• Imprimer

JEREMIE L’INCOMPRIS

Jérémie 7, 1 à 12 - Jérémie 2,14 à 19 - Matthieu 5, 8 à 12

Il vous est certainement déjà arrivé de vous trouver dans la situation suivante :

A la fin d’un spectacle très couru par la foule, en chemin vers la sortie, vous vous rendez compte que vous avez oublié votre sac dans la salle. Vous faites alors demi-tour et vous vous heurtez à ceux qui se dirigent vers la sortie. Pardon, pardon, pardon, dites-vous en jouant des coudes. Eux ne s’intéressent pas du tout à vous. Ils discutent sur le spectacle qu’ils viennent de voir. Et vous, vous êtes gêné et honteux de votre étourderie qui vous oblige à déranger tant de personnes.

C’est une situation physiquement inconfortable.

Mais il y a des situations semblables où l’inconfort est intellectuel. C’est lorsque vous êtes appelés à soutenir une opinion qui n’est pas celle de la majorité.

Par exemple vous êtes dans un dîner en ville, avec des personnes qui ne sont pas des intimes, et la conversation va vers un thème sensible, tel que l’énergie nucléaire, les OGM ou la politique de l’emploi. Autour de la table il y a consensus. Mais vous, vous pensez le contraire et vous osez vous exprimer. Alors les autres vous réduisent au silence avec des évidences qui ne sont pas forcément objectives ou clairement exposées, mais avec la force du nombre. Leur opinion est celle de la majorité des personnes présentes, donc elle est juste. Et aucun argument n’aura raison de leur certitude…

Cependant, l’opinion de la majorité n’est pas toujours juste. C’est un fait que nous constatons en lisant la Bible.

Le prophète Jérémie, à qui nous rendons aujourd’hui un humble hommage, en est un des meilleurs exemples.

 

QUI ETAIT JEREMIE ?

Voyons d’abord qui était l’homme. Quelle impression avez-vous du prophète Jérémie ? Son nom est accolé au livre des Lamentations, alors que manifestement il n’est pour rien dans sa rédaction. De son nom dérive un mot français : jérémiade. Consultons le dictionnaire : nom féminin, plainte, lamentation, récrimination.

Je ne voudrais surtout pas que votre idée du prophète Jérémie se réduise à cette banalité.

Voyons qui il était. Il descend d’une famille de sacrificateurs. Les commentateurs de son œuvre s’accordent pour dire qu’il s’agissait de la famille d’Abiathar, grand prêtre de l'époque de David. Cet Abiathar avait conspiré contre le roi David et avait été contraint de s’exiler dans la campagne, loin de Jérusalem. Quatre siècles plus tard, qui se souvient que l’ancêtre était souverain sacrificateur ?

La famille aimerait redonner un peu de lustre à sa réputation. On encourage donc Jérémie à devenir prophète. Malheureusement pour eux, Jérémie ne deviendra jamais assez populaire pour promouvoir sa famille.

 

SA VOCATION

Le récit de la vocation de Jérémie est simple et exempt de déclarations fracassantes ou de visions célestes.

C’est le Seigneur qui l’appelle avec ces mots :

Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu ne sortes de son ventre, je t'ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations.

Le prophète répond : Ah ! Seigneur DIEU, je ne saurais parler, je suis trop jeune.  Et le Seigneur dit : Ne dis pas : Je suis trop jeune.

Partout où je t'envoie, tu y vas ; tout ce que je te commande, tu le dis ; n'aie peur de personne : je suis avec toi pour te libérer

Puis, en touchant la bouche de Jérémie, le Seigneur ajoute : Ainsi je mets mes paroles dans ta bouche. Sache que je te donne aujourd'hui autorité sur les nations et sur les royaumes, pour déraciner et renverser, pour ruiner et démolir, pour bâtir et planter.

