DONNER DU GOÛT, OU VALORISER LE PROCHAIN

Matthieu 5, 13 à 16 - 2 Rois 2, 19 à 22 - Marc 9, 42 à 50

Matthieu a inclus cette parabole du sel et de la lumière, présentée par Jésus, au sermon sur la montagne, alors que Marc (9, 49-50) et Luc (14, 34-35) la placent dans un contexte d'enseignements de Jésus relatif aux épreuves subies par le disciple et au renoncement.

A noter, en passant, que seul Matthieu met la lumière en lien avec le sel, en rapportant cette parole aux disciples : Vous êtes le sel … Vous êtes la lumière. Marc et Luc ne comparent les disciples qu'au sel. Quant à l'évangile de Jean, Jésus n'y dit pas : vous êtes la lumière du monde, mais : Je suis la lumière du monde (8, 12).

En Marc 9, les versets qui précèdent disent : Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la …

En Luc 14, avant de parler du sel, Jésus prononce ces mots : Quiconque d'entre vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple.

Remarquez que Matthieu fait précéder la parabole du sel et de la lumière des béatitudes qui se terminent par : Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, qu'on vous persécute et qu'on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés, à cause de moi …

Le thème du sel et de la lumière aurait-il quelque chose à voir avec les épreuves et le renoncement ? Considérons les rôles de ces deux éléments.

Le rôle du sel et de la lumière.

On pourrait s'attarder sur les différences qui existent entre le sel et la lumière : le sel agissant de façon non visible, au cœur de l'aliment qu'il sale ; la lumière jouant son rôle de l'extérieur et de façon visible. Mais, indépendamment de ces différences, le sel et la lumière ont, au contraire, des similitudes.

Ils agissent tout les deux en relation.

En eux-mêmes, le sel ou la lumière n'ont pas d'intérêt. A quoi sert du sel s'il n'y a rien à saler ? Le consommer seul n'est pas très agréable, et on s'en fatigue vite. A quoi sert la lumière s'il n'y a rien à éclairer ? La lumière dans le vide n'éclaire rien, et il n'y a personne pour la voir.

En comparant les disciples au sel et à la lumière, Jésus met le doigt sur le fait que le chrétien n'est pas seul au monde. Il vit en relation avec l'extérieur, sinon il n'est pas disciple. Vous me direz que le disciple est forcément en relation avec son maître. Oui, mais Jésus dit : Vous êtes le sel de la terre, et : vous êtes la lumière du monde.  Le disciple n'est pas chargé de donner du goût ou d'éclairer son maître  ¾  il prendrait alors la place du maître  ¾  mais de donner du goût et d'éclairer ceux qui l'entourent.

La première leçon que l'on peut tirer de cette image est donc que le disciple ne joue un rôle qu'en relation avec les autres. Le chrétien n'est pas seul au monde, sinon il n'est pas disciple du Christ.

Mais l'image du sel et de la lumière veut encore nous dire autre chose.

Le sel et la lumière valorisent l'objet avec lequel ils sont en relation.

Un produit est meilleur salé que sans sel. Si ce n'est pas le cas, parce qu'il s'agit d'un dessert, par exemple, il vaut mieux qu'il n'y ait pas de sel. Encore que, même dans les desserts justement, un tout petit peu de sel peut faire la différence. Dans ce cas, le sel passe complètement inaperçu. Et pourtant s'il était absent ce serait moins bon.

Un objet, une personne, est plus beau éclairé que dans l'ombre. Si ce n'est pas le cas, parce que l'objet est laid par lui-même, il ne faut pas de lumière. Encore que, parfois, un objet laid en lui-même peut paraître beau, s'il est bien éclairé. Dans ce cas, la lumière joue un rôle prépondérant, et pourtant, c'est l'objet que l'on admire, pas la lumière.

Le sel et la lumière sont secondaires. Ils ne sont là que pour le plat à consommer ou l'objet à éclairer. S'ils prennent toute la place, ils n'ont pas lieu d'être : un plat trop salé gâche le goût des produits qui le composent ; un objet trop éclairé n'est plus mis en valeur, il finit par être invisible, si l'on voit trop la lumière.

Le sel et la lumière agissent dans la mesure.

Leur action doit être ni trop peu, ni pas assez.

