l’être humain domine l’animal. Non seulement il s’en nourrit, comme ses ancêtres chasseurs, mais il le parque, l’exploite par le travail, le sélectionne, le sacrifie … L’intelligence humaine fait la preuve qu’elle peut s’avérer plus efficace que la force animale. Cette prise de conscience crée une nouvelle approche théologique. Si, auparavant, l’homme préhistorique ou le chamane représentait ses dieux à travers des figures animales (zoomorphisme), désormais les dieux auront figure humaine (anthropomorphisme). Car continuer à représenter les dieux par des animaux, alors que l’être humain élève les dits animaux, c’est placer l’homme au-dessus des dieux.
Les dieux de Mésopotamie ont figure humaine, et des caractéristiques humaines. Comme les hommes, ils sont intelligents, mais aussi sournois, menteurs, calculateurs … Sans pour autant cesser d’être tout-puissants et immortels. Ces « qualités » divines nécessitent alors l’élaboration d’une doctrine, d’une théologie, afin d’honorer ces dieux comme ils le souhaitent. Mais quels sont ces dieux mésopotamiens ? -
Les premières listes de dieux mésopotamiens sont sumériennes. Des tablettes de 2600 dressent une liste de 560 noms de divinités. Ces dieux sont des forces de la nature divinisées et non des ancêtres. Trois grands dieux dominent :
- An (Seigneur-Ciel), dieu du ciel, de l’En-Haut, dieu suprême.
- Enlil (Seigneur-Vent), son fils, dieu de l’atmosphère, dieu du souffle et de la vie.
- Enki (Seigneur-Eau), fils de la déesse des eaux primordiales, dieu des eaux douces, de l’ingéniosité et de la sagesse. Il habite le premier niveau souterrain, celui des eaux douces.
Le niveau inférieur souterrain est le séjour des âmes des défunts. Les morts y survivent à l’état d’ombre menant une existence sombre et engourdie. Il est habité par le dieu Nergal.
Cette géographie religieuse aura une longue postérité dans beaucoup de cultures. Ce qui manifeste l’impact de la culture mésopotamienne sur les suivantes.
Hormis ces grands dieux, on rencontre aussi beaucoup :
- Dumuzi, dieu du cycle de la végétation, symbolisé par le serpent. C’est le Tammuz babylonien.
- Inanna (Dame du ciel), épouse de Dumuzi et fille d’Enki. Déesse de l’amour, de l’accouplement et de la fertilité. Appelée Ishtar par les Babyloniens et ressemblant à l’égyptienne Hathor, elle devient Ashtart ou Astarté chez les Sémites, Aphrodite chez les Grecs et Vénus chez les Romains.
- Utu, le dieu Soleil, appelé Shamash par les Babyloniens.
- Nanna, le dieu Lune, appelé Sîn à Babylone.
- Adad, le dieu des orages et de la pluie.
Conséquences religieuses de la sédentarité :
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Parce que les dieux des nomades accompagnent leurs peuples, ils sont eux-mêmes nomades. De ce fait, ils n’ont ni temples ni représentations imposantes. Les cérémonies qui leur sont consacrées sont simples.
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Lors de la sédentarisation, les divinités s’installent avec leurs adorateurs. Elles deviennent locales : Enki à Eridu, An à Uruk, Enlil à Nippur, Inanna à Ur … etc. Bien que remplissant des fonctions universelles, chacune de ces divinités est sensée habiter la statue qui la représente dans son temple. Car chaque cité construit un temple pour son grand dieu. Un temple situé sur la dernière terrasse d’une pyramide à degrés. C’est là l’origine des ziggurats (proéminence).
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Contrairement aux divinités nomades plus éthérées, les dieux sédentaires se matérialisent. Leurs caractéristiques anthropomorphiques les rendent dépendants des hommes : les prêtres les habillent, les nourrissent, les promènent … etc. L’ensemble de ces services, des rites et des fêtes, prend de plus en plus de place et d’importance. Les cérémonies se complexifient. Cette évolution accompagne l’institution royale : à mesure que la société se hiérarchise, le panthéon aussi. Plus la royauté est représentative, installée et puissante, et plus les grands dieux prennent de l’importance par rapport aux dieux subalternes. Au point que le nombre de divinités tend à décroître, notamment sous les empires assyrien et babylonien qui connaissent de grands rois. Est-ce une voie possible pour passer du polythéisme au monothéisme ? Un empire universel conduirait-il inévitablement au monothéisme ?
