EZECHIEL, UN PROPHETE EN EXIL

Ezéchiel  39, 23 à 29 − 2 Rois 24, 10 à 17 −  Romains 5, 1 à 5

Que devient un prêtre sans temple ?

Ceci est la question fondamentale qui surgit dans la vie d’Ezéchiel en cette terrible année 598 av JC.

Savez-vous ce qui est arrivé cette année-là ?

Jérusalem est assiégée. A l'extérieur des murailles se trouve l’armée la plus puissante du monde, avec à sa tête le plus grand génie militaire de l'époque, le roi Nabuchodonosor lui-même. 

Le roi de Juda fait ouvrir les portes de la ville, pour abréger les souffrances de la population. La reddition est négociée…

Les soldats babyloniens entrent et se mettent à quadriller la ville éliminant tous ceux qui leur résistent.

Puis, méthodiquement, ils prélèvent tout ce qui a de la valeur : or, argent, artisanat, tissus précieux. Ils montent au temple, bousculent les prêtres qui leur barrent la route, prennent les objets du culte en or et en argent et les rideaux brodés, puis cassent tout ce qui n'a pas de valeur. Leurs cris et leurs pas lourds de soldats résonnent dans le lieu très saint, là où seul le souverain sacrificateur entre une fois par an, pour la purification.

Mais quelle est la plus grande richesse d'une nation ? Ce sont les cerveaux, et Nabuchodonosor le sait. Il fait appréhender le roi et sa famille, les nobles, les hommes instruits et les artisans métallurgistes. Ces personnes, entassées tant  bien que mal dans des carrioles sont acheminées vers Babylone.

C'est la première vague de l'Exil, celle dont font partie Daniel et ses trois compagnons.

Parmi les exilés, un jeune prêtre et son épouse. Il s’agit d’Ezéchiel, notre héros du jour.

Ce jour-là, sa vie bascule…

Formé depuis son enfance pour devenir un prêtre de Yahvé, grandi à l’ombre du temple, jeune marié à une femme de sa caste, rien n’a pu le préparer à ce changement de vie. De ses yeux il voit le temple profané, cassé et sali…

Et quelques jours plus tard il se trouve dans un petit village de Babylonie, bordé d’un canal d’irrigation. Ce village s’appelle Tel-Aviv.

Attention, me direz-vous, Tel-Aviv se trouve en Israël. Exact. Tel-Aviv est une ville moderne, fondé en 1909. Elle a reçu son nom comme un hommage à notre prophète…

Que peut devenir un prêtre sans temple et sans clergé ?

Cette question n’a pas la même portée aujourd’hui et dans l’antiquité.

Pour nous, aujourd’hui, le temple est un local de rassemblement qui nous met à l’abri des intempéries à l'heure du culte et indique aux passants qu’il y a une présence protestante dans cette ville. On nous enlèverait ce temple aujourd’hui, nous irions nous réunir dans une autre salle, ou même dans une de nos habitations. Cela n’aurait aucune incidence théologique.

Il n’en était pas de même pour l’homme de l’antiquité. Pour celui-ci, qu’il soit Judéen, Egyptien ou Babylonien, le temple est l’habitation même de la divinité. Et la divinité choisit elle-même le lieu de sa demeure. C’est ce que nous trouvons dans certaines parties de l’Ancien Testament en ce qui concerne Yahvé. L’Eternel avait choisi la ville de Jérusalem et avait pris possession du temple au temps de Salomon, par une manifestation glorieuse. Dorénavant, il était interdit aux Israélites d’offrir des holocaustes et célébrer les fêtes en dehors de la ville sainte. Les sacrifices à Yahvé ne pouvaient être célébrés que … à Jérusalem.

La vie d’Ezéchiel perd donc tout son sens. D’autant plus que sa jeune épouse, celle qu’il appelait "la lumière de ses yeux" décède brusquement.

Il a donc perdu sa patrie, son métier, sa maison, sa famille…

Et son Dieu ? Existe-il  encore ?

