CESAR OU DIEU

Matthieu 22, 15 à 22 - Habacuq 2, 6b à 11 - Galates 5, 16 à 25

Alors, les pharisiens allèrent tenir conseil sur les moyens de le prendre au piège en parole (v. 15).
Le alors a toute son importance, il attire notre attention sur le contexte.
La scène se passe au cours de la semaine sainte. On est à quelques jours de la crucifixion. La tension est vive entre Jésus et les docteurs de la loi. Jésus vient de raconter la parabole des noces, dans laquelle un maître invite des personnes choisies ; mais elles déclinent toutes l'invitation. Le maître décide donc d'inviter n'importe qui. Le message est clair, et les Pharisiens l'ont compris : Israël, initialement choisi et invité, n'a pas répondu à l'invitation du Père. Du coup, ce sont les nations qui sont maintenant invitées. Pour les Juifs, ce message est hérétique. Les Pharisiens ne peuvent laisser Jésus répandre ce genre de discours ; ils décident donc de le piéger.

Le piège

L'une des caractéristiques du piège repose sur le fait que les Pharisiens ne viennent pas seuls. Les Pharisiens viennent avec les Hérodiens. Qui sont les Hérodiens ? Comme leur nom l'indique, ce sont les partisans du roi Hérode. Lequel, on le sait, pactise avec les Romains. Ce sont eux, les Romains, qui lui permettent de rester au pouvoir. Les Hérodiens sont donc les collaborateurs de l'occupant romain.
Quand on sait que les Pharisiens sont des nationalistes farouchement opposés aux Romains, cette alliance est contre-nature. Mais les Pharisiens sont tellement remontés contre Jésus, qu'ils s'allient avec leurs pires opposants pour abattre le Christ.
Mais pourquoi cette alliance ? Parce que la question qu'ils comptent poser à Jésus intéresse aussi les Hérodiens. C'est la question suivante : Est-il permis ou non de payer l'impôt à César ?
Cette question est doublement piégée, car si Jésus répond qu'il ne faut pas payer l'impôt aux Romains, les Hérodiens iront le dénoncer aux autorités romaines. Et si Jésus répond qu'il faut payer l'impôt, ce sont les Pharisiens qui le feront passer pour un traître et un collaborateur de l'ennemi. Quoi que Jésus réponde, il est coincé. Il pourrait donc répondre d’une façon vague, afin de ne pas s’engager. Mais les accusateurs ont prévu cette éventualité, ils redoutent une réponse évasive, une espèce de langue de bois qui noierait le poisson. C'est pourquoi ils prennent bien soin de flatter Jésus dans le sens que ce n'est pas son genre. Ils savent, comme ils disent, que Jésus est franc et qu'il enseigne la voie de Dieu en toute vérité, sans se soucier de personne. De ce fait, si Jésus reste évasif, c'est toute son autorité qui disparaîtra.
Il faut reconnaître, que le piège est bien construit. Que peut répondre Jésus ?

La réponse de Jésus se base sur des faits.
Dans ce genre de circonstances, il faut éviter les idées toutes faites et les démonstrations fumeuses, c'est-à-dire ne reposant sur rien de concret.
Jésus prend appui sur la monnaie romaine servant à payer l'impôt. Mais il prend soi de se faire présenter une pièce, indiquant, par là, qu'il n'en possède pas lui-même. Sur cette pièce se trouvent une image et une inscription. Jésus demande de qui sont cette image et cette inscription.
Il faut replacer cette scène dans le contexte juif pour sentir ce qui est en jeu. Pour tous ces Juifs, posséder une image et agir par son intermédiaire (en achetant et en vendant, par exemple) relève de la transgression de la loi. Car il ne faut pas oublier le 2ème commandement du Décalogue qui dit : Tu ne te feras pas de représentation. Par cette seule question, Jésus place ses accusateurs dans une situation délicate, même si, conformément à son habitude, il n'accuse personne. Il les place dans une situation délicate en leur montrant que, s'ils possèdent de la monnaie à l'effigie de César (alors que lui, Jésus, n'en a pas), ils sont des transgresseurs de la loi. Non seulement les Hérodiens qui, il est vrai, ne font pas grand cas de la loi, mais aussi les Pharisiens qui, eux, se veulent des observateurs sans faille.

D’autre part, par sa question : De qui sont cette image et cette inscription ? Jésus sépare déjà la politique du spirituel. Car l'image situe César dans le paganisme. L'empereur est même un faux dieu : un domaine totalement étranger à Dieu.
C'est un appel aux Hérodiens, afin qu'ils prennent conscience qu'on ne peut associer politique et spiritualité, pouvoir humain et autorité divine. Mais, parallèlement, l'image et l'inscription accordent une légitimité à César. Si cette pièce porte son effigie, c'est qu'il en est propriétaire.
Et Jésus peut donc dire : Rendez à César ce qui est à César.
C'est aussi un appel aux Pharisiens, afin qu'ils reconnaissent la légitimité du pouvoir politique.
Les hommes ont le droit de s'organiser, de créer des institutions et des lois propres à gérer la société. Jésus ne dit pas qu'il faut détruire les institutions et l'argent, ni même qu'il faut sortir de la société. Mais il dit en substance que toute cette construction humaine n'a rien à voir avec Dieu. Cela rappelle l'incompatibilité qui existe entre Dieu et Mammon (Mat 6, 24).

