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DANIEL, UN JUSTE CONDAMNE

Daniel 6, 9 à 17 – Luc 6, 37 à 42 – Romains 8, 1 à 11

Daniel est dans la fosse aux lions, et les lions sont prêts à lui sauter dessus.

Comment se fait-il qu’un homme juste et pieux comme Daniel, dont la Bible ne raconte que du bien et que nous donnons en exemple à nos enfants se trouve dans une situation aussi délicate ?

Ce qui a précipité Daniel depuis les plus hautes sphères du pouvoir jusqu'à à cette infecte cave pleine de lions est un mécanisme délétère et implacable, un mécanisme qui broie les amitiés et les liens familiaux, qui infecte les lieux de travail, les associations et les milieux sportifs.

C'est un mécanisme parfaitement bien huilé que nous recevons tous à notre  naissance, ici, dans notre tête.

C'est le mécanisme de l'accusation.

Vous ne me croyez pas ? Regardez les petits enfants, dès lors qu'ils peuvent s'exprimer par des phrases. - C'est pas moi, c'est lui  - devient un grand classique dans leur bouche.

Regardez les premières pages du livre de la Genèse : As-tu mangé du fruit ? C'est la femme qui m'en a donné, dit Adam. Et la femme dit : c'est le serpent…

L'accusation est partout dans la Bible. Du début jusqu'à la fin. Tournons rapidement les pages jusqu'à l'Apocalypse :

Maintenant l'autorité est entre les mains de son Messie. Car il a été jeté hors du ciel l'accusateur de nos frères, celui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu. (12,10)

Voilà une façon de voir l'histoire du salut, par un tout petit raccourci, je vous le concède !

L'accusation se présente sous plusieurs variantes :

Première : ce n'est pas moi c'est lui. C'est lui qui a cassé le vase, c'est lui qui s'est trompé dans les comptes, c'est l'arbitre qui n'a pas vu la faute, c'est mon professeur qui ne sait pas enseigner… etc.

Deuxième : pourquoi lui et pas moi ? Cela concerne les bonnes choses de la vie, bonnes ou considérées comme telles.

Une fois j'ai rencontré une femme en pleine indignation. Elle était allée à la Sécurité Sociale. Devant elle, dans la queue au guichet se trouvait un arabe. L'arabe était remboursé à 100%, et la femme indignée, non. Ça l'a mise en rage. Lui est arabe et a droit  aux 100%, et moi qui suis une française de souche, je dois payer !

Il ne lui était pas venu à l'idée que l'arabe était atteint d'une maladie longue ou incurable, et elle non.

Notre vie est constellée de "pourquoi lui et pas moi". Pourquoi mon frère a eu un morceau de gâteau plus gros que le mien ? Pourquoi mon collègue a-t-il eu une promotion et pas moi ? Pourquoi une telle est mince et belle et pas moi ? Pourquoi ma mère a-t-elle donné la nappe brodée à ma sœur et pas à moi ?

Et je pourrais continuer…

Troisième variante : Oui mais…  

Oui, elle est compétente, mais qu'est-ce qu'elle est mal fagotée ! Oui, il est bon élève, mais il est le chouchou du prof. Oui, il fait beaucoup de choses pour l'église, mais sa vie privée est une catastrophe. Oui, elle est très jolie, mais elle passe des heures devant le miroir.

Frères et sœurs, qui d'entre nous n'a pas usé de ces arguments ? Qui n'a jamais ressenti cela dans un coin de son cœur ?

Et pourtant ce raisonnement n'est inspiré que par l'égoïsme et la méchanceté.

Les faits reprochés sont souvent vrais, me direz-vous. Bien sûr, parfois c'est vrai, parfois c'est faux. Et alors ? Même si c'est vrai, pourquoi accuser ? D'ailleurs, quand on a envie d'accuser, les choses fausses deviennent vraies, à force d'y croire. L'accusation devient vite manipulation.

C'est qui est arrivé à Daniel. Daniel a effectivement transgressé le décret, c'est vrai, mais c'est l'accusation qui a rendu cela vrai. Car Daniel est, et sera toujours, un juste accusé à tort.

