RIEN N'ARRÊTE LE ROYAUME DE DIEU

Luc 9, 51 à 62  −  Galates 5, 13 à 18  −  1 Rois 19, 15 à 21

Elie reçoit l'ordre d'aller oindre Elisée, comme prophète à sa place. Ce qui sous-entend qu’il ne sera bientôt plus prophète. Que s’est-il passé ? On se souvient que l'instant d'avant, Elie était à Horeb et demandait la mort ; c'est-à-dire l'immobilité. Pourtant il s’est dépensé sans compter pour faire triompher la cause du Dieu des pères contre le dieu Baal. Il a même fait descendre le feu du ciel sur le mont Carmel. Mais il n’a pas réussi à ramener le peuple d’Israël au Dieu d’Abraham.  A Horeb, Dieu vient de lui faire comprendre qu’il n’était pas dans le feu, le tremblement de terre et le vent violent, mais dans un souffle subtil qui, il est vrai, n’est pas vraiment dans le tempérament d’Elie. Alors, découragé, le prophète demande la mort.

Mais Dieu lui confie cette mission : oindre Hazaël roi de Syrie, Jéhu roi d’Israël et Elisée comme prophète de Dieu. Et, à partir de cette parole, un mouvement s'enclenche.

Elie part et trouve Elisée. Celui-ci n'est pas inactif non plus d'ailleurs, il laboure. C'est un travail pénible qui implique la marche pendant des heures derrière des bœufs en tenant une charrue. Labourer c'est être en mouvement … et c'est faire bouger la terre !

La scène peut être traduite de deux façons, car le texte dit littéralement : Elisée avait devant lui douze tsèmèd. Ce terme hébreu se traduit habituellement par paire. Le mot bœufs n'étant pas dans le texte. Mais tsèmed prend parfois le sens d'une surface de terre pouvant être labourée par une paire de bœufs, soit l'équivalent d'un "arpent". Second traduit : Il avait devant lui douze paires de bœufs, et il était avec la 12ème.  Il faut alors comprendre que 11 personnes conduisent 11 attelages de bœufs tirant 11 charrues, devant Elisée ; Elisée étant avec une 12ème paire et une 12ème charrue.  La T.O.B. traduit : il avait à labourer 12 arpents, et il en était au 12ème.

On peut choisir la traduction que l’on préfère, mais dans les deux cas, c’est le nombre 12 qui est important. Il fait allusion aux 12 tribus d'Israël, au peuple de Dieu, c'est-à-dire au royaume de Dieu. Elisée y travaillait déjà : labourer la terre promise c'est participer au Royaume. Le nouveau prophète ne fera que changer de fonction, mais toujours dans le même Royaume. La vocation d'Elisée, telle qu'elle est présentée, illustre plus la continuité que la rupture.

La vocation d'Elisée.

Elie s'approche d'Elisée et jette sur lui son manteau. Signe par lequel il l'invite à lui succéder. Beaucoup de textes, dans la Bible, établissent un lien entre le vêtement et la personne qui le porte. D'Elie à Elisée, c'est toujours l'idée de continuité.  Cependant, s’approcher et jeter sont des verbes de mouvement. Tout bouge dans cette scène, car aussitôt Elisée quitte ses bœufs, court après Elie et lui dit : Laisse-moi embrasser mon père et ma mère, et je te suivrai. Elie répond : Va, et reviens. Après quoi, Elisée offre un sacrifice, se lève et suit Elie. L’action ne s’arrête pas ! Le texte rapide, succinct, donne l'impression d'une précipitation des gestes ; à moins que ce ne soit un mouvement perpétuel, car, depuis qu'Elisée a commencé à labourer ce jour-là, il n'a pas arrêté. Il ne s'est pas retourné pour regarder l'œuvre accomplie, ou pour regretter que cet épisode de sa vie soit terminé.

Telle n'est pas la réaction des interlocuteurs de Jésus dans Luc 9.

Les interlocuteurs de Jésus.

Le premier lui dit : Seigneur, je te suivrai partout où tu iras.

