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LA LOI EST FAITE POUR L'HOMME

Luc 14, 1 à 6  −  Ex 21, 33 à 34 ; 31, 12 à 17  −  Marc 2, 23 à 28

Il est étonnant que Jésus soit invité par un Pharisien pour un repas, car on sait que les Pharisiens ne sont pas d'accord avec Jésus.

Les évangiles rapportent de nombreuses discussions entre eux et Jésus en ce qui concerne l'application de la loi. Pour les Pharisiens, la loi est l'expression de la volonté divine, et tout Juif se doit de la vivre à la lettre, sous peine de mort, comme le dit le texte d'Exode 31. Or Jésus prend des libertés à propos de la loi. Déjà, au chapitre précédent, Jésus guérissait une femme un jour de sabbat à la synagogue. Ce qui n'est pas du goût des docteurs.

Le repos du sabbat cristallise les divergences relatives à l'observance de la loi. En effet, la rigueur de  l'application des docteurs fait que les différences sautent aux yeux. Pour eux, tout ouvrage, action ou intervention est de l'ordre du travail, et est donc interdit, depuis l'allumage du feu (et donc la cuisine) jusqu'aux soins des malades. En Luc 13, 14 (après la guérison de la femme par Jésus), le chef de la synagogue dit à l'assemblée : Il y a six jours pour travailler. C'est donc ces jours-là qu'il faut venir pour vous faire guérir, et pas le jour du sabbat.

Chacun affûte donc ses arguments, en se basant soit sur les textes, soit sur la pratique populaire. Ce qui se passe chez le Pharisien, en Luc 14, illustre particulièrement le débat.

Peut-on soigner et guérir un jour de sabbat ?

Il est dit que les Pharisiens observaient Jésus (v. 1). D'autres récits racontent que les Pharisiens espionnaient Jésus au sujet de ses paroles et de son comportement. Pas forcément pour le prendre en défaut, d'ailleurs.

Les Pharisiens l’espionnaient car l'interprétation de Jésus soulève des questions auxquelles tout Juif lettré se trouve confronté. On sait à quel point les Juifs aiment discuter en ce qui concerne l'application de la loi.

Ils l'observent parce qu'un malade d'hydropisie participe au repas. Or Jésus est toujours préoccupé de la santé de ses contemporains, il est connu comme guérisseur. Alors que va faire Jésus : guérir le malade malgré le repos du sabbat, ou s'abstenir de guérison, de façon à respecter ce repos ?

Jésus pose la question : Est-il permis ou non de guérir un malade le jour du sabbat ?

Il lance le débat. Mais celui-ci tourne court, car les docteurs de la loi ne répondent pas.

Pourquoi ne répondent-ils pas ? Parce que la loi ne répond pas précisément à la question. Exode 31 (qui a été lu tout à l'heure) rappelle juste que le croyant doit s'abstenir de tout ouvrage ce jour-là ; sans rentrer dans le détail des ouvrages possibles.

L'Ancien Testament tout entier n'évoque jamais le cas d'une guérison le jour du sabbat. La question reste ouverte et mérite donc d'être posée.

Les docteurs auraient la possibilité d'évoquer les commentaires de leurs collègues. A partir du verset 14 d'Exode 31 : Vous observerez le sabbat, car pour vous il est sacré, les commentateurs juifs écrivent : Le Chabbat est là pour vous, pour votre sanctification, aussi son observance ne doit-elle pas mettre votre vie en péril. Et ils citent le traité Yoma 85b qui dit : Profane pour lui (le malade grave) un Chabbat afin qu'il puisse observer de nombreux Chabbats. Ainsi pour les sages du judaïsme : Sauver la vie d'un homme menacé de mort est une Mitsva (une obéissance) dont l'accomplissement lui permettra d'observer ensuite de nombreux Chabbats.

Que peut-on dire de ces commentaires ? :

Que le sabbat est plus important que l'être humain. C'est pour qu'il puisse pratiquer des sabbats que sa vie doit être sauvée. La loi est donc plus importante que l'être humain.

On peut dire aussi que la loi permet de soigner un malade le jour du sabbat, mais seulement si sa vie est en jeu. C'est ce qui est appliqué à l'époque de Jésus, mais ce n'est pas le cas proposé en Luc 14. L'hydropique présent au repas vit avec sa maladie depuis peut-être longtemps. Il n'y a pas d'urgence à le guérir ; il peut très bien attendre le lendemain. Il est étrange que les Pharisiens n'interviennent pas dans ce sens.

N'obtenant pas de réponse, Jésus prend l'initiative et guérit le malade. Il n'est pas dit comment il s'y est pris. Cet aspect du récit n'intéresse pas Luc, visiblement.