Parlons un peu de ce Daniel, le prophète. Daniel est, comme on dirait aujourd'hui, un petit génie. Il est de ces personnes à qui tout réussit. Vous en avez peut-être croisées quelques unes.

Très intelligentes, dotées d'une mémoire colossale, pleines de bon sens, d'une droiture morale irréprochable, douées pour la musique et pour le sport, et en plus très sympathiques, trouvant toujours un mot gentil envers les autres, même les plus humbles. J'ai croisé quelques personnes comme cela dans ma vie, et je ne les ai pas oubliées…

Daniel est un Hébreu. Un fils d'Israël. Il est de haute naissance et a été exilé par les Babyloniens alors qu'il n'était qu'un adolescent.

Je ne vais pas vous infliger une fois de plus les circonstances historiques de l'Exil de Juda. Nous les avons vues en étudiant les prophètes de cette époque.

La fière Babylone qui a détruit Juda a été balayée à son tour par le vent de l'histoire. Engloutie par l'Empire Perse.

Daniel est maintenant un vieillard. Il est comme ces rochers qui effleurent du sol sur la plage. La mer va et vient, le sable bouge, mais le rocher est toujours le même.

Les rois perses ont trouvé en Daniel un élément précieux. Hébreu, il était haut fonctionnaire à Babylone mais il ne ressent aucune loyauté envers la nation qui l'a arraché à sa patrie. En plus, il sait tout. Il connait tous les événements et toutes les personnes. C'est une mémoire sur pattes, ce Daniel. Et un diplomate !

A ces dons naturels s'ajoute un don exceptionnel, qui vient de Dieu. Les courtisans en parlent à voix basse dans les couloirs… Daniel interprète les songes et les écritures inconnues ! Cela s'est passé il y a longtemps, mais est resté dans les mémoires : Daniel a déchiffré le rêve du roi Nabuchodonosor, devançant la chute des empires. Il a aussi déchiffré une mystérieuse inscription sur le mur de la salle des banquets du roi de Babylone, à la veille de l'invasion perse…

Vous mesurez donc le succès et la renommée de Daniel. Il n'a pas besoin de manipuler ou de conspirer pour monter les marches du pouvoir. Il est là, et c'est tout. Et le roi Darius est sur le point de le nommer premier ministre…

J'imagine le roi Darius, offrant son bras au vieux Daniel pour se promener avec lui dans les jardins du palais, à la fraîche.

Dis-moi, Daniel, comment cela s'est-il passé ? As-tu connu untel ? Comment était-il ? Et Daniel de répondre, avec précision et honnêteté, glissant parfois un précieux conseil au roi.

Daniel, en toute innocence, est en train d'amorcer la bombe qui va le faire chuter jusque dans la fosse aux lions !

Car cette considération du roi devient vite insupportable pour les autres courtisans.

L'accusation arrive, toutes voiles dehors !

Le roi du vaste Empire Perse, l'homme le plus puissant du monde n’a-t-il pas le droit de choisir un favori parmi ses sujets ? Bien sûr ! Le fidèle Daniel doit-il refuser l’attention particulière que le roi lui concède ? Certes non ! Que le roi profite de la sagesse et de l'expérience de son vieux serviteur. Les courtisans devraient en être heureux, mais…

La relation de Darius avec Daniel va être brutalement et dramatiquement interrompue par l’irruption d’un nouveau personnage : le diable. O non, je ne parle pas du personnage haut en couleur, muni de cornes et de pieds fourchus qui fait le bonheur des librettistes d’opéra. Non, malheureusement celui dont je parle est bien réel, doté de chair et d’os, comme vous et moi, et on le trouve partout : au travail, à l’école, dans la famille... Nous sommes tous des diables quand nous accusons !

