JESUS ET LE MARTYRE

Luc 13, 1 à 5  −  Psaume 49  −  1 Corinthiens 13, 1 à 8a

Cet épisode du ministère de Jésus ne se trouve que chez Luc ; et il semble n'avoir aucun lien avec le contexte. Le passage qui suit (versets 6 à 9) raconte la parabole du figuier stérile. Un figuier qui, parce qu'il ne produit pas de figue, risque d'être coupé par son propriétaire. Mais le fermier propose de lui donner une seconde chance en le soignant tout particulièrement, dans l'espoir qu'il porte enfin du fruit, sinon il sera coupé.

Peut-être peut-on mettre cette parabole en lien avec la fin du texte que nous venons de lire et qui dit : Si vous ne changez pas radicalement, vous disparaîtrez tous.

En ce qui concerne ce qui précède notre texte, il s'agit d'un ensemble d'exhortations de Jésus sans lien les unes avec les autres. Je relèverai cependant le verset 50 du chapitre 2 où Jésus déclare : J'ai un baptême à recevoir ; comme cela me pèse d'ici qu'il soit accompli ! Jésus annonce une fois de plus sa mort. Curieusement il l'assimile à un baptême, une sorte de naissance.

Au début du chapitre 13, le thème reste celui de la mort. En effet, quelques personnes viennent parler de mort à Jésus.

Le principe du martyre.

Des personnes racontent un fait divers. La qualité des personnes en question n'est pas spécifiée, il ne s'agit pas, à priori, de docteurs de la loi, de prêtres ou de pharisiens, ce peut être n'importe qui ; c'est n'importe qui ! Une façon de dire que ce qui est raconté ici correspond à la pensée de Monsieur tout le monde. C'est une idée générale, et non de spécialiste, qui est présentée.

Le sujet est venu dans la discussion peut-être par hasard, en parlant d'autre chose. Encore qu'il y a une vraie démarche derrière l'exemple pris par ces personnes.

On raconte à Jésus un épisode particulièrement sordide : des Galiléens, juifs donc, ont été massacrés par les soldats de Pilate, alors qu'ils étaient en train de louer Dieu en faisant des sacrifices. Pourquoi raconter ça ? Il y a plus agréable comme sujet de conversation. Pour amener Jésus à prendre enfin position ? Car à prêcher l'amour pour les ennemis, on commence à se demander si ce Jésus n'est pas un collaborateur des Romains. Alors on lui sort un exemple évident de la méchanceté des occupants. La mention des sacrifices fait ressortir l'aspect sacrilège de l'assassinat. De façon à forcer Jésus à condamner un tel acte.

Les intervenants veulent attirer Jésus sur le terrain de l'accusation de Pilate et la louange des martyrs juifs. La fibre nationaliste est évidemment présente derrière cet exemple. Pourquoi veut-on attirer Jésus sur ce terrain ? Parce que lorsqu'on mène un combat, on veut, bien sûr, avoir le maximum de partisans. Toutes les voix et tous les bras comptent. C'est ce qui caractérise le militantisme et le prosélytisme. Pourquoi, en effet, convaincre d'autres personnes de la justesse de mes idées ? Parce que j'espère ainsi faire évoluer les choses et la société ? Selon le principe que la majorité exerce le pouvoir ? Si cela se vérifie, en principe, à notre époque, et en occident, ce n'était absolument pas le cas à l'époque de Jésus. C'était une minorité qui exerçait le pouvoir, et sans en rendre compte à quiconque.

Pourquoi, alors, convaincre d'autres personnes de la justesse de mes idées ? Parce que ça me rassure lorsque des milliers de personnes pensent comme moi. En effet, si je suis le seul dans mon idée, je suis inévitablement amené à penser que je me trompe. Alors que, si nous sommes des milliers, nous avons forcément raison. Or, comment parvenir à convaincre les autres de la justesse de mon combat ? Ce texte présente un argument qui tente d'être décisif, à savoir que, si quelqu'un est capable de donner sa vie pour une cause, c'est que cette cause est juste. On appelle cela le martyre.

Pourquoi la société recherche-t-elle des martyrs ?

On l'a dit : pour justifier la cause pour laquelle on se bat. Car la vie est précieuse, et tout le monde y tient. On ne la sacrifie pas pour rien. Le martyre est donc utile à justifier la cause pour laquelle on se bat et à susciter des prises de position favorables à la cause en question.

D’autre part, la société recherche des martyrs pour justifier la mort. Et, par là même, pour tenter d'expliquer la mort. La vie étant précieuse et importante, la mort est une aberration. Sauf si elle permet d'atteindre un objectif, comme le triomphe d'une cause. C'est ainsi que certains légitiment la mort et la souffrance : une façon de donner un sens à l'existence et d'enrôler de futurs martyrs.

Enfin la société recherche des martyrs pour vaincre la peur de la mort et se donner du courage au combat. Dans ce but, les idéologies ont élaboré des scénarios où il est question de paradis et d'enfer : celui qui donne sa vie pour la cause va directement au paradis. Le martyre (la mort) est donc plus un gain qu'une perte.

En fait, le principe de base du martyre, c'est la volonté de puissance, l'envie de dominer. Quand on n'a pas la puissance politique ou militaire pour le faire, on exerce, par le martyre, un chantage sur les consciences ; en vertu du raisonnement selon lequel celui qui donne sa vie a forcément raison. Ainsi, même si je disparais, mon exemple et ma mémoire constitueront des bornes, des critères qui influenceront la pensée des autres. Par le martyre, l'individu acquiert une immortalité posthume dans le conscient collectif.

