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QUE FAIRE DE MES BIENS ?

Luc 12, 13 à 21  −   Genèse 26, 12 à 25   −   1 Corinthiens 6, 7  à  9a

Le chapitre 12 de l'évangile selon Luc commence en évoquant la foule de milliers de personnes qui s'assemble autour de Jésus.  Au point qu'on s'écrasait, dit le verset 1.

C'est de cette foule que quelqu'un crie à Jésus : Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage (v. 13).

Il est intéressant que Luc relate cet événement, car il est porteur de plusieurs enseignements :

Que se cache-t-il derrière cette demande et cette volonté de faire de Jésus un juriste qui procède aux ouvertures de testaments ?

Aussi loin que l'on remonte dans l'histoire, les partages d'héritages ont souvent soulevé des difficultés ; en tous cas, depuis que l'être humain se considère propriétaire de quelque chose. Ce qui semble illustrer le fait que l'être humain est viscéralement attaché à ses biens ; au point, parfois, de priver un membre de sa famille de la jouissance de ces biens. Il sera intéressant de se demander pourquoi.

On ne sait pas si l'individu qui demande à Jésus d'intervenir dans le partage de l'héritage est venu pour soumettre son cas à Jésus ou non. Si c’était là son but, cela signifie que l'on peut venir au Christ avec des idées et des demandes spécifiques. Jésus ne l’a pas chassé pour autant ; il accepte tout le monde.

Il se peut que la demande de cette personne émane directement de l'autorité avec laquelle Jésus s'exprimait. En effet, lorsque l'on rencontre quelqu'un plein de sagesse et d'autorité, on souhaite recevoir l'aide de cette personne pour régler nos problèmes ; c'est tout naturel.

Seulement, voilà, Jésus n'interviendra pas dans le litige familial et financier qu'on lui soumet.

Jésus refuse d'intervenir et de répondre à cette demande. Pourquoi ?

Parce qu'il n'a pas été établi pour ça ! C'est le premier sens de sa réponse : Qui m'a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? Sous-entendu : personne !

Il n'a reçu aucun mandat de quiconque pour ça. Jésus n'a été élu par personne et ne représente aucune autorité terrestre. De ce fait, il n'a de comptes à rendre à personne, pas plus à un roi qu'à un peuple ; il est libre.

C'est pourquoi Jésus n'a jamais fait de politique. Pourtant, il y en avait des choses à changer ; sous l’empire romain les injustices ne manquaient pas. Mais Jésus n'est pas venu changer les choses, mais les gens.

Le Christ n'a même pas été établi par Dieu pour juger ; alors qu'il déclare régulièrement qu'il agit au nom de Dieu et comme lui. Si Jésus ne juge pas, cela signifie que Dieu non plus. Dieu n'est donc pas juge. Jésus le déclare à Nicodème (Jean 3, 17) : il n'est pas venu pour juger l'humanité, mais pour l'aimer et la sauver.

Jésus refuse d'intervenir et de répondre à la demande du personnage de la foule, parce que s’il  se prête à ce rôle de juge et intervient dans les questions d'héritage, il donne beaucoup d'importance à l'argent et aux finances. Jésus s’exprime au nom de Dieu et vient répondre aux questions relatives aux rapports entre Dieu et les hommes. Or, s'il est venu pour régler nos questions financières, cela signifie que l'argent est déterminant quant à nos relations avec Dieu. Alors qu'il n'a strictement rien à y voir.  L'argent est un moyen commode inventé par les hommes pour faciliter leurs échanges, et il n'est que ça. Il ne faut pas lui donner plus d'importance qu'il n'en a.

La réponse que Jésus donne à la demande de cette personne de la foule, se trouve non seulement dans son refus d'intervenir  —  et nous avons vu que cette réponse n’est pas neutre —  mais aussi dans la suite du récit, c'est-à-dire : sa déclaration du verset 15 :   Attention ! Gardez-vous de toute avidité ; ce n'est pas du fait qu'un homme est riche qu'il a sa vie garantie par ses biens, ainsi que la parabole du  riche insensé (v. 16-21).

La parabole du riche insensé.

Elle met en lumière les raisons de la volonté de posséder. Car on peut se demander pourquoi cet homme veut conserver ses biens. De même qu’on s’est demandé pourquoi la personne de la foule voulait que Jésus sauvegarde ses droits dans le partage de son héritage.

La réponse semble évidente. Evidente, parce que, dans une situation semblable, nous serions tentés d’agir comme lui. C’est-à-dire de faire des réserves plus importantes.

Evidente, parce qu’il le dit lui-même : pour manger, boire et faire bombance. Autrement dit : pour profiter de la vie. Mais ça, c’est l’apparence, la façade. Car, quoi qu’on dise, se reposer toute la journée, et ne faire que manger et boire, ne remplit pas l’existence. Assez rapidement, on en vient à s’ennuyer ferme. Ce n’est pas « profiter de la vie » que de vivre ainsi. D’autant plus que cet homme ne se parle qu’à lui-même : je me dirai à moi-même (littéralement : je dirai à mon âme) : Te voilà avec quantité de biens en réserve pour de longues années …

Oui, ne vivre que pour soi nous coupe des autres ; et quand on vit seul, on s’ennuie parce qu’on ne parle qu’à soi.