Vous savez ce que signifie le mot diable ? C'est un mot grec qui signifie accusateur, calomniateur…

Pour Daniel, l’accusateur va revêtir les traits du courtisan anodin, préoccupé par la réputation du roi et la grandeur de la nation Perse. Il ne peut supporter la relation privilégiée qui lie Daniel au roi. Comment est-ce possible que le roi fréquente cet homme, cet étranger qui vient d’un coin obscur de l’empire ? Qui sait ce qu’il peut faire des secrets d'état ? D’ailleurs, c’est bien connu, tous les étrangers sont des traîtres dans l’âme !

L’accusateur n’aime pas les étrangers. Il n’aime pas les nouvelles idées, les échanges, le bonheur de la différence... et il va commencer son travail de sape, plein de zèle et de bonne conscience.

Premier précepte de l’accusateur : tout le monde a quelque chose à cacher ! Daniel ne peut être une exception. A-t-il des vices ? Boit-il, joue-t-il ? Son passé est-il trouble ? Non. Daniel est un ascète : il ne mange que des légumes et du pain, ne boit que de l’eau. Son passé n’est qu’une succession de bons et loyaux services, et il est de bonne famille. Bien maigre récolte pour l’accusateur !

Deuxième précepte de l’accusateur : il faut être bien informé. L’accusateur trouve des acolytes. Ils forment une petite conspiration pour "découvrir la vérité" sur ce Daniel. Ils sont sûrs du bien fondé de leur démarche. N’est-ce pas pour le bien du royaume ?

A plusieurs donc, nos conspirateurs vont passer la vie de Daniel au peigne fin. Il a sûrement profité de sa position de haut fonctionnaire pour s’enrichir. C’est l’usage. A-t-il une somptueuse résidence d’été ? Quelques coffres remplis d’or et de soieries provenant d’un lointain butin ? A-t-il  fait profiter sa famille, ses amis, de son influence auprès du roi ? Non. Daniel n’a jamais dévié le moindre centime à son bénéfice ni à celui de sa famille.

Les mœurs, alors, disent-ils l’œil égrillard, se frottant les mains dans l’attente des détails croustillants. Daniel ne cache-t-il pas quelque petite perversion ? Hélas pour eux, non. La vie sentimentale de Daniel est d’une normalité décevante. Nullement découragés, méthodiquement, prenant leur temps, ils épient chaque fait et chaque geste de Daniel.

Et un jour, l’un des conjurés rejoint les autres la mine mystérieuse et réjouie. J’ai trouvé ! Clame-t-il. J’ai trouvé ce qui ne va pas chez ce Daniel ! Il adore un Dieu étranger ! Les autres le regardent sans enthousiasme. Un Dieu étranger ? Quoi de plus normal ? Daniel est un étranger ! Oui, mais il n’a pas le droit ! Il est en Perse, il doit faire comme les Perses. Une fois énoncée, cette affirmation prend le poids d’une vérité fondamentale. C’est évident, il doit faire comme tout le monde, comme eux !

Mais encore une fois, hélas pour eux, il n’y a aucune loi en Perse qui interdise l’adoration d’un dieu étranger. Dans les annales du royaume il est écrit que le roi Cyrus a même donné de l'argent pour la reconstruction du temple de Jérusalem. Les conspirateurs ont beau consulter les juristes et les sages, ils ne trouvent aucun commandement susceptible de condamner Daniel, ni dans la loi perse, ni dans la religion nationale, ni dans les coutumes. Car la religion perse est tolérante, et elle a permis à la diaspora juive de prospérer. Alors ? Coincés, les accusateurs, finie, la conspiration ? Certes non !

Troisième précepte de l’accusateur : si la faute n’existe pas, il faut en fabriquer une. Toujours préoccupés de la réputation du roi et du royaume, toujours avec bonne conscience, les conspirateurs vont utiliser leur arme la plus redoutable, celle qui est capable de faire tomber les gouvernements et propulser le plus anonyme des courtisans au sommet du pouvoir : la flatterie. Et l’objet de cette flatterie sera l’homme le plus puissant de l’empire : le roi Darius.

O, roi ! N’est tu pas le meilleur des rois ? Le plus sage, le plus juste, le plus courageux ? Quel dommage que notre religion ne te considère pas comme un dieu ! Ne veux-tu pas faire un décret, un décret tout simple, qui resterait en vigueur seulement 30 jours, qui te divinise, afin que tout ton peuple puisse enfin te manifester son affection et son respect ?

