THOMAS NOTRE JUMEAU

Jean 20, 19 à 29 - Esaïe 26, 12 à 18 - Apocalypse 1, 9 à 19

"Si je ne vois pas, si je ne touche pas, je ne croirai pas. Je ne crois que ce que je vois..."

Depuis ce jour et pour longtemps, Thomas est devenu l'incroyant de service, le patron des douteurs, des raisonneurs et des mauvaises têtes. Un douteur, donc un personnage douteux, un apôtre un peu moins fiable que les autres, pour le petit monde frileux et si facilement offusqué des gens pieux et bien-pensants. Et bien, ce matin, j'ai envie de le réhabiliter et de lui donner le beau rôle. Et non seulement à lui, mais à tous ceux qui lui ressemblent. J'ai même envie de faire de lui un modèle, un modèle du vrai croyant, un modèle à imiter. Je me demande d'ailleurs si l'évangéliste Jean n'a pas écrit cette petite histoire dans le même but, avec un beau brin de malice.

Car Jean écrit que Thomas a un surnom. On l'appelle "le Jumeau". Oui, mais le jumeau de qui ? Jamais, nulle part, l'évangile ne nous dit qui était le frère jumeau de Thomas. C'est sans importance, direz-vous. Je ne le pense pas. Les écrivains bibliques n'ont jamais écrit un mot sans raison sérieuse. Tout ce qui est écrit est donc important. Mais un rabbin vous dirait que ce qui est passé sous silence dans la Bible, ce qui n'est pas écrit, est aussi important que ce qui est écrit... et Jean était juif. Donc ce n'est pas pour rien qu'il écrit que Thomas était surnommé le Jumeau, sans donner le nom de l'autre. Alors de qui Thomas était-il le Jumeau ? A qui ressemblait-il trait pour trait ? Qui pouvait dire, en le regardant : "Il me ressemble, je lui ressemble, comme un reflet dans le miroir ; quand je le vois, je me vois" ? Voilà ma réponse : Thomas était le jumeau, le reflet, le portrait craché, le frère le plus proche de chacun des dix autres compagnons survivants de Jésus, des dix qu'on juge généralement plus croyants et plus corrects que lui. Il leur ressemble et ils lui ressemblent presque trait pour trait. Jean s'amuse en écrivant cela, parce qu'il fait partie des dix apôtres corrects, et il sait qu'il est un des jumeaux de Thomas. Ils ne sont pas meilleurs croyants que lui. Eux non plus semblent ne pas avoir cru à la résurrection de Jésus, quand Marie de Magdala est venue du tombeau pour leur dire : "J'ai vu le Seigneur, et voilà ce qu'il m'a dit..." Eux aussi, ils n'ont commencé à y croire que quand le Ressuscité s'est montré à eux, et leur a exposé ses mains et son côté. Ils n'ont commencé à y croire que quand ils ne pouvaient plus faire autrement, exactement comme Thomas une semaine plus tard.

Seulement, on ne se souvient que des doutes de Thomas, pas des leurs, parce que Thomas, lui, a le courage de dire ce qu'il pense. Il a le courage d'avouer tout haut qu'il ne peut pas croire. J'imagine qu'il a eu une semaine difficile, entre ces deux dimanches. Il était celui qui ne croyait pas ses meilleurs amis... comme eux-mêmes n'avaient pas cru leur meilleure amie. Il était celui qui osait dire tout haut ce que chacun d'entre eux avait pensé, avant de voir le Ressuscité. Douteur, raisonneur, comme tout un chacun, et malpoli en plus, parce qu'il ne triche pas, parce qu'il dit sa vérité. Voilà Thomas. Pire : il était celui qui reflétait leur propre incroyance, même après qu'ils ont vu le Ressuscité. Ils l'ont vu, ils l'ont entendu, ils l'ont touché. Il leur a dit : "Je vous envoie...", et une semaine après, ils sont encore là, enfermés à double tour, comme s'il ne s'était rien passé, comme s'il n'était pas vivant. Ils n'y croient pas plus que lui, même s'ils ont vu. Thomas est leur jumeau, leur reflet, un reproche vivant, seul en face d'eux comme un miroir. Le Jumeau.

