LA TENTATION DE LA SECURITE

Luc 4, 1 à 13  -  Psaume 91  -  Philippiens 3, 17 à 19  -   Luc 17, 26 à 33

Ce texte est bizarrement écrit.  Le verset 2 nous dit que, au désert, Jésus fut mis à l'épreuve par le diable pendant 40 jours. Ce qui laisse sous-entendre que, une fois les 40 jours écoulés, l'épreuve cesse. Or que se passe-t-il après les 40 jours ? Luc rapporte deux événements : Jésus a faim, et le diable le tente.  La faim et la tentation constituent bien une épreuve !

En quoi consiste l'épreuve des 40 jours, s'il ne s'agit ni de la faim ni de la tentation ? Qu'est-ce que la faim et la tentation si ce  n'est pas l'épreuve des 40 jours ?

Il semble évident que, dans le texte, les trois tentations font partie de l'épreuve des 40 jours. C'est comme cela qu'on lit spontanément le récit. Mais la façon dont le texte est rédigé veut déjà faire passer l'idée suivante : quand les 40 jours sont achevés, l'épreuve, elle, ne l'est pas.

Alors, pourquoi ce cadre de 40 jours ? Le nombre 40 est très courant dans la Bible. Il exprime justement le temps de l'épreuve : les 40 années d'Israël dans le Sinaï, les 40 jours de marche du prophète Elie …  C'est, en fait, le temps de l'expérience humaine.

Le nombre 40 et la curieuse rédaction de ce texte veulent nous dire que l'épreuve ne dure pas qu'un temps, elle dure toute la vie, elle est continuelle. Mais quelle est cette épreuve ?

Ce récit de la tentation de Jésus au désert nous présente les vrais enjeux de la vie.


La première tentation est motivée par la faim.

Or la faim (et la soif) sont les premiers besoins de l'être humain. Le vivant ne peut pas se passer de nourriture. Il y va de sa survie.

Et l'homme est capable de n'importe quoi pour manger : de se battre,  de vendre les siens, de se vendre lui-même, de se surpasser dans le travail et l'ingéniosité. On peut dire que l'être humain n'est pas loin de faire du pain avec des pierres. Et il se prend pour le Fils de Dieu, il se croit Dieu.  Selon la parole du tentateur : Si tu es Fils de Dieu, dis à cette pierre de devenir du pain.

La 1ère tentation est celle de la survie, à tous prix. Cette survie passe par la satisfaction de la subsistance.  C'est la nature de l'homme animal.  Tout y est subordonné à l'instinct de conservation.  L'apôtre Paul appelle celles et ceux qui ne pensent qu'à leur survie, des êtres charnels qui ont pour Dieu leur ventre (Phil 3, 19).  L'épreuve pose en nous cette question : quel est mon Dieu ? Quel est le but de mon existence ? Est-ce seulement survivre ? Jésus dit, en effet : l'homme ne vivra pas de pain seulement.


La deuxième tentation est liée à la vision de la gloire terrestre.

Luc dit que le tentateur montre les royaumes terrestres à Jésus.

Il y a tellement de tentations possibles à travers la vision. Et cette tentation correspond souvent à la volonté de posséder ce que l'on voit.  Et, comme il s'agit des royaumes du monde, la tentation est celle de la gloire, de la domination, de l'autorité, du pouvoir.

Comme la première, cette tentation est quasi générale, au point de faire partie de la nature humaine.  Parce que, là encore, la survie est liée à la détention du pouvoir, celui qui domine, qui a l'autorité, a plus de chances de survivre que celui qui est exploité.  Et autant l'homme a inventé de moyens d'acquérir de la nourriture, autant il a élaboré de systèmes pour obtenir le pouvoir.  Ces moyens sont connus : ce sont la violence, la tromperie, la fraude, le chantage … etc. Les utiliser pour détenir le pouvoir, c'est se prosterner devant le diable.  C'est rendre un culte à la gloire de l'homme. Jésus propose, lui, de rendre un culte à Dieu.  C'est-à-dire de ne pas se prendre pour Dieu, accepter de ne pas être le maître, accepter de ne pas posséder, accepter d'avoir un Dieu au-dessus de soi.

 

La troisième tentation est liée à la religion.

Deux éléments permettent de l'affirmer :

1.  La présence du temple. Ce n'est pas de n'importe quel bâtiment que Jésus est invité à sauter, mais du temple de Jérusalem, lieu saint par excellence.

2.  La référence aux Ecritures.  C'est, en effet, la seule tentation qui repose sur une citation de l'Ancien Testament. En l'occurrence du psaume 91 (v. 11 et 12) : Il donnera à ses anges des ordres à ton sujet, afin qu'ils te gardent ; ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. Comme quoi, il est possible d'utiliser la Bible pour tenter, tout dépend de l'esprit avec lequel on la lit.

 

Cette 3ème tentation est directement liée à la recherche de la survie.

Le psaume 91 met en avant la protection de Dieu et propose, en quelque sorte, la foi comme moyen d'obtenir cette protection.

Le discours du tentateur est celui-ci : Dans les Ecritures, tu trouves des promesses relatives à la protection que Dieu accorde à celles et ceux qui le servent. Est-ce que tu y crois ? Si tu n'y crois pas, tu n'as pas la foi, et, sous-entendu, ne t'étonnes pas si tu as des problèmes.