L’institution royale, pour trouver une légitimité, déclare avoir été fondée par les dieux. D’où l’alliance entre les pouvoirs politiques et religieux. Car la perte du pouvoir politique pourrait impliquer la faiblesse de la divinité protectrice ou son désaveu. Les prêtres ont tout « intérêt » à favoriser la puissance du souverain, car sa réussite est aussi celle du dieu qui le protège. C’est ainsi que s’établie et se fortifie l’alliance entre puissance, réussite et bénédiction. Mais une question se pose : qui fait l’histoire, les dieux ou les hommes ? -
Le culte se coule dans le moule du service au roi. Partout au monde, le culte est toujours plus ou moins réglé selon une sorte de contrat tacite, do ut des : des hommages et des services rendus aux souverains d’ici-bas, n’a-t-on pas constamment escompté quelque avantage, immédiat ou non ? On pourrait donc, de la sorte, en retour des devoirs accomplis au profit des dieux, attendre d’eux faveurs et bienfaits, et d’abord dans l’ordre collectif de la prospérité du pays, de sa richesse accrue, de ses succès à la guerre et de la paix entre ses sujets. Mais les particuliers, eux aussi, comme ils pouvaient adresser à leur roi des suppliques, avaient loisir de faire, pour leur propres comptes, recours et requêtes à leurs mêmes supérieurs […] coulés dans une armature rituelle et, par conséquent, formaliste (2). Il s’agit donc de gagner la faveur des dieux par des offrandes. Le culte est un marchandage.
L'héritage des premiers textes
Les premiers textes mésopotamiens sont des mythes.
Un mythe est écrit pour expliquer le monde. Il a pour but de rassurer le croyant en lui révélant que les choses se passent comme prévu, que les dieux maîtrisent l’ordre du monde. Ces textes sont donc précieux pour connaître la façon de penser des Mésopotamiens.
La création des dieux
A l’origine, il n’y a que les Eaux : Nammu. Les Eaux engendrent le Ciel (An) et la Terre (Ninhursag). Leur union donne naissance à Enlil et à Enki. Enlil soulève le Ciel pour créer un espace entre ciel et terre, son espace : l’atmosphère. Les grands dieux (An, Enlil et Enki) se réunissent en conseil pour concevoir le monde et en répartir les éléments et les fonctions naturelles entre les divinités secondaires. En particulier, Enki transmet aux hommes leur savoir. Quelque chose d’important se passe dans ce conseil : le monde est créé par la volonté et la parole ; une façon de créer qui n’établit aucun lien de nature entre les dieux et le monde créé. Cette conception sera reprise par les peuples sémites.
Les besoins des grands dieux entraînent un ensemble de tâches accomplies par les divinités secondaires. Un jour ces divinités se révoltent et se mettent en grève. Les trois grands dieux décident alors de créer des êtres particuliers pour les remplacer : les hommes. Ils les créent à l’image des dieux, mais sans leur toute-puissance, ni leur immortalité. Ils les créent en les modelant dans l’argile et en les animant par le souffle.
En dehors des noms des dieux et du caractère polythéiste de ce mythe, ce récit sera adopté, presque point par point, par la tradition biblique. Il a pour but de donner la place et le rôle de l’être humain dans la nature et l’histoire.
L’origine du cycle des saisons
La déesse Inanna convoite le royaume des morts. Ce royaume est pourtant la propriété du dieu Nergal et de son épouse Ereshkigal. Ereshkigal étant la sœur d’Inanna.
Inanna s’introduit dans ce royaume, mais à chacune des 7 portes, elle se fait dérober l’un de ses atours, c’est pourquoi, elle arrive nue et honteuse devant sa sœur et les 7 juges. Elle est condamnée à mort, mais elle peut être délivrée si une divinité, acceptable aux yeux des juges, veut bien prendre sa place dans le royaume des morts. Dumuzi, le mari d’Inanna, se dévoue, mais obtient d’être libéré 6 mois de l’année. C’est ainsi que Dumuzi passe 6 mois par an sous terre, dans le royaume des morts, et 6 mois parmi les vivants. Ce qui « explique » le cycle annuel de la mort et de la renaissance de la nature, c’est-à-dire : les saisons.
Ce mythe sera repris par les Grecs et le mythe de Déméter et Perséphone.
