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LE MASQUE

Genèse 3, 1 à 8 - Apocalypse 7, 9 à 17 - Matthieu 23, 25 à 28

Dans quelques jours commencera le carême, c'est-à-dire un temps de repentance. Et avant que le carême commence, la société se défoule avec les beaux jours qui s'annoncent. Et comment la société se défoule-t-elle ? Avec les carnavals : moments de détente et de renversement des rôles. Les médias relatent ces temps de liesse au cours desquels les gens agissent de façon non ordinaire sous le couvert de masques. Agiraient-ils ainsi sans être masqués ? Le masque ne sert-il qu'à masquer son identité ou bien a-t-il d'autres rôles, d'autres valeurs, d'autres significations ? Quel est le sens du masque ?

Le sens du masque

La première signification du masque, et la plus évidente est la volonté de changer de personnalité. L'individu déguisé veut faire croire qu'il est quelqu'un d'autre.
Les acteurs grecs de l'antiquité portaient des masques à l'effigie des personnages qu'ils représentaient, afin de rendre la tragédie plus vraie pour le public et d'entrer eux-mêmes plus facilement dans le rôle. On retrouve cette habitude dans le théâtre chinois.
La Bible présente plusieurs cas de déguisement :
En Genèse 38, Tamar se déguise en prostituée afin de piéger son beau-père, Juda.
Le cas le plus connu est celui de Jacob qui, à l'aide de la peau d'un chevreau et des vêtements de son frère, se fait passer pour Esaü auprès de leur père et reçoit ainsi la bénédiction liée au droit d'aînesse qu'Esaü devait recevoir.
Ce cas illustre la position biblique en ce qui concerne le déguisement et le fait de cacher sa véritable identité. Implicitement, le texte critique l'acte de Jacob. Plutôt que de tromper son frère et son père, Jacob aurait dû faire confiance en Dieu pour obtenir la bénédiction. Ce n'est pas pour rien que Jacob signifie trompeur. Se masque-t-on pour tromper ?
On peut évoquer, ici, les reproches que Jésus faisait aux pharisiens qu'il qualifiait d'hypocrites, car ils cachaient leur véritable personnalité sous un vêtement de morale établie.
La Bible critique les tentatives humaines qui cherchent à modifier l'apparence, telles que les scarifications et les tatouages (Lév 19, 28). Elle les critique car elles pourraient être perçues comme un jugement à l'égard de la création. L'être humain manifestant par ses "masques" que Dieu a mal fait les choses. C'est pourquoi le texte de Lév 19, 28, qui interdit à Israël les scarifications et les tatouages, se termine par la phrase : Je suis le Seigneur. Une façon de rappeler que l'on n'a pas à arranger ce que Dieu a fait.
Dans ce contexte, l'apôtre Paul recommande la modestie dans la parure des femmes chrétiennes (1 Tim 2, 9). Il est d'ailleurs étonnant qu'à ce sujet, on parle aujourd'hui de "masque de beauté" et de "cosmétiques". Ce dernier mot pouvant signifier que, par le maquillage, on refait le cosmos.
Mais ce n'est pas tant sur le plan physique que la Bible critique les changements d'apparence. Car il faut convenir que ce n'est pas toujours un luxe de s'arranger un peu physiquement. La Bible critique surtout les "masques" spirituels. Vous savez ce changement extérieur qui n'est que le signe d'une volonté de donner le change sur le plan spirituel, de faire croire ce qui n'est pas. L'exemple le plus frappant est, avec les pharisiens, celui d'Adam et Eve qui se font des ceintures (des pagnes) pour cacher leur nudité. Après avoir désobéi au Seigneur et avoir mangé le fruit défendu, Adam et Eve se rendent compte qu'ils sont nus. Cette prise de conscience n'est que l'illustration de l'apprentissage de la culpabilité et n'est en rien une condamnation de la nudité. Si c'était le cas, le texte condamnerait aussi Dieu qui a créé le premier homme et la première femme nus. Ce qui est important à analyser dans ce texte (et selon notre propos), c'est la démarche d'Adam et Eve qui se font des pagnes pour se cacher.
Cette histoire symbolise plusieurs démarches qui se rejoignent :
L'auto-justification par une œuvre humaine. Attitude naturelle et instinctive. Adam et Eve cachent, masquent leur faute derrière une façade honorable, afin de faire croire qu'il n'y a pas de faute. Comme un enfant qui, sachant que ces parents ont pris connaissance de son mauvais bulletin de notes, se met spontanément à rendre service pour donner une autre image de lui. Cette attitude repose sur 3 principes dénoncés par les Ecritures :
La volonté de tromper en faisant croire ce qui n'est pas.
La peur de Dieu, imaginé comme trop humain, et donc méchant.
Le refus de croire que Dieu accueille les pécheurs. D'où le désir de se sauver soi-même.
Adam et Eve imaginent qu'ils peuvent rester en relation avec Dieu malgré la séparation du péché. Et cela, sans l'intervention divine. Car il ne faut pas oublier qu'Adam et Eve ont mangé le fruit pour être comme Dieu. C'est la pointe de la tentation du serpent (Vous serez comme des dieux qui connaissent ce qui est bon et mauvais (Gen 3, 5). Leur but est de participer à la divinité. Ils espèrent, sans doute, que leurs pagnes de feuilles leur permettront de réintégrer la communion divine. C'est là que nous touchons à un autre sens fondamental du masque.