Si tu y crois, alors Dieu sera toujours ton protecteur, il ne t'arrivera rien, ta survie est assurée, tu es indestructible. Et lorsque tu disparaîtras (parce qu'on ne peut, quand même, pas nier la mort), ce ne sera que pour mieux survivre dans l'au-delà, et connaître l'immortalité que tu recherches. Le désir d'immortalité, de vie éternelle, étant le sommet de l'instinct de survie.

Les intégristes religieux sont animés de cette foi.

 

Cette tentation est particulièrement subtile. Ne pas y succomber donne le sentiment que l'on n'a pas confiance en Dieu, que l'on n'a pas la foi.  Car enfin, si Jésus avait confiance en Dieu et dans les Ecritures, il se jetterait du haut du temple, il n'aurait aucun souci à se faire pour sa survie.  Or Jésus rejette la tentation et prononce ce verset du Deutéronome (6, 16) : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur, ton Dieu. Car, c'est mettre Dieu à l'épreuve, exercer un chantage à son égard, que se tenir le discours suivant : Je crois en Dieu et je crois en ses promesses de protection, aussi Dieu me gardera toujours ; et s'il ne le fait pas, alors il n'est plus mon Dieu.

Jésus ne se jette pas du haut du temple parce qu'il a peur. Peur qui viendrait d'un manque de confiance en Dieu. Jésus ne se jette pas dans le vide, pour révéler que la relation à Dieu ne se confond pas avec une assurance tous risques, et que la foi n'a pas pour but de sauver notre peau.

 

Jésus critique le désir naturel de survivre par tous les moyens.

Depuis ses origines, l'être humain a tout mis en œuvre dans ce but : il a accru ses ressources, alimentaires et autres, il a élaboré des systèmes économiques et politiques pour se protéger, il a livré bataille pour se défendre et dominer les autres, il attend, encore et toujours, de ses chefs et de ses dieux, prospérité et protection.  Ce qui pousse les politiques à faire des promesses qu'ils ne pourront pas tenir.

Mais tout ceci n'est pas suffisant, car, quoi que l'homme fasse, la mort vient, inexorablement. Alors la religion a pris le relais :

-    Pour élaborer des rites propices (en théorie) à favoriser la protection divine.

-    Pour dire que la mort n'est pas la mort.

-    Pour présenter l'espérance d'une immortalité.

-  Pour contraindre les individus à vivre selon un modèle établi sensé favoriser cette immortalité.

-    Pour entretenir la peur de disparaître.

Malgré tous ses efforts pour maîtriser la situation, l'être humain est dominé par son instinct de survie. Il est, et demeure, un animal.

 

La voie de la libération est manifestée en Jésus-Christ.

Par ses paroles :

Dans ce récit de la tentation :

a. L'homme ne vivra pas de pain seulement. Ou, autrement dit : il existe autre chose que la survie. Et cette autre dimension est plus importante.

b. C'est à Dieu qu'il faut offrir un culte. Et non à l'homme et à sa sécurité.

c. Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur, ton Dieu. La foi n'est pas un moyen d'exercer un chantage sur Dieu.  Elle ne l'oblige pas à nous protéger. La foi est une rencontre sans calcul qui laisse le partenaire libre.  On n’est pas chrétien par intérêt, même pas pour survivre.

Et parmi les paroles prononcées par Jésus, il a proclamé, en particulier cet enseignement fondamental (Luc 17, 33) : Celui qui cherchera à sauvegarder sa vie la perdra, et celui qui la perdra la préservera.

 

Jésus a aussi manifesté la libération du souci de la survie par sa vie :

L'attitude de Jésus a toujours été conforme à cet enseignement. Il n'a jamais cherché à se préserver. Même lorsque, comme tout être humain, il a éprouvé l'angoisse de la mort. Dans le jardin de Gethsémané, il demande que la volonté de Dieu se fasse, et non la sienne.

Jésus s'est donné totalement, jusqu'à la mort. Et, par là même, il atteste :

a. Que le serviteur de Dieu n'est pas forcément celui qui domine.

b. Que le malheur n'est pas la conséquence d'une faute ou d'une malédiction. Car Jésus a connu une mort infamante ; or il est sans péché.

c. Que la fidélité n'évite pas les problèmes.

d. Que Dieu ne se détourne pas de celui qui souffre, mais qu'il l'accompagne dans sa souffrance.

e. Que le but de l'existence n'est pas la vie elle-même et sa pérennité, mais la qualité de cette vie.  Et cette qualité ne dépend pas de notre maîtrise des choses et des personnes, mais de l'amour que l'on porte aux autres et que l'on reçoit.

Ayant achevé de mettre Jésus à l'épreuve, le diable le laissa, dit Luc. Pour un temps. La tentation n'était pas terminée, Jésus la subira pendant tout son ministère.  Nous la vivons toute notre vie. Cette tentation est celle de la sécurité ; comme s'il n'y avait rien de plus important que notre vie. Jésus nous dit que le bonheur des autres et le témoignage d'amour que nous apportons sont plus importants que notre survie.