Le poème de l’Atra-Hasis (ou du Super-sage)
Ce récit reprend le mythe de la création des dieux et le poursuit. Il commence avant la création des hommes, quand les grands dieux avaient chargé les dieux secondaires de multiples tâches. Après plus de 2400 ans de ce régime, les dieux secondaires se révoltent et se mettent en grève. Enlil veut les châtier, mais Enki propose de créer un être pour assurer la corvée des dieux à leur place. La création des hommes se fait à partir de l’argile, mais elle est mêlée au sang et à la chair d’un dieu sacrifié (Wê), pour que l’homme ait un esprit. Ce mythe diffère du premier quant à la création de l’homme. Ici, l’être humain a quelque chose de naturellement divin, puisqu’il est formé du sang et de la chair d’un dieu.
Les hommes se mettent au travail et assument le service des dieux. Ils se multiplient au point qu’Enlil est incommodé par le bruit que font les hommes. Il ordonne donc à la déesse Epidémie d’intervenir. Mais Enki conseille à un homme super-sage de faire des offrandes à Epidémie. Cette divinité, satisfaite et flattée, arrête le fléau. Les hommes recommencent à pulluler et Enlil est à nouveau irrité. Il envoie alors la Sécheresse, mais Enki intervient à nouveau et les hommes sont sauvés. La 3ème fois, Enlil envoie le Déluge. Enki conseille alors au Super-sage de construire un bateau et d’y placer un échantillon de tout ce qui existe. Tous les hommes étant supposés avoir été noyés, le déluge cesse. Certaines versions du poème précisent que le Super-sage a lâché divers oiseaux avant de sortir du bateau : des colombes, des hirondelles, des corbeaux … etc. D’autres versions disent que le bateau s’est arrêté sur une haute montagne.
Quand Enlil voit qu’un bateau n’a pas sombré, il est furieux. Soupçonné d’avoir sauvé les hommes, Enki explique qu’il fallait bien les épargner pour qu’ils puissent continuer leur service. Les dieux ont fini par le reconnaître.
Ce poème a inspiré le récit biblique du Déluge. Le Super-sage y prend le nom de Noé.
L’épopée de Gilgamesh
La rédaction de ce récit date probablement du début du 2ème millénaire, mais il a été colporté oralement pendant longtemps.
Gilgamesh est un roi sumérien mi-réel mi-légendaire.
Le récit :
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Gilgamesh est un despote qui tyrannise son peuple. Les sujets de Gilgamesh se plaignent aux dieux du comportement de leur roi. Les dieux répondent en suscitant Enkidu, un homme frustre, du désert, qui s’oppose à la puissance urbaine de Gilgamesh. Les deux hommes se battent. La lutte est indécise, aucun des deux ne parvenant à triompher de l’autre. Les protagonistes deviennent alors amis, d’une amitié exceptionnelle, indéfectible. Ensemble les deux hommes se lancent dans des aventures démesurées. Dans leur exaltation, se sentant si forts, ils en viennent à manquer de respect aux dieux. Les dieux se fâchent et font mourir Enkidu. Gilgamesh reste seul, désespéré et révolté.
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Le récit pose donc la question de la mort. La mort, comme décret divin et non comme faisant partie du cycle de la vie. La mort, aussi, comme déchirement personnel, rupture de l’amitié et séparation définitive. Gilgamesh se révolte contre la mort, contre le destin. Il décide de partir à la recherche d’Uta-napishtîm, l’homme qui a survécu au Déluge et qui a reçu des dieux l’immortalité en réponse au sacrifice qu’Uta-napishtîm leur a offert à l’issue du Déluge. Chemin faisant, Gilgamesh reçoit des réponses à sa quête : le dieu soleil l’avertit en disant : La vie sans fin que tu cherches, tu ne la trouveras pas ! La tavernière chez laquelle il loge, lui dit : Toi, plutôt, remplis-toi la panse, demeure en gaieté, jour et nuit ; fais quotidiennement la fête, danse et amuse-toi, […]. Regarde tendrement ton petit qui te tient la main et fais le bonheur de ta femme serrée contre toi ; car telle est l’unique perspective des hommes (3). Enfin Uta-napishtîm l’exhorte à se satisfaire de son sort et à reconnaître le privilège et l’honneur que lui ont accordés les dieux en lui confiant la royauté, qu’il renonce à sa vaine quête d’immortalité et se consacre plutôt aux devoirs de sa haute et noble fonction(4) .
L’épopée de Gilgamesh reprend la question fondamentale que se pose l’humanité depuis son origine : celle de la mort. Question d’autant plus obsédante que l’homme de Mésopotamie est devenu capable de prendre sa vie en main, de construire des villes … Alors qu’il parvient à s’émanciper des forces et des contingences de la nature, ne peut-il pas être maître de son destin ? Et la réponse vient : le rappel de la finitude. La finitude non comme naturelle et porteuse d’espérance, mais comme une décision arbitraire des dieux. Pourtant rien n’empêchait les dieux d’accorder à Gilgamesh l’immortalité offerte à Uta-napishtîm. Mais le récit est écrit pour servir d’enseignement à tout un chacun et pour rappeler les limites des revendications et de la liberté humaines face aux dieux. Ce sont les dieux qui décident jusqu’où les hommes peuvent aller. Les progrès de l’humanité ne rendent pas tout possible.
L’Epopée de la création (Enouma Elish = lorsque là-haut) et la promotion de Marduk
C’est au 12ème siècle, dans le contexte de la rivalité entre Babylone et Assur qu’est écrit ce mythe. Dans les copies assyriennes de ce mythe, le nom de Marduk sera systématiquement remplacé par celui d’Assur.
La conclusion du mythe dit que ce récit fut révélé à un ancien. C’est la première fois qu’il est question de révélation.
Ce mythe a pour but de rattacher Marduk, dieu de Babylone, à la mythologie sumérienne et d’assurer sa promotion parmi les dieux (et donc pour les croyants), jusqu’à en faire le maître des dieux. Cette promotion allant de paire avec la volonté hégémonique de Babylone et de ses dirigeants, dans la région.
Le récit reprend le thème de la création.
Ici, c’est l’union d’Apsou (les eaux douces et l’élément masculin) avec Tiamât (les eaux de la mer et l’élément féminin) qui engendre les dieux. Apsou ayant, ensuite, comploté contre les dieux, Enki le met à mort. Tiamât entre en fureur et sème le désordre sans qu’aucun dieu ne puisse s’y opposer. C’est une présentation du retour au chaos originel opéré par la mer, dans la veine du chaos dû au Déluge. Quand on se souvient que Tiamât est aussi la grande déesse-mère originelle, on peut discerner dans ce mythe une critique des anciens cultes basés sur la vénération de la mère ; ainsi qu’une dévalorisation de la femme en général.
Marduk propose de venir à bout de la colère de Tiamât. Il est présenté comme le fils d’Enki ; Enki étant, dans tous les mythes sumériens, le sauveur de l’humanité. Mais la proposition de salut de Marduk s’accompagne d’une condition : la primauté divine s’il triomphe. Le conseil des dieux accepte. Marduk parvient à vaincre Tiamât et devient le dieu suprême. Il crée alors le monde à partir du corps dépecé de Tiamât, et il tire les humains du sang d’un dieu qui avait rejoint le camp de Tiamât. Finalement, les dieux bâtissent un temple magnifique à Marduk.
Le message des mythes mésopotamiens
Le respect de l’ordre établi.
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Les cycles naturels ont été réglés par les dieux ; rien ne doit les modifier.
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Les dieux (notamment Enki) ont donné à l’être humain un ensemble de tâches à accomplir et les indications pour le faire. L’homme a été créé pour servir les dieux, il doit se soumettre à cette volonté divine.
La différence doit demeurer entre les dieux et les hommes. Et cette différence est essentiellement de l’ordre de la survie. Thème central de la religion, comme l’épopée de Gilgamesh le rappelle. Les dieux sont immortels et les hommes mortels. Les dieux l’ont voulu ainsi, c’est leur prérogative.
Un regard négatif porté sur les femmes. Inanna et Tiamât ont toujours le mauvais rôle. Ces mythes accompagnent le développement du patriarcat.
Une tendance à l’hénothéisme. Cela apparaît clairement dans le mythe de la promotion de Marduk. Dans ce mythe, Marduk regroupe tous les qualificatifs divins ; parallèlement à la volonté hégémonique du roi de Babylone.
