LE SIGNE DE L'ANE

Luc 19, 28 à 44  −  Esaïe 31

Ce texte commence par une attitude étrange de Jésus. Une attitude qu'à priori je ne donnerais pas en exemple. En effet, Jésus envoie deux disciples dans un village des environs de Jérusalem. On ne sait pas s'il s'agit de Bethphagé (Maison des figues) ou de Béthanie (Maison du pauvre).  Il envoie donc deux disciples dans un village pour y chercher un âne. Or, cet âne est attaché et appartient à des maîtres. Autrement dit, Jésus prend un âne qui ne lui appartient pas. Cela ne lui ressemble pas. C'est pourquoi certains pensent que Jésus pouvait avoir préparé la chose à l'avance, en louant l'âne pour un moment, ce jour-là, et en précisant que quelqu'un viendrait le prendre à telle heure. On comprendrait alors que les maîtres de l'âne aient laissé faire les disciples, quand ceux-ci leur eurent dit que le Seigneur avait besoin de l'âne.

Le Seigneur en a besoin, disent les disciples. Jésus a donc besoin de quelque chose ? Mais, en tant que Dieu, n'est-il pas propriétaire de tout, et donc à l'abri de tout besoin ? Cette phrase : Le Seigneur en a besoin, témoigne du fait que, dans le cadre de son incarnation en Jésus-Christ, Dieu se rend dépendant et éprouve les besoins qui sont les nôtres. D’ailleurs, pourquoi Dieu n'aurait-il pas de besoins ? Même en tant que Dieu non incarné ! On voudrait éviter ce sentiment à Dieu, parce qu’avoir besoin, c'est être placé dans une certaine dépendance, et donc en état de faiblesse. Mais, nous le verrons, l'attitude de Jésus, en cette montée vers Jérusalem, dénote l'humilité. Et la semaine sainte, qui débute là, se termine par la crucifixion et la mort, qui est l'état de faiblesse par excellence.

D'autre part ce n'est pas désagréable d'avoir des besoins. Surtout s'ils sont assouvis, me direz-vous. Mais même indépendamment de leur satisfaction. N'avoir besoin, ou envie, de rien ferait de la vie une existence sans intérêt. Ce n'est pas drôle de n'avoir besoin de rien. C'est pourquoi je crois que Dieu a des besoins. Il a, entre autres, besoin de relations, de donner et de recevoir de l'amour. Et c'est pourquoi il crée un être à aimer.

De quoi Jésus a-t-il besoin ?

En l'occurrence, d'un âne. Pourquoi un âne ? Pour s'asseoir dessus alors qu'il entre à Jérusalem, me direz-vous. Certes, mais ne pouvait-il pas entrer à pieds, comme il l'avait, sans doute, déjà fait tant de fois ? Et puis, pourquoi un âne et non un cheval, par exemple ?

Il est clair que Jésus joue un rôle ici, et que la foule, et les disciples, sont d'accord pour qu'il le tienne ; puisque ce sont les disciples qui font monter Jésus sur l'âne, et que la foule chante : Béni soit le roi qui vient. Jésus se fait reconnaître comme roi, or, un roi ne rentre pas dans sa capitale à pieds.  Mais, d'ordinaire à l'époque de Jésus, un roi est monté sur un cheval, ou sur un char tiré par des chevaux. Pourquoi Jésus a-t-il choisi un âne ? Parce que l'âne ne transmet pas le même message que le cheval. Un roi monté sur un cheval manifeste la force guerrière et la domination. L'âne est plus discret, plus humble. Cela tient à l'apparence de ces deux animaux, mais aussi à leur histoire en Palestine.

L'âne est le plus ancien. Aussi loin que remontent les textes et la mémoire, on trouve, au Moyen-Orient, des ânes sauvages ou domestiques. C'est un animal très apprécié pour sa force, sa résistance et son pied sûr dans les mauvais chemins. Jusqu'en l'an 1000 av. J-C, en Palestine, il est la monture des rois.

Le cheval est originaire de l'Asie et il est introduit au Moyen-Orient par les Hittites vers 2500 av. J-C. L'Egypte l'adopte vers 1500 av. J-C, en se libérant de l'invasion des Hyksos. Comme les Hittites, elle fait du cheval un instrument de guerre. Le cheval est peu sûr dans les régions montagneuses, c'est pourquoi les Israélites préfèrent faire la guerre à pieds. Ce n'est qu'avec Salomon (vers 950 av. J-C) que le cheval est introduit en Israël. David, lui-même, n'avait qu'une mule  (1 Rois 1, 33).

Le cheval est critiqué par les prophètes. Il est le signe d'un possible retour du paganisme symbolisé par l'Egypte.  Le Deutéronome (17, 16) conseille au roi d'Israël de ne pas ramener le peuple en Egypte pour avoir beaucoup de chevaux. Il est vrai que, parallèlement à l'introduction du cheval en Israël, Salomon y a aussi apporté l'idolâtrie.  Dans l'Ancien Testament, la confiance dans les chevaux est opposée à la foi en Dieu. Les textes suivants en témoignent :

Ps 20, 8 : ceux-ci s'appuient sur leurs chars, ceux-là sur leurs chevaux ; nous, nous invoquons le nom du Seigneur, notre Dieu.

Ps 33, 17 : Le cheval est impuissant pour assurer le salut, et toute sa vigueur ne donne pas la délivrance.

Es 31, 1. 3 (qui a été lu tout à l'heure) : malheur à ceux qui descendent en Egypte pour avoir du secours, qui s'appuient sur des chevaux, et se fient à la multitude des chars et à la force des cavaliers, mais qui ne regardent pas vers le Saint d'Israël... l'Egyptien est homme et non Dieu ; ses chevaux sont chair et non esprit.

Préférer l'âne au cheval est le signe de l'attachement au vrai Dieu et à son alliance. C'est retourner au fondement de la foi et réprouver l'apostasie apparue après David.

En choisissant un âne, Jésus proclame sa royauté. C'est un signe, car les anciens rois montaient des ânes. Mais une royauté de paix, comme le chante la foule : Paix dans le ciel  (Luc 19, 38).  Jésus ne vient pas établir son royaume par la force. Pour indiquer cela, il serait entré à Jérusalem sur un char tiré par des chevaux.

Jésus annonce et établit un royaume qui tire sa légitimité de l'alliance, de la relation à Dieu. C'est pourquoi, c'est le royaume de Dieu.

Conformément au signe de sa monture, Jésus s'adresse à Jérusalem, et il pleure sur elle, car, attirée par la puissance, Jérusalem succombera à la violence quelques années plus tard. Jésus dit à Jérusalem : Si toi aussi, au moins en ce jour qui t'est donné, tu connaissais les choses qui appartiennent à ta paix ! Tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée. Jésus reprend, en substance, le chapitre 31 d'Esaïe, où le prophète recommande de ne pas s'appuyer sur les chevaux, mais de mettre sa confiance en Dieu. Car, comme des oiseaux déploient les ailes sur leur couvée, ainsi le Seigneur ... étendra sa protection sur Jérusalem (Es 31, 5). Ce qui fait penser à cette parole de Jésus : Jérusalem, ... combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule ressemble sa couvée sous ses ailes, et vous ne l'avez pas voulu ! (Luc 13). Alors, continue Esaïe, revenez à Dieu.

Comme il a visité Jérusalem, Jésus nous visite aujourd'hui. Il est présent parmi nous. Il l'atteste par le signe du pain et du vin. Que sa présence remplisse nos vies de sa paix, et qu'elle nous donne de marcher vers son royaume.