Le roi est séduit. Il n’est pas habitué à cet ennemi insidieux qui se glisse dans son esprit, lui donnant des frissons de plaisir comme la plus enivrante des potions. Etre adoré par tout l’Empire pendant trente jours ? Ce n’est que justice. N’a-t-il pas toujours été un bon roi ? N’a-t-il pas tout sacrifié à sa charge ?

Les accusateurs soufflent au roi le texte du décret. Ils y mettent toutes les formes d’usage, mais on peut le résumer ainsi : de telle date à telle date, celui qui priera un autre dieu que le roi sera jeté dans la fosse aux lions.

Daniel va-t-il changer ces habitudes ? Lui qui prie trois fois par jour dans sa chambre, devant la fenêtre ouverte vers Jérusalem, en se prosternant et en louant Dieu à haute voix...

C’est facile d’échapper au décret. Il suffit de prier en secret, dans sa tête, en restant debout comme si l’on regardait le paysage. Ou bien partir en vacances dans une oasis en mettant quelques kilomètres entre lui et les accusateurs ! Quelle solution Daniel trouvera-t-il à ce dilemme ? Daniel ne trouve aucune solution. D’ailleurs il n’en cherche pas une. Après avoir entendu la promulgation du décret inique, il va dans sa chambre, ouvre la fenêtre qui donne sur l’ouest, se prosterne et prie l’Eternel à haute voix. Pourquoi fait-il cela ? Croit-il échapper à la loi ? Non !

Je vais vous dire pourquoi Daniel transgresse le décret : parce que pour lui la vie qui consisterait à cacher ses convictions ne vaut pas la peine d’être vécue. On lui donne à choisir entre les accusateurs et les lions. Daniel préfère les lions.

Et tout est prêt pour l’exécution. Les accusateurs ont appelé les forces de l’ordre. Ils font irruption dans la chambre de Daniel, le traînent devant le roi. Celui-ci comprend tout. Les courtisans l’ont flatté pour se débarrasser de Daniel, et à cause de sa naïveté sont ami va perdre la vie. Et la loi des Mèdes et des Perses ne peut être révoquée.

Daniel est jeté dans la fosse aux lions. Darius est au désespoir. Il ne mange ni ne boit, ne fait pas venir de concubine, et passe la nuit en va et vient, piétinant les beaux tapis de sa chambre. La loi exige que le condamné passe la nuit dans la fosse. Alors, dès les premières lueurs de l’aube, Darius se précipite sur le lieu du supplice et fait enlever la pierre qui couvre la fosse. Daniel ! Appelle-t-il. Est-il possible que ton Dieu t’ait délivré ? Et une voix assourdie lui parvient du fond : Oui, ô roi, mon Dieu a envoyé son ange et fermé la gueule des lions !

Oui, frères et sœurs, comme autrefois l’ânesse de Balaam, ici les animaux ont été plus intelligents que les hommes : ils ont su reconnaître un juste. Car c’est cela qu’est Daniel : un juste.

Daniel dans la fosse aux lions est une annonce du Christ. Comme Jésus, Daniel est un juste, comme Jésus, la méchanceté et la diffamation l'ont précipité dans les entrailles de la terre. Comme Jésus, Daniel sort victorieux du tombeau. Car la fosse aux lions n'est-elle pas un tombeau?

Le livre de Daniel a un message pour nous, croyants d'aujourd'hui. Les péripéties de l'histoire du monde sont nombreuses. Les puissances surgissent, broient les peuples sur leur passage, puis disparaissent. Seul ce qui est éternel subsiste, comme un roc : L'Eternel et sa justice.

Dans l'histoire de Daniel et la fosse aux lions  nous sommes en présence d'une sorte de triangle : l'accusateur, le juste et le naïf.

Frères et sœurs, un jour ou l'autre les circonstances de la vie nous amèneront à la place de l’accusateur, à la place du naïf... Mais notre place est celle du juste. C'est la place qui subsiste pour l'éternité.