Un Dieu qui laisse profaner sa maison, casser et voler les objets du culte, disperser ses prêtres est-il encore vivant ?

Un Dieu qui laisse mourir cette merveilleuse jeune femme, la lumière des yeux de son mari, mérite-il encore d’être adoré et servi ?

Ezéchiel est effondré. Son comportement, lors des ces premières années d’exil a de quoi inquiéter ses voisins et amis.

Il ne prend pas le deuil de sa femme et ne la pleure pas. Son visage devient dur comme de la pierre. Il n’accepte pas la nourriture que ses voisins lui proposent et se fait cuire une infâme bouillie sur des excréments. Il se coupe la moitié de la barbe et disperse ses poils au vent. Puis il reste prostré, couché sur le côté face au mur, une année entière. On le voit aussi faire ses bagages les poser à l’extérieur de sa maison, puis rentrer, faire un trou dans le mur et sortir par là.

Tous ces gestes ont une signification. C'est sa façon de faire passer un message. Cependant, si vous faites lire ces passages à un psychiatre ou un psychologue il vous dira sans hésitation que le prophète est gravement atteint de dépression…

Mais laissons là psychologues et diagnostics pour nous intéresser au sort de notre prophète ! Que va-t-il devenir ?

Un malade chronique ?

Un babylonien adorateur de Marduk ? C’est facile et c’est ce que ses nouveaux maîtres attendent de lui.

Un nostalgique ? Répétant à souhait "Ah, comme on était bien à Jérusalem" ?

Tombera-il dans le travers des donneurs de leçons moralisateurs dans le genre : On vous avait bien dit qu’il ne fallait pas adorer des idoles, on vous avait bien dit qu’il ne fallait pas faire confiance aux Egyptiens, on vous avait bien dit qu’il ne fallait pas résister à Babylone. C’est facile cela aussi !

Y aura-t-il la place pour quelque chose de constructif dans la vie d’Ezéchiel ?

Les rayons lumineux de l’espoir traverseront-ils encore la vie de cet homme brisé ?

Et si le prophète Jérémie avait raison ? L’exil allait prendre fin et les exilés pourraient rentrer chez eux…

Mais les années passant Ezéchiel se rend bien compte qu’un retour d’Exil ne résoudra pas tous les problèmes. Beaucoup de Judéens s’adaptent à leurs nouvelles conditions de vie. Ils deviennent artisans, commerçants, médecins, ils construisent des maisons et donnent une bonne éducation à leurs enfants. Deviennent-ils pour autant des Babyloniens accomplis ? Non, ils restent Israélites.

Ils n’ont plus de temple, ni de clergé, ni d’holocaustes. Mais il leur reste quelque chose : la loi et la parole des prophètes.

Ce sont des brebis sans berger. Qui va les accueillir pour lire et commenter les textes, pour méditer les prophéties et pour chanter les psaumes ?

Ezéchiel, toi qui es un prêtre, connaisseur de la loi et des prophètes, toi qui adhères au ministère de Jérémie, ne veux-tu pas devenir un berger pour les brebis éparpillées d’Israël ?

Ezéchiel, vas-tu rester prostré sur ton grabat à te nourrir de ta bouillie nauséabonde ou vas-tu te laver et te parfumer, mettre un turban propre et t’attaquer à ces tablettes et à ces papyrus que quelques-uns ont réussi à ramener de Jérusalem ?

Et c'est Dieu qui va prendre l'initiative…

Questions fondamentales

C'est vrai que le livre d’Ezéchiel est rébarbatif et difficile à lire,  mais permettez-moi de vous présenter ce matin trois visions de ce prophète. Trois visions qui répondront de façon mystique et symbolique aux trois grandes questions qu’Ezéquiel et ses coreligionnaires se posent :

− Où est Dieu ? En Judée ou à Babylone avec son peuple ?

− Le peuple d’Israël a-t-il un avenir ?