Comment comprendre cette phrase ? Son auteur pense-t-il à une destination lointaine ou, au contraire, à une errance continuelle ? La remarque de Jésus : Le Fils de l'homme n'a pas un lieu où il puisse reposer sa tête, renforce l'idée de mouvement.

Pourquoi Jésus lui dit-il cela ? Cherche-t-il à le décourager ? Comme pour lui faire comprendre qu’on ne s’engage pas à la va-vite auprès du Seigneur ? Non ! En prononçant ces mots, Jésus ne cherche ni à décourager ni à repousser celui qui veut le suivre. Il lui rappelle seulement que suivre le Christ implique un perpétuel mouvement.

Le deuxième dit : Permets-moi d'aller d'abord ensevelir mon père.

Ce qui ne veut pas dire que son père vient de mourir, mais plutôt : Attends que mon père meure, et je serai libre de te suivre. Or la mort de son père peut tarder à venir. On le lui souhaite d'ailleurs.

La réponse de Jésus est étonnante, et incompréhensible si on l'interprète dans le sens de la mort biologique : Laisse les morts ensevelir leurs morts. Que veut dire cette phrase ? C’est comme si le Christ disait : Laisse ceux qui se sont séparés de moi ensevelir leurs morts. Ou encore : Laisse ceux qui ne s'intéressent pas à Dieu s'immobiliser dans ce qui n'est plus vivant pour Dieu. Car se couper de Dieu, c’est mourir spirituellement. C’est se condamner à l’immobilité, car il n'y a rien de plus figé que la mort. Mais toi, va annoncer le royaume de Dieu.

Le troisième fait référence à la vocation d'Elisée.  Comme le prophète, il veut dire au revoir à sa famille. Mais, alors qu’Elie l'avait permis à Elisée, Jésus semble le reprocher à celui qui veut le suivre en lui disant : Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu. Mais faut-il prendre cette phrase comme un reproche ? Ne serait-ce pas plutôt un clin d'œil de Jésus à la vocation d'Elisée, par l'allusion à la charrue ? Le Christ voulant dire par là : Souviens-toi d'Elisée, il labourait, et l'appel d'Elie ne l'a pas fait regarder en arrière, ses adieux à ses parents ne l'ont pas arrêté dans son élan. Toi, de même, que tes adieux ne te fassent pas revenir sur ta décision de me suivre. Car le royaume de Dieu, c'est le mouvement, la marche en avant. Seul celui qui avance est propre, adapté, conforme ... au royaume de Dieu.

Qu’est-ce qu’être propre au Royaume de Dieu, en phase avec lui, fait pour le Royaume ?

Ces textes nous disent que le chrétien est en marche. Non pas tant physiquement, même si les exemples de ces récits sont surtout d’ordre physique : Elie, Elisée et Jésus étant en marche.

Mais qu’est-ce qu’être en marche psychiquement, intellectuellement, spirituellement … ?

Etre propre au Royaume, c’est savoir que s’installer, c’est mourir. C’est être prêt à remettre constamment en cause sa façon de voir et ses acquis. Ce qui conduit à la confiance en Dieu et non en soi … et à la tolérance, car si je me remets constamment en cause, cela signifie que je ne détiens pas la vérité.

Etre propre au Royaume, c’est être porté par le vent de l’Esprit qui nous met chaque jour en mouvement, et nous fait voir toutes choses nouvelles.

C’est un état d’esprit qui nous empêche d’être blasés et nous rend disponibles pour Dieu et pour le prochain ; comme ceux qui ont croisé la route de Jésus ce jour-là.

Jésus rencontre ces personnes alors qu'il se rend à Jérusalem. Jérusalem où il sera crucifié. Jésus savait ce qui l’attendait, mais Luc nous dit (au verset 51) qu'il avait pris la résolution de se rendre à Jérusalem, et rien ne l'a arrêté en chemin.

A Jérusalem, on croira arrêter le Royaume en crucifiant Jésus, mais sa résurrection a fait rejaillir la vie.

Rien n'arrête le royaume de Dieu. Il est en marche ! A nous d'être dans le mouvement.