Dans de nombreuses cultures (et rares sont celles qui n'ont pas de cérémonies avec masques) le masque a pour but d'établir la communication avec le monde divin. C'est le prolongement du changement de personnalité. Pourquoi être quelqu'un d'autre que soi ? Pour être Dieu ! La Bible nous apprend que ce désir fait partie du subconscient collectif général. Il est évident que les porteurs de masques d'halloween ou de carnavals ne pensent pas à cela, mais porter l'effigie d'un héros tout puissant, ou dominer la vie en s'identifiant à la mort, n'est-ce pas, inconsciemment, tendre vers la puissance divine ?
Cette communication avec le monde divin est très présente, notamment dans les rites africains où le porteur du masque représente la divinité signifiée par le masque. Il joue, alors, le rôle de ce dieu et reproduit, en son nom, le mythe créateur ou fécondateur.
Toutes les cultures antiques ou primitives connaissent ce phénomène dans lequel un être humain (roi, prêtre ou sorcier) se fait dieu, de façon permanente ou momentanée. Il le fait par le biais d'un masque, d'un vêtement particulier ou d'un insigne. Les pharaons manifestaient leur divinité par le port d'une barbe postiche. Même la reine Hatshepsout (seule pharaone de l'histoire) portait cette barbe.

Qu'en est-il dans le christianisme ?

Dans le christianisme, l'incarnation renverse tout ; car ce n'est pas l'homme qui se fait Dieu, mais Dieu qui se fait homme. Et ceci entraîne deux conséquences :
Le visage de Dieu est maintenant celui de l'être humain. Cacher ce dernier, le dissimuler est un acte de non foi. Masquer l'être humain, c'est nier l'incarnation, c'est nier le salut. L'Eglise orthodoxe a particulièrement développé cet aspect de la foi à travers la vénération des icônes.
Autre conséquence de la foi chrétienne : le masque est diabolisé. Il est diabolisé parce qu'il ne représente plus Dieu, ni l'homme. Il disparaît de la culture religieuse, parce que les signes ont fait place à la réalité : la réalité de l'incarnation. Dieu s'est fait homme en réalité. Par conséquent si le masque permet d'être en relation avec un autre monde, c'est avec le monde des démons.
On aurait pu s'attendre à ce que les chrétiens ne portent plus de masque ; puisque la relation avec le divin est déjà réalisée en Jésus. Mais la volonté humaine de s'évader, de ne plus être soi, de se cacher à soi-même et aux autres (et de participer, de manière symbolique, à une autre dimension), réhabilite le masque et le déguisement. Mais avec quel monde va-t-on entrer en contact, maintenant que la relation à Dieu est acquise ? Avec l'autre monde, le mauvais, le diabolique. Pour cela le carnaval apprivoise le diable, le rend grotesque et sans danger. Ainsi la transgression paraît moins évidente. Elle demeure cependant cette transgression, car le temps du carnaval se veut un moment où les règles et les valeurs sont inversées. Ce qui peut paraître normal, puisqu'on y vit les principes des ténèbres. Lors des bacchanales romaines, déjà, les maîtres devenaient, pour un temps, les serviteurs, et les serviteurs les maîtres. C'est une participation à une autre vie, à une autre nature, dans laquelle tout est permis ; grâce au masque qui cache le participant. Le rôle du masque, qui est d'établir une communication avec un monde autre que le réel, est conservé.

En fait, cette communication ne s'établit ni avec Dieu, ni avec un royaume des ténèbres qui n'existe pas, mais avec un monde imaginaire peuplé des fantasmes des hommes. Elle n'offre donc rien que l'être humain ne connaisse déjà. Cette tentative de dépassement et de communion est à l'image de toutes les tentatives humaines de salut. C'est un mirage, un leurre, une contrevérité.

Dans l'Apocalypse, les élus sont présentés revêtus de robes blanches (Apoc 7, 9. 13).
On pourrait dire qu'ils sont déguisés.
Ils seraient déguisés si leur être intérieur ne correspondait pas à l'aspect extérieur, mais ce n'est pas le cas. C'est la différence qui existe entre le déguisement et la conversion, entre le masque et la nouvelle naissance. Le masque cache la réalité et trompe l'observateur, la nouvelle naissance révèle la transformation, la mort à une ancienne façon d'être et la résurrection pour une nouvelle vie.
D'autre part, les élus seraient déguisés s'ils étaient les artisans de ces robes blanches, s'ils les avaient créées eux-mêmes, comme une auto-justification, pour faire croire ce qui n'est pas. Mais ces robes, cette justice, ils les ont reçus de Dieu ; c'est pourquoi cette justice n'est pas un masque, car Dieu seul connaît l'intérieur.
Soyons vrai sous le regard de Dieu et des hommes.