 

SON EPOQUE

On ne peut parler du prophète sans se référer à son époque. Jérémie a vécu à la fin du 7ème siècle et au début du 6ème siècle avant JC.

Il a connu 5 rois sur le trône de Juda. Nommer ces 5 rois c’est comme faire un résumé de la déchéance du royaume de Juda. C’est passer d’une époque rayonnante et pleine d’espoirs à l’anéantissement…

La vocation de Jérémie a eu lieu pendant le règne de Josias. Josias est le roi de tous les espoirs. C’est lui qui a fait purifier et réparer le Temple de Jérusalem, souillé par toutes sortes d’idolâtries et décrépi. C’est lui qui a commencé la reconquête pour retrouver les frontières du grand Israël, rêvant d’un état qui irait de l’Euphrate au Nil. C’est lui qui a écouté la lecture de la loi redécouverte dans le Temple et qui a déchiré ses vêtements de honte car les préceptes de Dieu avaient été complètement oubliés par les rois et le peuple de Juda.

Josias était un bon roi, le meilleur de tous les rois de Juda. Hélas, sa politique le conduit sur le champ de bataille où il est tué par les archers égyptiens.

Suit une époque de conspirations et d'intrigues, où les rois se succèdent jusqu’à Sédécias, dernier roi de Juda et vassal de Babylone. C’est pendant son règne que Jérusalem est détruite et le temple anéanti. La dernière chose qu’il voit est le supplice de de ses fils, avant que les Babyloniens lui crèvent les yeux et le conduisent, enchainé, à Babylone.

Jérémie assiste, impuissant, à cette fin de règne.

Car, au contraire de ce qu’on pourrait croire, l’anéantissement de Juda n’est pas une fatalité. C’est une catastrophe qui aurait pu  être évitée… si seulement Jérémie avait été écouté !

 

SA PREDICATION

Jérémie s’insère parfaitement dans le mouvement prophétique de Juda. Il est en accord avec Osée, Michée et Esaïe qui le précédent, et Sophonie et Ezéchiel qui le suivent.

Le premier axe de sa prédication, le plus traditionnel, et celui qu’il a en commun avec les autres prophètes, c’est la lutte contre l’idolâtrie.

Car, malgré la réforme du roi Josias, qui avait été profonde et fertile, le culte des divinités païennes subsiste en Juda.

Le Temple avait été débarrassé des idoles, certes, mais des cérémonies se déroulaient toujours sur les hauts lieux et sous les arbres sacrés, ayant pour but principalement la fécondité de la terre, du bétail et des hommes. Jérémie tempête contre ses pratiques, vaines et offensantes pour l’Eternel.

Le deuxième axe de sa prédication est la lutte contre l’immoralité. Il fustige la corruption, comme vous avez pu le constater dans le passage qui a été lu.

L’exploitation des immigrés, des orphelins et des veuves, le rapt, le meurtre, l’adultère et le parjure y sont mentionnés.

Dans le chapitre 34 il exècre la façon dont sont traités les esclaves Hébreux : ils sont affranchis, selon la loi de Moïse, mais ensuite capturés et de nouveau réduits à l’esclavage.

Jérémie ne peut supporter ces pratiques. Y assister lui apporte une souffrance qu’il décrit avec force dans sa prédication.

Ces deux sujets de prédication sont communs aux autres prophètes de ces derniers siècles de Juda. Mais ce matin je veux attirer votre attention tout spécialement vers  le 3ème axe de la prédication de Jérémie : la politique.

 

LA SITUATION POLITIQUE EN JUDA

C’est en politique que Jérémie se trouvera seul contre tous. Cela lui apportera d’abord la honte et le mépris, et ensuite les mauvais traitements, la prison et l’Exil.

Avant tout, laissez-moi vous brosser un bref tableau de la situation politique au temps du roi Joaquim de Juda.

Autour de Juda trois puissances se disputent l’hégémonie.