La véritable réponse de Jésus est donnée par ces mots : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
Cette simple phrase a fait couler beaucoup d'encre. Elle est riche de sens. On peut en tirer les réflexions suivantes :

  1. Jésus ne s'oppose pas à la pratique de l'impôt. Il est normal de participer à l'intérêt commun et aux services que la collectivité met en place pour le bien de tous. Les Hérodiens ne peuvent donc pas considérer Jésus comme un révolutionnaire et un terroriste.
  2. Jésus dit bien : Rendez, et non donnez. Pourquoi Jésus emploie-t-il ce verbe ? Que signifie rendre ? Cela signifie que nous avons reçu, et que nous ne sommes donc pas propriétaires de ce que nous pensons posséder. Prise de conscience qui peut faciliter notre participation financière à la vie commune, et légitimer l'impôt, mais aussi l'offrande à Dieu, puisque Jésus ajoute : et à Dieu ce qui est à Dieu.

Participer à l'offrande, ce n'est pas donner, mais rendre à Dieu une part de ce qu'il nous donne.
Participer à l'offrande, c'est se savoir créature dépendante des dons de Dieu, et non propriétaire de ce que nous croyons avoir créé.

Qu'est-ce qui est à César ? Puisque Jésus dit : Rendez à César ce qui est à César. Qu’est-ce qui est à l'homme et à son esprit de domination ?
Jésus reconnaît que l'homme est propriétaire de certaines choses, voire même créateur de ces choses.
Le contexte nous conduit à dire que l'argent est à César. C'est la conclusion que Jésus tire de la présence de l'effigie de César sur les pièces de monnaie. Et avec l'argent, beaucoup de choses sont du pouvoir de l'homme. En premier lieu, tout ce qui augmente le pouvoir de l'argent :

  • L'intérêt, le crédit, la notion de rentabilité …
  • Tout ce qui fait que celui qui a de l'argent a non seulement la possibilité d'acquérir des biens matériels, mais aussi d'avoir encore plus d'argent par l'argent lui-même. Nous voyons, en ce moment, où cette soi-disant intelligence de l'homme nous mène. Elle a pour base l'égoïsme, l'envie viscérale de posséder encore et toujours plus.
  • Ce qui est à César, c'est cela : l'envie de posséder. Non seulement les biens, les choses et les êtres humains, mais encore ce qui donne la possibilité de posséder, c'est-à-dire l'argent, mais aussi le pouvoir, la puissance, la domination, l'injustice, le vol, l'égoïsme. Mais aussi tout ce qui légitime la possession : le calcul, le mérite, l'exploitation par le travail, le trafic d'influences …
  • La liste peut être longue. C'est tout cela qu'il faut rendre à César. Il faut s'en débarrasser, car c'est contraire à l'Evangile. C'est ce que Paul appelle la chair.

Et qu'est-ce qui est à Dieu ?

  • Le fruit de l'Esprit : l'amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la confiance, la douceur, la maîtrise de soi (Gal 5, 22).
  • C'est ce qui caractérisait Jésus. A savoir le don de soi-même pour le bonheur des autres. Cela s'appelle : l'amour.
  • Il faut le rendre à Dieu et aux hommes, parce que plus on le rend, et plus on en vit.

Enfin, de cette phrase : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, on peut conclure que Jésus sépare deux domaines opposés. Car il ne dit pas : Rendez à Dieu ce qui est à César, et à César ce qui est à Dieu. Si c'était le cas, nous pourrions conclure :

  • Qu'il n'y a qu'un seul pouvoir, le politique et le religieux étant liés.
  • Que tout chef d'Etat tire son pouvoir de Dieu. Ce qui signifierait que transgresser les règles de l'Etat reviendrait à désobéir à Dieu. Les chefs, tant religieux que politiques, ont longtemps essayé d'imposer ce point de vue.

Dieu n'a rien à voir avec la politique des hommes. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de bonne politique. L'homme est aussi capable d'accomplir de bonnes choses, quand il s'en donne la peine. Mais cela veut dire que le principe même de la politique lui est étranger. Car la politique n'a pas le choix, pour gérer la société, elle doit créer un système qui s'impose à tous, sans cela, il n'y a pas de cohésion sociale. Alors que le seul projet de Dieu c'est de donner, et de se donner ; car pour lui, il n'y a rien de plus important que l'individu.
Jésus nous invite donc à faire la part des choses entre ce qui est de César et ce qui revient à Dieu. A faire la différence entre :

  • La croyance et la foi.
  • Le désir et l'amour.
  • Le progrès et l'espérance.
  • La piété et la spiritualité.
  • La tolérance et la liberté.
  • Le calcul et la grâce.
  • L'assurance et la confiance.
  • La satisfaction et la joie.
  • La sécurité et la paix.
  • Le pouvoir et le service.
  • La politique et la religion.
  • Mammon et Dieu …

Jésus nous invite à faire le tri, et à ne pas confondre l'effigie de César avec le visage du Père. Tout n'est pas de Dieu. Tout n'est pas de l'homme.
Le piège des Pharisiens n'a pas fonctionné.
A travers la présence des Hérodiens et des Pharisiens, ce piège reposait sur l'alliance contre-nature du pouvoir romain et de la religion juive ; autrement dit : l’alliance du trône et de l'autel, du temporel et du spirituel, de l'Etat et de l'Eglise. La pire des alliances dont l'histoire est témoin. L'alliance qui accuse, opprime et persécute. Là encore, les Pharisiens religieux et les Hérodiens politiques s'allient pour accuser.
La réponse de Jésus renvoie les accusateurs dos à dos :

  • Les Hérodiens ne peuvent dénoncer Jésus aux Romains ; il a légitimé l'impôt.
  • Les Pharisiens ne peuvent soulever la foule contre Jésus ; il a bien montré que César n'était pas un instrument de Dieu et que son pouvoir était humain, rien qu'humain.

En rendant manifeste la division qui existait entre les Hérodiens et les Pharisiens, Jésus a séparé la politique de la religion ; et, par là même, il a fait cesser l'accusation.