Comment savoir que le bon équilibre est trouvé ? Lorsque les aliments et les objets sont bien mis en valeur. Autrement dit : lorsque le sel et la lumière jouent leur rôle en se faisant oublier. Ils doivent être prêts à disparaître, à passer après les autres. C'est peut-être ce que Jésus veut dire en Marc 9, 49.

Chacun sera salé de feu.

Qu'est-ce que cela veut dire ?

On connaît une coutume palestinienne qui utilise le sel dans les fours comme catalyseurs. Au bout de quelques années, ce sel perd ses propriétés chimiques, et on le jette. Cet exemple met en relief le rôle du sel, à savoir : réaliser, par sa seule présence, une opération délicate en révélant les qualités de ceux qui interviennent directement. C'est cela être un catalyseur : comme un intermédiaire qui permet la réconciliation de deux belligérants, mais qui reste dans l'ombre et que l'on finit par oublier.

 Le feu, ici, c'est le renoncement.

Conformément aux versets qui précèdent où Jésus parle de mutilation, d'amoindrissement, d'infirmité du disciple, pour qu'il soit un vrai disciple.

Cela veut-il dire que le disciple est, en quelque sorte, inexistant ? Mais alors, il n'a pas de saveur ! Il n'est pas sel, ni lumière ! A ses yeux, en effet, il n'a pas de saveur ; ou, en tous cas, il n'en est pas conscient, parce qu'il n'y attache pas d'intérêt. Mais pour les autres, sa saveur est certaine.  C'est pourquoi Jésus parle de la saveur du sel, c'est-à-dire de la saveur du disciple. Vous avez déjà rencontré de ces personnes qui ne connaissent pas leurs qualités et qui louent les autres de tout ce qu'elles ont fait elles-mêmes. A l'inverse de celles qui accusent leur prochain de leurs propres erreurs. Ces personnes ont de la saveur. Pourquoi ? Parce qu'elles valorisent toutes celles et tous ceux qu'elles rencontrent. Elles ne savent pas qu'elles ont du goût, ce sont les autres qui s'en rendent compte. Elles, elles cherchent et sont conscientes de la saveur des autres.

Si le sel perd sa saveur, avec quoi l'assaisonnerez-vous ?

Pour pouvoir répondre, il faut définir la saveur. Qu'est-ce qui fait la saveur, le goût de quelqu'un ? Question fondamentale pour trouver un sens à sa vie. Le goût, la saveur d'une personne dépend de sa volonté et de sa capacité à valoriser les autres, c'est cela qui vous fait apprécier des autres. C’est en donnant de la saveur aux autres qu’on a soi-même du goût. Perdre sa saveur, c’est l'inverse. C'est-à-dire : se valoriser soi-même au détriment des autres.

Quand Jésus pose la question : Si le sel perd sa saveur, avec quoi l'assaisonnerez-vous ?, il ne sous-entend pas qu'il est impossible de retrouver de la saveur.  Comme quand il disait qu'il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille. Cette phrase ne signifie pas que les riches sont perdus, une réponse est possible.

Le goût passe par l'humilité, l'intérêt pour le prochain, en un mot : l'amour. Aimer, non pas en jouant un rôle, en faisant semblant. Le sel et la lumière ne sont pas hypocrites, ils ne font pas comme si …  Ils sont ce qu'ils sont. Le sel ne peut pas donner du goût sans avoir de la saveur lui-même. Ça vient de l'intérieur. C'est de l'ordre du fruit et non de l'œuvre. D'où l'intérêt de la question de Jésus : si celui qui est chargé de donner du goût n'a pas de saveur, comment faire pour lui en rendre ? Comme un bon arbre qui ne donnerait pas de bons fruits ! C'est contre-nature ! Mais Dieu est le maître de la nature.

Comment faire pour aimer, quand on n'aime pas ? Il faut d'abord croire et accepter l'amour qui nous est donné. Et cet amour vient de Dieu, qui aime le premier. Par là même, il nous donne de la saveur ; il nous donne du goût. Alors, et seulement après cela, il nous sera possible de transmettre cet amour reçu.

La réponse est en Dieu. A lui tout est possible : il peut faire passer un chameau par le trou d'une aiguille ; il peut rendre aimant celui qui n'aime pas. C'est lui, le Seigneur, le vrai sel et la vraie lumière, parce qu'il aime et valorise toutes ses créatures, parce qu'il ne pense qu'aux autres et qu'il s'oublie lui-même.