La première est l’Egypte, au sud. L’Egypte, tellement ancienne que les peuples ne peuvent se figurer le monde sans sa domination. L’Egypte qui pendant des dizaines de siècles a contrôlé la région. L’Egypte éternelle, dont les origines se perdent dans la nuit des temps et qui paraît indestructible…

Au nord, l’Assyrie, avec la célèbre ville de Ninive arpentée par le prophète Jonas. Les Assyriens sont impitoyables. Dans le passé ils ont pilonné la région avec leurs chars et leurs cavaliers. Ils ont anéanti le royaume de Samarie qui ne s’est jamais relevé.

 

LA COALITION

Et voilà que ces deux grandes puissances se coalisent. Imaginez comme cela devient impressionnant pour le peuple de Juda. L’Assyrie et l’Egypte ensemble. Cette coalition est forcément invincible !

Et contre qui ces deux grandes nations ont-elles uni leurs ressources ? Contre Babylone, bien sûr !

Quèsaco, Babylone ? Un outsider ! Il y a encore quelques années Babylone était un vassal de l’Assyrie. C’est un royaume puissant et prospère mais, pour le judéen, ce n’est en aucun cas une puissance « mondiale ». Pour lui, Nabuchodonosor est un rebelle qui fera quelques incursions dans les territoires voisins avant de recevoir une bonne correction de la part de l’Egypte et de l’Assyrie.

Le roi de Juda doit prendre une décision. S’alliera-t-il à la grande coalition assyro-égyptienne ou sera-t-il vassal de Babylone ?

C’est tellement évident ! Tellement logique ! Il faut s’allier avec l’Assyrie et l’Egypte, bien sûr… Ce sont des puissances très proches et bien connues, qui ont fait leurs preuves dans le passé. Et c’est le choix du roi de Juda.

La coalition devient à la mode. La coalition est le sujet politiquement correct. C’est l’opinion du roi, des sacrificateurs, des grands du royaume et même des prophètes. Pas des prophètes de l’Eternel, mais des prophètes dans le vent, ceux qui entourent le roi et le conseillent.

 

JEREMIE CONTESTE

Mais, avec l’acuité politique qui est propre aux prophètes de l’Eternel, Jérémie veille. Jérémie ose contester !

Dieu lui a donné une vision, au tout début de son ministère. Il a vu un chaudron sur un feu attisé par le vent du nord. Ce chaudron est Babylone. Jérémie voit clairement ce qui va arriver : le désastre de la coalition, la destruction de Jérusalem, l’anéantissement de la dynastie de David, la disparition du Temple et l’exil des habitants de Juda. Soumets-toi à Babylone, dit-il au roi. Paye le tribut et nous serons tranquilles et en paix, et nous pourrons adorer l’Eternel. Mais si tu te rebelles Jérusalem sera anéantie.

Pour les prophètes et pour nous qui lisons la Bible, qu’est-ce l’Egypte ? La terre de servitude, qui a réduit les enfants d’Israël à l’esclavage. Qu’est-ce l’Assyrie ? Le croc de fer qui a déporté et exterminé les 10 tribus d’Israël. Comment peut-on placer sa confiance en ces nations ?

Pendant des décennies, Jérémie essayera de prévenir le désastre. Les visions, les paraboles et les imprécations se succèdent : sans résultat. Qui s’intéresse à la prédication de mauvais augure de ce prophète ? Même sa famille n’y croit pas.

Pire encore : il passe pour un traître, un renégat qui n’aime pas son pays et qui désire le vendre à Babylone.

 

PERSONNE N'ECOUTE...

Jérémie réussit à avoir quelques amis qui croient en sa parole, dont Baruch, son fidèle secrétaire. Un autre prophète de l’Eternel, Urie, est mis à mort.

Mais les puissants de Juda restent sourds à sa prédication. Et, même quand Babylone est aux portes, que Nabuchodonosor a pillé le Temple et emmené captifs le roi, les nobles et les meilleurs artisans, Jérémie est toujours incompris.