− Quelle religion pratiquer sans terre et sans temple ?

La gloire de Dieu

La première vision est celle de la gloire de Dieu (ch. 1). Ezéchiel n’a pas de mots pour la décrire. Il est obligé de dire "semblable à", "avec l’aspect de"…

C’est la célèbre vision des quatre roues et des quatre êtres vivants.

Je dis célèbre, parce que certains ont cru y voir des soucoupes volantes…

Ezéchiel voit des êtres possédant quatre ailes et quatre faces, liés spirituellement à quatre roues qui avancent dans toutes les directions, imbriquées les unes dans les autres et cependant indépendantes. Les quatre faces des êtres vivants sont celles d’un homme, d’un lion, d’un taureau et d’un aigle. Ces quatre visages symboliques, nous les retrouvons dans le Nouveau Testament. Ils sont devenus, plus tard, les symboles des 4 évangélistes : Matthieu Marc, Luc et Jean.

Ces êtres vivants et ces roues d’un éclat indicible occupent tout l’espace et leurs ailes touchent le firmament. Et au-dessus de leurs ailes se trouve le trône de Dieu. Ezéchiel le décrit avec ses mots :

Puis je vis comme l'étincellement du vermeil, comme l'aspect d'un feu qui l'enveloppait tout autour...1, 27

Et depuis les hauteurs le Seigneur s’adresse à Ezéchiel pour faire de lui un prophète et l’envoyer vers les Israélites rebelles.

Fils d'homme, tiens-toi debout car je vais te parler ; 2,1

"Tiens-toi debout" deviendra la phrase clé du ministère d’Ezéchiel. Le prophète sera un homme debout, et non prostré face à un mur ou assis au bord du fleuve en pleurant…

Cette vision change le concept de Dieu pour les Israélites : leur Dieu n'est pas un dieu local, attaché au temple et à la terre promise. Immense et glorieux, il est avec les exilés, en Babylonie, comme il est avec ceux qui sont restés en Judée.

Les ossements

Et voici la deuxième grande vision d'Ezéchiel (ch. 37) : il se trouve au milieu d'une vallée, et cette vallée est complètement couverte d'ossements. Ces ossements sont blanchis et desséchés.

Le Seigneur demande alors à Ezéchiel : Fils de l'homme, ces ossements peuvent-ils revivre ?

Ezéchiel se garde de dire oui ou non. Il dit : Seigneur Dieu, c'est toi qui le sais !

Prononce un oracle, ordonne Dieu, pour que les nerfs, la chair et la peau poussent sur ces ossements.

Ezéchiel prononce l'oracle et les os se rapprochent les uns des autres pour former des squelettes entiers. Puis les tendons et les nerfs apparaissent, suivis de la chair et de la peau.

Mais il n'y a pas de vie en eux.

Alors le Seigneur invite Ezéchiel à prononcer un autre oracle, afin que le souffle de vie anime ces morts.

Les corps se mettent à respirer, ils se tiennent debout et forment une immense armée.

Et la Voix de Dieu se fait entendre à nouveau :

Je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple, je vous ramènerai sur le sol d'Israël. Vous connaîtrez que je suis le SEIGNEUR quand j'ouvrirai vos tombeaux, et que je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple. Je mettrai mon souffle en vous pour que vous viviez ; je vous établirai sur votre sol ; alors vous connaîtrez que c'est moi le SEIGNEUR qui parle et accomplis. 37, 12-14

Voici la réponse de Dieu à la question que les fils d'Israël se posent, après la destruction de Jérusalem et l'exil du peuple : Serons-nous anéantis pour toujours ? Allons-nous devenir des Babyloniens et perdre notre foi et notre identité ?

Avec la vision d'Ezéchiel ils savent désormais qu'ils survivront, en tant qu'individus et en tant que nation.

Le temple idéal

Lors de sa troisième grande vision, Ezéchiel se trouve sur une haute montagne, couronnée de bâtiments.