Thomas ne peut pas croire que Jésus est ressuscité. Cela ne veut pas dire qu'il n'aime pas Jésus. Cela ne veut pas dire qu'il rejette ce qu'il a reçu de Jésus. Cela ne veut pas dire qu'il n'aimerait pas que Jésus soit vivant. Cela ne veut pas dire qu'il se désolidarise de Jésus et des autres. Cela ne veut pas dire qu'il renie Jésus. Il y a beaucoup de gens comme lui, dans les communautés chrétiennes comme autour d'elles. Il est le jumeau de beaucoup de gens qui aiment le Christ crucifié et son message, mais qui ne peuvent pas croire qu'il est ressuscité. Tous n'osent pas le dire, tous n'osent pas dire leur difficulté à croire cela. Ils craignent d'être jugés comme des chrétiens inférieurs, ou ils se jugent ainsi eux-mêmes. Certains s'éloignent de la communauté à cause de cela. Pourtant ils y ont leur place, comme Thomas avait sa place parmi les Onze survivants. Ils ont le droit de dire ce qu'ils pensent. Parce qu'en fin de compte, nous avons tous des difficultés à croire et à être logiques avec ce que nous croyons. Et ceux qui aiment le Christ sans avoir une foi triomphante sont là pour nous obliger à nous demander si la foi n'est pas parfois une solution de facilité.
En effet, je pense que Thomas ne peut pas croire que Jésus est ressuscité parce que, pour lui, c'est une solution de facilité, une manière de se mettre la conscience à l'aise qu'il se refuse. Il refuse de se dire : "Finalement, ce n'est pas si grave d'avoir abandonné Jésus, de l'avoir renié, de l'avoir trahi, puisque maintenant tout s'arrange, puisque maintenant tout finit bien, puisque maintenant il est ressuscité." Thomas pense peut-être que ses amis se laissent aller à cette illusion parce que leur tristesse et leur culpabilité sont trop lourdes à supporter. Lui, il se refuse le droit de rêver. S'il veut toucher les plaies de Jésus, c'est pour être sûr qu'il ne s'agit pas d'un rêve destiné à atténuer les souffrances de Jésus et sa propre lâcheté. Il ne veut pas d'une foi qui serait une manière de fuir la réalité, de fermer les yeux sur la souffrance d'un autre et d'oublier sa propre responsabilité. Il ne veut pas d'une foi qui anesthésierait sa conscience. C'est en cela que Thomas est un modèle de vrai croyant, et que nous sommes appelés à être ses jumeaux. Car il faut bien le dire, il y a une manière de croire qui est une solution de facilité, un refus de la réalité, une fuite des responsabilités. Il y a une manière de croire qui est un désir de prendre à la légère les souffrances du monde, de s'en détourner et de se donner bonne conscience : "Ce n'est pas grave, puisque Dieu existe et que Jésus est ressuscité." Pour croire au triomphe de la vie, Thomas, lui, a besoin de mettre les mains dans les souffrances de Jésus. Pour croire au pardon, il a besoin de regarder en face les souffrances qu'il a laissé faire. Il voit les traces du supplice d'esclave que Jésus a subi et il l'appelle "Mon Seigneur", il voit la chair abîmée de Jésus et il l'appelle "Mon Dieu". Thomas ne veut pas d'un Seigneur et d'un Dieu qui vive dans un autre monde, dans un monde de gloire et d'impassibilité, dans un nirvana. Il veut un Seigneur et un Dieu qui ressemble aux humains humiliés et abîmés de ce monde. Lui aussi, Thomas, est un homme humilié et abîmé. Il a besoin de voir que le Ressuscité est son frère, son portrait, son jumeau. Alors il pourra croire que pour lui aussi, Thomas, et pour tout homme, il y a une possibilité de se relever et de vivre avec ses plaies.

Thomas, le jumeau de Jésus. Car Thomas aussi a montré ses plaies ces dimanches soirs-là. Il a montré sa souffrance intérieure, son désespoir, son chagrin, sa honte. Et à bien y réfléchir, si nous croyons que le Christ est ressuscité, nous le devons à une foule de gens qui nous ont parlé du Ressuscité et de leur propre résurrection sans chercher à nous cacher leurs plaies, leurs luttes, leurs doutes. Nous n'aurions pas pu croire si ces gens avaient été intacts, s'ils nous avaient paru venir d'un autre monde ou y vivre. Nous n'aurions pas pu croire si ces gens ne nous avaient pas ressemblé, et s'ils ne nous avaient pas considérés comme des jumeaux. Le monde n'a pas besoin de chrétiens pour qui tout serait facile, pour qui tout aurait toujours été facile, mais de croyants qui ont comme Thomas le courage de se montrer tels qu'ils sont. Le Ressuscité dit à Thomas : "Tu crois parce que tu m'as vu. Ils sont heureux, ceux qui n'ont pas vu et qui croient." Or ce n'est qu'à travers nous que les humains peuvent voir le Christ. Non pas un Christ glorieux, un Christ dans un autre monde, mais un Christ qui leur ressemble : blessé, humilié, abîmé. Et c'est en le voyant ainsi en nous, et en voyant aussi en nous qu'il est relevé et vivant, parce que nous sommes relevés et vivants, qu'ils peuvent croire à leur tour.

Thomas, le jumeau de ceux qui aiment le Christ sans arriver à croire qu'il est ressuscité.
Thomas, le jumeau de ceux qui ne veulent pas faire de la foi une solution de facilité.
Thomas, le jumeau du Christ humilié et abîmé, et relevé par lui de sa mort intérieure.
Thomas, notre jumeau.