Un jour Jérémie se promène dans les rues de Jérusalem avec un joug à bœufs sur le cou. Voici ce qui vous arrivera si vous ne vous soumettez pas à Babylone, veut-il signifier.

Arrive le prophète Hananias. C’est un prophète de cour, adulé par le roi et les grands. Hananias ne contredit pas Jérémie, ni se moque de lui. Au contraire, il a un geste de grand seigneur. Il prend le joug à bœufs du cou de Jérémie et le brise par terre. Ainsi le joug de Babylone sera-t-il brisé dans deux ans, dit-il. Dans deux ans nous récupérerons le trésor du Temple. Le geste d’Hananias est apprécié par les spectateurs. N’était-ce une belle démonstration ? Hananias a forcément raison. D'ailleurs Jérémie se retire, tête basse. La  parole  du Seigneur vient à lui : ils ont brisé un joug de bois, mais ils supporteront un joug de fer… Mais personne n'écoute.

La déchéance de Jérémie continue : comme on ne le laissait pas prêcher, il écrit, mais son livre est brûlé. Ses va et vient dans Jérusalem deviennent  insupportables pour les bien pensants. Alors on le jette dans une citerne boueuse où il croupit. Le peu d'amis qu'il lui reste réussissent à le sortir de là.

 

... MAIS IL Y A UNE ESPERANCE

Mais Jérémie ne se contente pas de prêcher la soumission à Babylone.  Maintenant que la catastrophe est inévitable, Jérémie voit bien plus loin.

Le Seigneur lui donne une vision : Il voit deux paniers de figues. L’un avec de belles figues appétissantes, l’autre avec des figues toutes gâtées.

Les belles figues représentent les Judéens exilés à Babylone. Les figues gâtées, les Judéens qui restent au pays.

Et Jérémie se met à annoncer la fin de l’Exil. Celui-ci durera 70 ans. Oui, les enfants d’Israël reviendront, mais ils ne reviendront pas comme ils sont partis, dans la misère et les larmes…

Là-bas, en Babylone et en Perse, encouragés et guidés par les prophètes, ils vont s’établir, faire des affaires, s’enrichir, marier leurs enfants, acquérir des connaissances. Ils vont analyser les écrits saints et les travailler.

Ils vont commencer la rédaction de la Bible et inventer le judaïsme !

Aujourd’hui encore, nous sommes tributaires de ces humbles exilés qui sont restés fidèles à leur foi et qui ont affirmé, avec assurance que, malgré la défaite, l’Eternel est le seul Dieu. Non, l’Eternel n’est pas le Dieu des montagnes caillouteuses de Judée, il est le Dieu du monde entier.

 

JEREMIE ANNONCE LE CHRIST

Il y a des choses, chez Jérémie, qui nous semblent familières. Par exemple le texte qui nous a été lu où Jérémie accuse ses contemporains d’avoir transformé le Temple en un repaire de brigands. Cela ressemble aux paroles de Jésus, n’est-ce pas ?

Et la vie de Jérémie paraît être calquée sur les béatitudes. N’avait-il pas le cœur pur ? N’a-t-il pas cherché la paix ? N’a-t-il pas été persécuté pour la justice ? N’a-t-il pas été insulté et maltraité ?

Jérémie fait partie des fondements de notre foi chrétienne, car Jésus, notre Maître, s’est largement abreuvé aux écrits des prophètes. Jésus qui, comme Jérémie, a bravé l’opinion des prêtres et des politiciens, sans tenir compte des idées à la mode.

 

OSONS DIRE NOTRE OPINION

Frères et sœurs, il y aura des occasions dans notre vie où notre opinion tranchera par rapport à celle de la majorité. Des occasions où nous ressentirons le besoin de témoigner, de dire oui, cela est juste, ou bien non, je n’adhérerai pas à cela. Souvenons-nous alors de Jérémie, le prophète incompris.