Il y rencontre un être fantastique, qui ressemble à un homme de bronze. Cet être tient à la main un cordeau et une canne à mesurer. Ils se dirigent vers un ensemble de bâtiments entourés d'un mur.

Regarde bien, dit-il à Ezéchiel. Il prend sa canne et se met à mesurer le temple.

Il mesure, il mesure, il mesure… Il mesure méticuleusement toutes les dépendances du temple et son autel des sacrifices.

La description de cette prise de mesures s'étend sur de longs chapitres. Mais quel intérêt, se dit le lecteur… Ces mesures serviront-elles à la construction d'un nouveau temple ? Certains se sont amusés à en dessiner les plans. Conclusion : il est impossible à construire. Ce serait un grand carré de murs, percé que quatre portails qui ressembleraient à des tours Montparnasse ! La prise de mesures ne concerne pas le temple lui-même, avec son lieu saint et son lieu très saint. L'homme de bronze mesure le mur, les portails, les fenêtres, les cuisines…

C'est un langage codé et symbolique. Et les commentateurs bibliques l'ont compris depuis l'antiquité.

La source du temple

Ezéchiel fait une constatation étonnante : une source d'eau pure et cristalline jaillit du seuil du sanctuaire et devient un ruisseau. Ezéchiel se met à marcher dans l'eau, en suivant le courant. Et l'eau lui arrive à la cheville, puis au genou, puis a la taille, et bientôt il se met à nager. Sur les berges, poussent de plus en plus d'arbres. L'homme de bronze lui explique que ce torrent se jettera dans la Mer Morte et que les eaux salées seront assainies. Le poisson y deviendra si abondant que les berges seront couvertes de filets. Autour de cette nouvelle mer pousseront des arbres fruitiers, à la récolte abondante. Les fruits serviront de nourriture et les feuilles de remède.

Que signifie cette vision ?

Ce nouveau temple qu'Ezéchiel reçoit en vision, c'est le temple idéal qui va remplacer l'ancien, certes, mais pas physiquement. Ce nouveau temple est la nouvelle pratique religieuse du peuple de Juda, basée non plus sur des sacrifices, mais sur la loi et la prédication des prophètes.

Cet espace immense et ouvert sur le monde par quatre portails qui s'ouvrent aux quatre points cardinaux, ces nombreuses cuisines, où on prépare des repas de communion et cette merveilleuse source qui abreuvera le désert symbolisent le rayonnement du peuple Juif à travers les siècles, leur richesse spirituelle et culturelle, de laquelle nous sommes encore aujourd'hui les tributaires.

Mais le Temple de Jérusalem a été reconstruit, me direz-vous. Certes, il a été reconstruit et on y pratiquera des sacrifices jusqu'en 70 de notre ère. Mais ce n'étaient que des cérémonies rituelles et stériles. Vous savez ce que Jésus en disait… La vraie pratique religieuse du peuple juif ne se passera plus au temple. Vous savez où elle se déroulera ? A la synagogue. A la synagogue, on lit la loi et les prophètes, on chante et on prie, on prend des nouvelles les uns des autres. Les étrangers, les enfants et les infirmes y sont accueillis et un précieux trésor y est gardé : les livres saints. La synagogue est la mère de nos églises !

Oui, ce n'était pas la peine de construire un nouveau temple lors du retour d'exil. Désormais les Juifs savent, par les prophètes, qu'aucun bâtiment construit de main d'homme ne peut contenir la gloire de Dieu, et que la parole de Dieu n'est pas réservée à un petit nombre d'élus.

Tiens-toi debout

Frères et sœurs, nous sommes tous un peu comme Ezéchiel. Meurtris et blessés par les deuils, les épreuves, les échecs. Ce message est pour nous : Quelles que soient les épreuves qui t'accablent, tiens-toi debout, regarde ce qui se passe autour de toi, car il y a un ailleurs et un avenir pour toi.