Le martyre induit des conséquences.

Il accentue les clivages au sein de la société. Il y a les saints qui sont capables de sacrifices, et les pécheurs, les impies, les tortionnaires. Ou même seulement, les non impliqués.

Le martyre place des individus au-dessus des autres. C'est très net dans l'exemple que prennent les interlocuteurs de Jésus : les acteurs du fait historique sont clairement identifiés. Les Galiléens sont déjà, dans l'esprit, élevés au rang de martyrs. On n'a pas oublié d'user du terme "sacrifices".  Pilate est nommé, alors qu'il n'était certainement pas présent. Il est nommé, parce qu'il faut forcément trouver un coupable. Les saints, les martyrs doivent être opposés à des pécheurs. Le martyre entraîne l'accusation ! Le martyre se nourrit de l'accusation ! Que répond Jésus à cette réflexion ?

La réponse de Jésus.

Elle est particulièrement étonnante. Alors que l'exemple pris invite à bien faire la différence entre les saints et le monstre, Jésus brouille les cartes. Dans l'esprit des Juifs, les Galiléens sont des victimes innocentes, sans péchés ; car on idéalise toujours les martyrs.

Jésus, lui, parle de ces victimes en termes de pécheurs. Pensez-vous que ces Galiléens aient été de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, parce qu'ils ont souffert de la sorte ? dit Jésus. C'est incroyable, ce retournement. C'est sans doute honteux, aux oreilles des bien-pensants.  Comment peut-on discréditer ainsi des hommes morts pour la bonne cause ? C'est pire que de dire du mal de quelqu'un le jour de ses obsèques.

Jésus continue et répond à sa propre question : Non, dit-il, ces Galiléens n'étaient pas de plus grands pécheurs que les autres. Encore heureux ! La question ne se posait même pas pour la foule. Encore que certains avaient peut-être pensé que si Dieu avait permis ce massacre, c'est que ces Galiléens étaient pécheurs.

Et Jésus insiste dans la désacralisation des victimes en prenant un exemple qui, lui, n'a rien à voir avec le martyre. C'est un fait accidentel : dix-huit personnes ont été tuées par la chute de la tour de Siloé. De nos jours les assurances chercheraient un responsable, en l'occurrence l'architecte de la tour, mais à l'époque de Jésus on n'en est pas là. C'est purement accidentel, il n'y a pas de responsable. Du coup, on ne peut pas parler de martyrs. Ce qui montre bien que le martyre se nourrit de l’accusation. Les personnes décédées ne sont pas mortes pour une cause. Et bien Jésus situe ces gens au même niveau que ceux qui ont été massacrés par Pilate ! Comme ces derniers, les accidentés de Siloé ne sont pas des pécheurs particuliers. La démarche de Jésus consiste à ne pas faire de différences entre les personnes. Ce qui s'oppose fondamentalement à la notion de martyre.

Pourquoi Jésus tient-il ce discours ?

Pour lutter contre l'accusation. On remarque, en effet, que Jésus ne parle que des victimes, jamais des soi-disant responsables. C'est, d'ailleurs, la raison pour laquelle il prend lui-même l'exemple d'un accident où il n'y a pas de responsables ; car, dans ce cas, on ne peut accuser personne.

Jésus n'accuse jamais et il nous encourage à suivre son exemple. Jésus n'accuse jamais, car l'accusation fait beaucoup de mal et ne règle rien. Les victimes, non plus, Jésus ne les accuse pas, puis qu'il dit qu'elles ne sont pas plus pécheresses que les autres. La souffrance, le malheur ne viennent pas d'un péché personnel, sinon il y aurait une certaine justice dans le mal. Jésus élimine les réflexes traditionnels qui établissent la dignité d'un individu en fonction du bonheur ou du malheur qu'il connaît. Non, il n'y a pas de justice dans le bonheur ou le malheur.

Jésus tient ce discours pour libérer l'être humain de la notion de sacrifice salvateur. Si sacrifice il y a, c'est Dieu qui le fait. La souffrance, le martyre ne sauvent personne. Nous n'avons rien à prouver, à démontrer ; Jésus a déjà tout prouvé.

Enfin, Jésus tient ce discours pour susciter la communion entre les personnes. La glorification de certains se fait toujours au détriment de ceux qui leur sont opposés. Le principe du martyre en est le plus parfait exemple. C'est pourquoi Jésus ne fait pas de différences. Pour Dieu il n'y a pas de grands et de petits pécheurs ; il n'y a pas d'être parfaits, ni de monstres. Dieu aime tous les hommes, et il nous invite à nous aimer les uns les autres.

Si vous ne changez pas radicalement, vous disparaîtrez tous pareillement, dit Jésus.

Là encore, il rassemble tout le monde dans une seule et même catégorie : les accusateurs, les accidentés, les martyrs …, les bienheureux, les malheureux … Nous sommes tous aimés de Dieu, et donc appelés à la communion. Mais cela ne nous dispense pas de repentance, de conversion, de changement radical. Mais quel est ce changement ?

Selon l'ensemble de ce passage, ce changement consiste à cesser de créer des classes, des catégories de personnes, et donc à cesser de créer des barrières entre les gens en les jugeant selon l'apparence de leurs engagements idéologiques et leur capacité à se donner tout entier pour une cause. Car le martyre ne fait pas la preuve de la valeur de la cause en question.

Le changement radical que Jésus propose, c'est celui de l'amour. C'est la seule cause pour laquelle la mort est acceptable. Mais si je donne mon corps sans amour, je ne suis rien.