Mais pourquoi garder pour soi, ne pas partager ?

Pourquoi faire des réserves ? Là est la question de fond de cette parabole.

La réponse est : parce que des réserves donnent l’impression d’être en sécurité.

Mais pourquoi rechercher la sécurité ? Parce qu’on a peur ! Peur du lendemain, peur d’aujourd’hui, peur des autres …  Car la présence des autres crée des aléas, et ces aléas sont générateurs de risques.

Nous sommes dans une problématique aussi vieille que le monde, mais ô combien d’actualité ! Pour éviter tous risques et tous dangers, l’être humain a toujours eu tendance à vivre dans une tour d’ivoire et à se créer des réserves. Et plus il le fait, et plus il a peur ; peur qu’on lui enlève cette pseudo-sécurité.

La fin de la parabole montre bien que la constitution de réserves n’est pas la solution. Car Jésus critique la démarche du riche, en disant : “Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie (littéralement : ton âme), et ce que tu as préparé, qui donc l'aura ? ”

Une façon de dire que l’on n’emporte rien, et que la possession de biens ne garantit pas la qualité de la vie.

En fait, tout dépend de la définition que l’on donne à la vie : si celle-ci se borne à la dimension terrestre, alors les richesses offrent peut-être une qualité de vie matérielle ; mais si, comme le texte nous invite à le penser, notre vie est en Dieu et auprès de Dieu, alors la possession de biens n’a rien à voir avec la vie.

Cependant, la possession de biens soulève une question. La question que se pose l’homme riche au début de l’histoire : Que faire de mes biens ?

Le pauvre, lui,  n’a pas de problèmes à ce sujet. C’est une question qu’il n’a pas le loisir de se poser.

Le riche décide de faire des réserves et d’en profiter, pour se sentir en sécurité, pour être « bien ». C’est d’ailleurs symptomatique que le même mot désigne les richesses et leur résultat : le mot « bien ». On est bien, parce qu’on a des biens. C’est dire à quel point l’idée est présente dans nos mentalités, puisque notre vocabulaire en est marqué. On comprend alors que notre culture propose d’amasser pour être heureux.

La quête de sécurité, et donc la peur, sont tellement présentes que tout le monde veut posséder. Mais pour vaincre la peur, Jésus propose non la possession, mais la confiance. La confiance se vivant dans la relation avec Dieu et le prochain ; alors que (on l’a vu) la sécurité émanant de la possession sépare et divise.

Mais je ne parle pas forcément (en ce moment) à de grands propriétaires. Vous qui m’écoutez, vous ne vous êtes peut-être pas souvent trouvés dans la situation du riche de la parabole. Vous n’avez sans doute jamais eu à résoudre ce problème qui l’habite d’avoir à créer des réserves pour conserver vos avoirs. Alors, ce texte est-il pour nous ?

Oui, il est aussi pour nous, car il n’est pas nécessaire d’être riche pour aimer les richesses. Les pauvres aussi ont envie de posséder ; peut-être plus que certains riches.

Ce récit nous est aussi adressé, car la richesse n’est pas que monétaire. On peut être riche de tant de choses : de nos valeurs, de nos certitudes, de notre culture, de nos idées toutes faites …

Notre héritage et nos biens ne sont pas que matériels et financiers ; et il est assez courant de se confier dans ses biens là, tout autant que dans l’argent. Et ce risque là est peut-être plus fréquent dans nos vies que l’amour des richesses monétaires.

Il est assez courant de se confier dans ses biens non matériels, surtout, lorsqu’une peur particulière nous tenaille. Une peur émanant de notre éducation chrétienne : la peur de ne pas être parfait ; car la perfection nous a souvent été présentée comme un idéal à atteindre. Une perfection qui nous qualifierait pour le royaume ! Et là encore, nous voulons être riches, parfaits, possesseurs de vertus et de bonnes œuvres ; pour le gagner le royaume, comme on gagne sa vie. Mais comme la vie, le royaume est donné ; il ne se gagne pas 

Là encore, le Christ nous rassure.

Dans les évangiles, il dit 20 fois « Ne crains pas », alors qu’il ne dit que 2 fois « Ne pèche pas ».

Jésus nous invite à la confiance. C’est lui notre richesse.

La  vraie pauvreté consiste à se présenter devant Dieu les mains et les poches vides. Vides de tous nos biens : les matériels comme les culturels, moraux et religieux. Non parce que nous n’en avons pas, mais parce que ce n’est pas en nos biens que nous plaçons notre confiance. Il est moins question, ici, de possession que de confiance.

Etre pauvre, c’est se savoir pauvre devant Dieu, et placer notre confiance en lui, dans sa grâce. C’est là qu’est notre vie : en lui.