L’indécision en ce qui concerne la nature humaine. L’être humain a-t-il quelque chose de naturellement divin, comme l’enseignent l’Atra-Hasis et l’Enouma-Elish, ou non, comme le dit le mythe de la création des dieux ? On peut noter que ce dernier texte est le plus ancien, et que c’est lui qui définit l’être comme non divin ; alors que les plus récents enseignent que l’homme a quelque chose de naturellement divin. Il y a peut-être là une donnée chronologique ; à savoir que (les progrès techniques et autres aidant) l’être humain a voulu et considéré qu’il était de plus en plus proche des dieux, jusqu’à être quelque peu divin.
Conclusion : Nous avons essayé de couvrir 6000 ans d’histoire
Tout au long de cette histoire, l’être humain a évolué : de chasseur-cueilleur nomade, il est devenu technicien agricole, bâtisseur de villes, écrivain, comptable, légiste, fondateur d’empires … Et la religion a accompagné cette évolution. Maîtrisant les éléments, l’homme s’est fait des dieux de plus en plus éloignés de la nature et de plus en plus humains. Une question se pose : pourquoi, fort de sa technique et de sa maîtrise grandissantes, le Mésopotamien ne s’est-il pas complètement libéré du divin ? L’homme de l’Antiquité a conservé ces dieux pour plusieurs raisons :
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Parce que telle était la tradition dans laquelle il avait été élevé. Et on ne change pas une culture uniquement parce qu’on le décide.
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Parce que, malgré ses progrès, il sait bien qu’il ne maîtrise pas tout et qu’il est encore dépassé par quantités d’éléments naturels et de mystères inexpliqués.
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Parce que les dieux ne s’opposent pas à sa survie, au contraire. Certes, les dieux ne veulent pas lui accorder l’immortalité, mais il ne peut devenir immortel sans eux, non plus. S’il y avait la possibilité de connaître les décisions divines à l’avance, cette connaissance pourrait peut-être faciliter la survie. Et les Mésopotamiens vont développer considérablement la divination et l’astrologie. Cette pratique repose sur une idée fondamentale : les dieux ont tout décidé d’avance et on n’échappe pas au destin. C’est le principal message de la religion mésopotamienne, et de l’épopée de Gilgamesh en particulier.
Mais parallèlement, et à partir de 2000, le Mésopotamien s’interroge. Il est établi que les dieux sont justes et qu’en vertu de cette justice chacun reçoit ce qu’il mérite. Le malheur frappe donc le coupable et le juste est récompensé. Pourtant certains ne manquent pas de constater que les choses ne sont pas aussi évidentes. Il n’est pas rare de voir des personnes méritantes frappées par le malheur et des indignes notoires auxquels tout réussit. Comment résoudre le problème ? A aucun moment les textes ne proposent l’incompétence, l’injustice ou l’absence de bonté des dieux. Il ne reste que deux solutions :
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Même si cela restait caché, il devait y avoir en l’être humain une raison secrète à son malheur. C’est ainsi qu’apparaît la notion de péché ; conséquence de l’autodétermination de l’homme : si l’homme se libère des dieux, il devient créateur du malheur.
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L’autre solution est, encore une fois, la soumission aux dieux. Un texte des environs de l’an 1000, et que J. Bottéro appelle La Théodicée, déclare :
Le plan des dieux est aussi loin de nous que le tréfonds du ciel,
Et ce que veulent les déesses nous est impénétrable […]
J’ai porté mes regards sur le monde : tout y va à rebours !
Non ! Nul dieu ne barre la route au mal ! […]
Les hommes n’y comprennent rien ! (5)
(1) Les dates proposées ne font pas l’unanimité parmi les historiens et sont susceptibles de changer en fonction des découvertes archéologiques
(2) Jean Bottéro, Lorsque les dieux faisaient l’Homme, p. 77
(3) Jean Bottéro, L’Epopée de Gilgamesh, Le grand homme qui ne voulait pas mourir, p. 258
(4) Idem, p. 180
(5) Jean Bottéro, La plus vieille religion en Mésopotamie, p. 365
Bibliographie
Jean Bottéro, Initiation à l’Orient ancien, Seuil, Paris 1992
Jean Bottéro, Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux, Gallimard, Foliohistoire, 2008
Jean Bottéro, La plus vieille religion en Mésopotamie, Gallimard, Foliohistoire, 2009
Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, vol I, Payot, 1991
Yves Lambert, La naissance des religions, Armand Colin, 2009
Frédéric Lenoir et Ysé Tardan Masquelier, Encyclopédie des religions, Bayard, 1997
Cahiers de Science et Vie n°116, Mésopotamie. Le berceau de notre civilisation, avril-mai 2010