En guérissant le malade, Jésus prend position. Pour lui, il est permis de guérir le jour du sabbat, même si la vie du malade n'est pas en jeu, et en dehors de tout caractère d'urgence. Jésus dépasse donc l'application reçue de la loi.

Puis Jésus justifie son geste par l'histoire du fils ou du bœuf tombé dans un puits (v. 5). En insistant sur la précipitation (aussitôt), même un jour de sabbat.

L'exemple est étrange :

Il n'est pas évoqué par l'Ancien Testament.

Exode 21, 33 (lu tout à l'heure) évoque la chute d'un animal dans un trou (et non un puits comme ici), mais ne parle ni du sabbat, ni du sauvetage de l'animal. Il n'est question que de dédommagement.

L'Ancien Testament ne parle pas d'animaux, ni d'hommes tombés dans un puits ou un trou le jour du sabbat. Mais les légistes ont prévu la chose et admettent le sauvetage de l'être humain … pas celui de l'animal. En Matthieu 12, Jésus, lui, parle du sauvetage de la brebis tombée dans un trou un jour de sabbat. Il a donc une autre interprétation que les docteurs. Il s'appuie sur la pratique populaire plus souple, plus humaine que l'application sèche de la loi.

L'exemple cité par Jésus est étrange parce qu'il y traite à l'identique le cas du fils et du bœuf, en disant : Lequel d'entre vous, si son fils ou son bœuf tombe dans un puits, ne le hissera pas aussitôt, en plein jour de sabbat ? Ce qui brouille les repères des légistes, et place à égalité l'être humain et l'animal en ce qui concerne l'aide à apporter. Et s'oppose, là encore, à l'application de la loi à l'époque de Jésus.

Quelles sont les conséquences de la position de Jésus ?

L'individu, l'animal, la vie priment sur la loi.

La loi doit être servante de la vie, et non l'inverse. Le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat (Marc 2, 27). L'être humain est plus important que la loi. C'est vrai pour toute loi, y compris celle de Dieu.

Jésus est l'auteur de cette vérité ; même si le commentaire juif (Mekh 109b), à propos de Ex 31, 14, va dans le même sens, puisqu'il dit : Le sabbat vous a été remis, mais vous n'avez pas été remis au sabbat.

Dans cet ordre d'idée, on peut, peut-être, évoquer la décision de Mattathias en 1 Maccabées 2, 39-41.  Cet artisan de la révolte juive contre les Grecs décide, en effet, que les fidèles juifs à la foi des pères peuvent combattre leurs ennemis le jour du sabbat si leur vie est en jeu.

Le fils de l'homme est maître du sabbat (Marc 2, 28)

Qu'est-ce que cela signifie ?

C’est la conséquence logique de ce qui précède. Car, si l’être humain est plus important que la loi, alors, le Fils de l’homme — c’est-à-dire l’homme type, le représentant de l’humanité — est d’autant plus important que la loi qu’il en est même le maître.

Jésus le manifeste en ce texte de Luc 14. Il révèle qu'il a autorité pour interpréter la loi ; voire même pour la modifier. C'est lui qui introduit l'idée de l'accident (chute d'un homme ou d'un animal) le jour du sabbat.

On peut s'interroger d'ailleurs sur l'absence de cette hypothèse dans l'Ancien Testament. Alors que, par ailleurs, les textes de loi sont très précis et pensent à tout. La loi n'a pas prévu d'accident le jour du sabbat, peut-être à cause d'un certain idéalisme : il ne peut rien arriver de fâcheux en ce jour à part, parce que c'est le jour du Seigneur. Jésus, lui, est réaliste. Il sait que l'amour de Dieu ne met pas à l'abri du malheur. Il l'a manifesté jusqu'à la mort. A plus forte raison l'obéissance à la loi ne met-elle pas à l’abri du malheur.

Il demeure que l'absence d'intervention des docteurs est étonnante. Le texte se termine, en effet, sur cette constatation : Ils ne purent rien répondre à cela ; alors qu'il y avait vraiment matière à débattre.

Cela tient à la rédaction de Luc. Pour lui, Jésus est le législateur par excellence, et sa parole fait autorité. L'absence d'opposition le manifeste.

D'autre part, en guérissant les malades le jour du sabbat, Jésus comble un vide juridique. Il a légalement le droit de le faire, puisque la loi ne mentionne pas ce cas de figure. Mais pourquoi justement des guérisons ? Et pourquoi souvent (très souvent) ce jour-là ? Si ce n'est pour montrer que, non seulement la maladie n'est pas une malédiction — puisque Dieu lui-même intervient pour la guérir, — mais que Dieu privilégiera toujours l'être humain par rapport à la loi. Parce que le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat.