PRECHER DE L'AUTRE COTE DE LA BARQUE

Jean 21, 1 à 14  −  Deutéronome 10, 12 à 19    −  Ephésiens 2, 11 à 22  

Combien de pêches miraculeuses Jésus a-t-il opérées ? D'après les Evangiles, il y en a deux. Une relatée en Luc 5, et qui se termine par la phrase de Jésus à Pierre : Désormais tu seras pêcheur d'hommes, établissant ainsi une relation entre les poissons et les êtres humains à évangéliser. Nous reviendrons sur ce lien tout à l'heure.

La seconde en Jean 21 (le chapitre qui vient d'être lu), c'est-à-dire après la résurrection de Jésus. Mais cette seconde pêche miraculeuse est sujette à caution. La plupart des exégètes considèrent que ce chapitre a été rajouté à l'Evangile, après coup, par un disciple de Jean. Et ceci pour plusieurs raisons.

 Jean 21, un texte rajouté. Pour les raisons suivantes :

  1. Le chapitre 20 se termine par une sorte de conclusion du livre tout entier (Jean 20, 30.31).
  2. La fin du chapitre 21 s'attarde sur l'apôtre Jean. Il y est appelé : le disciple que Jésus aimait. On y relate le bruit qui courait dans les Eglises, à la fin de la vie de Jean, qu'il ne mourrait pas, à cause de son grand âge. Ce qui reporterait la rédaction de ce chapitre au début du 2ème siècle. D'autre part, la mention de l'apôtre Jean plaide en faveur de la rédaction de ce texte par un disciple de l'apôtre. On voit mal, en effet, Jean s'attarder ainsi sur lui-même. D'autant plus que ce chapitre assure que le témoignage de l'Evangéliste est vrai ; par l'expression : Nous savons que son témoignage est vrai. Qui est ce nous? Evidemment pas Jean ; mais forcément un groupe de personnes.
  3. Le passage au cours duquel Jésus dit par 3 fois à Pierre : M'aimes-tu ? et Prends soin de mes agneaux répond à la nécessité de réhabiliter Pierre après son triple reniement. Les Eglises d'Asie Mineure, fortement marquées par les écrits de Jean, risquaient de se désolidariser du reste de l'Eglise, plus dépendant de la pensée de Pierre. En ajoutant ce dialogue, à la fin de l'Evangile, on tâchait d'éviter le schisme possible.
  4. C'est un texte qui manie le symbole. Et, pour cela, n'hésite pas à présenter des détails illogiques qui ne rendent donc pas compte d'une histoire plausible. Par exemple  :
  1. En se présentant, Jésus demande aux disciples s'ils ont quelque chose à manger. Ils répondent : Non. Aussi Jésus leur dit de jeter le filet pour attraper du poisson. Et pourtant lorsque les disciples touchent le rivage  —  avant d'avoir déchargé leur pêche — ils voient Jésus en train de faire frire du poisson. Pourquoi fallait-il pêcher, si Jésus avait déjà du poisson ?
  2. Pierre est nu dans la barque et met son vêtement pour se jeter à la mer.

L'important n'est pas la véracité des détails. Ce chapitre ne raconte pas ce qui s'est passé, mais le message qui y est apporté. Il faut se demander : Que veut dire ce chapitre ?

Le message de Jean 21.

En relation avec la pêche miraculeuse de Luc 5.

En Luc 5, on assiste au commencement du ministère de Jésus et à la vocation de Pierre, en tant que pêcheur d'hommes. Ce commencement est lié à la prédication de l'Evangile. Ce processus est resté fondamental dans l'histoire de l'Eglise. Chaque fois qu'elle est repartie en mission, ce fut l'occasion d'un renouveau.

Comme Luc 5, Jean 21 veut encourager l'Eglise à la mission. L'Eglise issue de la résurrection du Christ et de la Pentecôte. Mais à l'évangélisation de qui ? La question est là. Jusqu'à présent, dans les Evangiles, la prédication était essentiellement orientée vers les Juifs. Mais on sait, par les Actes des apôtres, que l'Eglise a été confrontée à la résistance et à l'opposition du judaïsme, et elle s'est demandé s'il fallait aussi prêcher l'Evangile aux païens. Le livre des Actes des apôtres rend abondamment compte de ce débat dans l'Eglise primitive. Ce chapitre répond à la question, à travers quelques détails.

La scène se passe à bord d'une barque.

Or, dans la pensée chrétienne primitive, la barque est l'image de l'Eglise. Celle-ci était parfois représentée par une barque dont le mat était en forme de croix. De nombreuses parties d'un bateau (le gouvernail, l'ancre ... cf. Héb 6, 19) sont des symboles chrétiens. Les Pères de l'Eglise ont parlé de l'arche de Noé dans ces termes. Mettre du poisson dans la barque, c'est donc accueillir des personnes dans l'Eglise ; selon le symbolisme, déjà établi en Luc 5, que les poissons représentent les personnes.

Les apôtres ont pêché toute la nuit sans rien prendre.

Comme en Luc 5. Mais, dans ces deux chapitres, Jésus n'intervient pas de la même façon. En Luc 5, Jésus dit : Avance en pleine eau, et jetez vos filets pour pêcher (Luc 5, 4). En Jean 21, Jésus dit : Jetez le filet du côté droit de la barque, et vous trouverez. Ce qui laisserait penser que les disciples avaient, toute la nuit, jeté le filet d'un seul côté du bateau.

Jetez le filet du côté droit de la barque, et vous trouverez, c'est une façon imagée de dire : Ne pêchez pas (ne prêchez pas) toujours de la même façon et parmi une seule catégorie de populationNe vous limitez pas aux Juifs, prêchez aussi aux païens. En innovant, en osant renverser des traditions, vous aurez du succès. Et la pêche est miraculeuse.

Mais quel genre de poissons les disciples ont-ils attrapés ? La réponse est donnée par le nombre de poissons.

Les disciples ont pêché 153 poissons.

Que veut dire ce nombre ?

1.   Selon Saint Jérôme, les naturalistes anciens distinguaient 153 espèces de poissons. Selon cette hypothèse, le texte voudrait donc dire que l'Eglise rassemble toutes les familles de la terre, sans distinction.

2.   On disait aussi que l'empire romain était formé de 153 nations. L'Eglise les engloberait toutes.

3.  2 Chroniques 2, 17 dit que Salomon fit le recensement des étrangers dans son royaume ; il en trouva 153 600. Six cents de trop, c'est vrai ! En fixant à 153 le nombre de poissons pris dans les filets des disciples, l'auteur du chapitre 21 de l'Evangile selon Jean a, peut-être, voulu établir une relation avec ce recensement. Mais il ne pouvait pas placer 153 600 poissons dans le filet, ce n’est pas crédible. Ni mentionner que les disciples avaient pêché 153, 6 poissons. Alors il écrit 153, pour dire que les étrangers font aussi partie de l'Eglise. Cela nous paraît évident maintenant, mais, dans l'Eglise primitive, le débat était rude à ce sujet.

A l'heure actuelle, il faut encore rappeler que les étrangers ont partout leur place ; surtout dans l'Eglise.

Arrivés sur le rivage, les disciples ont partagé le repas du Seigneur.

Le pain et les poissons que Jésus avait lui-même préparés ; et non les poissons qui venaient d'être péchés. Ces derniers n'ont pas été mangés, mais apportés par les disciples (v. 10), comme pour participer aussi au repas.

La Cène est le repas préparé par le Seigneur. Il n'est pas dépendant de la réussite de la prédication. Par contre, tous ceux qui entendent l'appel du Christ et y répondent sont invités à son repas.

C'est l'image de la communion parfaite au sein de l'Eglise, indépendamment des origines de chacun.

Jésus dit : Venez, mangez.

Il le dit à tous, sans exception.

Jésus nous dit aussi : Jetez vos filets de l'autre côté de la barque.

A cette parole aussi nous devons obéir.