DIEU OU MAMON : LE DON OU L'INTÉRÊT

Luc 16, 1 à 13  −  Proverbes 28, 20 à 27  −  Marc 12, 41 à 44

Jésus est assis dans le parvis du temple de Jérusalem, en face du tronc où les fidèles viennent déposer leurs offrandes.

Ce n'est pas par hasard qu'il est assis là, il le fait exprès. Marc dit que Jésus regardait comment la foule mettait de l'argent dans le tronc. N'est-ce pas quelque peu choquant de voir Jésus mettre ainsi le nez dans les porte-monnaie ? Ce choc est sans doute plus réel pour nous que pour les contemporains de Jésus. Car, de son temps, croyant que la richesse était une manifestation de la bénédiction divine, les gens avaient tendance à étaler leur générosité.

La façon dont nous donnons intéresse Dieu. Cela fait partie de ses attributions. Il ne cherche pas à savoir si l'argent déposé a été gagné honnêtement ou non (à aucun moment le récit n'aborde cet aspect des choses). Jésus ne fait pas de la morale. Il ne porte pas de jugement en fonction de la quantité d'argent donnée. En fait, il loue celle qui donne le moins. Jésus ne fait pas de la comptabilité en vue de bénir ou non. Contrairement à ses contemporains, Jésus n'établit aucune relation entre la richesse et la bénédiction, et donc aucun lien entre la pauvreté et la malédiction. Alors, que fait-il là, à regarder les gens déposer leurs offrandes ?

Jésus regarde comment les gens agissent avec l'argent. Ça l'intéresse toujours. Pourquoi ? Il répond à la question dans la parabole de l'économe des iniquités, ou le gérant de malhonnêteté. C'est ainsi que l'on peut traduire οικονομον της αδικιας (oikonomon tès adikias). Et nous allons voir pourquoi ce n'est surtout pas l'économe infidèle.

La parabole de l'économe des iniquités (Luc 16, 1-13)

Il est question d'un homme riche.

Ce n'est pas le Maître habituel des paraboles, celui qui représente Dieu.

C'est le même homme qui construit de nouveaux greniers pour engranger ses récoltes (Luc 12, 16). Ou le riche qui finit en enfer dans Luc 16, 19 et suivant.

Ses biens sont humains et ne représentent pas des dons de Dieu. C'est le Mamon d'injustice du verset 9, traduit par richesses injustes ou argent trompeur. Ce sont les richesses que l'économe doit gérer. Comme nous avons tous à gérer des biens matériels, humains, donc injustes. Attention ! Ces richesses ne sont pas injustes parce que mal gagnées ou trop nombreuses ! La question n'est pas là. Jésus ne fait toujours pas de la morale, mais il parle de rapports avec Dieu. Il existe d'ailleurs des fortunes honnêtement gagnées, mais injustes quand même, parce qu'elles n'ont rien à voir avec Dieu. Les biens dont parle Jésus sont injustes parce qu'ils ne viennent pas de Dieu. Seul ce qui vient de Dieu est juste, pur, saint ; c'est pourquoi (en Genèse 14, 23) Abraham refuse le butin de la guerre.

Les biens de l’homme riche de la parabole, c’est le Mamon du verset 13, quand Jésus dit : Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon. Ce Mamon n'est pas l'argent en tant que tel, comme instrument d'échange, mais la puissance de l'argent, comme outil de pouvoir. Ce sont les biens trompeurs qui s'opposent aux véritables, ceux qui viennent de Dieu. C'est un maître qui s'oppose à Dieu et ne peut cohabiter avec lui, car il détruit les rapports entre Dieu et les hommes, et les rapports entre les êtres humains. Il détruit ces rapports par l'achat, la vente, l'intérêt et le pouvoir que ces transactions impliquent et procurent. Avec lui, tout s'achète et tout se vend (même les personnes). Ce maître a manifesté sa puissance par le fait que tous les hommes ont succombé à cet état d'esprit de possession. Mamon, c'est cette envie de posséder.

Et l'économe, lui ?

Au début de la parabole, il est accusé de mal gérer les richesses injustes.

Dieu s'intéresse-t-il à la façon dont nous gérons les biens de ce monde ? D'ailleurs, plutôt que de les gérer, ne serait-il pas positif de les dilapider, de les détruire ? L'être humain ne le fera jamais, de toute façon, car il croit qu'ils sont à lui, alors qu'ils sont à Mamon. Je vous rappelle que Jésus renvoie la pièce de monnaie à César (le pouvoir, l'autorité) et non à Dieu, ni à celui qui la lui montre.

Et bien, oui ! Dieu s'intéresse à la façon dont nous gérons les biens de ce monde, car il veut nous tester par la gestion des richesses injustes. Il veut voir comment nous gérons les biens que l'on reconnaît injustes et ne nous appartenant pas (à l'inverse des hommes qui croient en être propriétaires), en sachant donc qu'on n'en retirera rien. Et cela représente déjà un certain éloignement de Mamon.

Dieu veut nous tester par la gestion des richesses injustes, afin de nous confier les nôtres (v. 12), les vraies données par Dieu. Et dire que les richesses de Dieu sont à nous fait de nous des enfants de Dieu. C'est aux disciples que Jésus raconte cette parabole (16, 1).

Alors, comment peut-on gérer ces richesses injustes ? Et comment l'économe de la parabole l'a-t-il fait ?

Il y a différentes façons de gérer les richesses injustes :

On peut le faire dans la fidélité à Mamon : en étant un gérant consciencieux des biens et des richesses de ce monde. Pas forcément malhonnête, mais en faisant fructifier ces biens selon les lois de l'argent : l'achat, la vente, l'intérêt, le profit … Cela peut être tout à fait moral, mais pas spirituel du tout. Mais alors, il n'est pas question de le faire comme l'économe de la parabole.

On peut gérer les richesses injustes selon la fidélité à Dieu : en fuyant le monde et ses richesses ? Encore faudrait-il que ce soit possible, car Mamon est partout et nous tient pas ses systèmes commerciaux. Si Jésus ne propose pas cette solution, c'est, entre autres, parce qu'elle n'est pas possible. En fait, Jésus ne considère pas que cette séparation (fuir le monde et ses richesses) soit idéale, ni juste. Il dit (au verset 9) qu'il faut "faire avec" les richesses injustes ; il faut utiliser ce que Mamon offre. Mais comment ?

Dans le monde et le domaine de Mamon, il faut garder la fidélité à Dieu. Cette fidélité doit pénétrer le monde du commerce et de l'intérêt. En entrant dans le monde, nous devons être attachés au Christ afin de ne pas adopter la loi du monde, comme Jésus n'a pas adopté la loi du péché en entrant dans le monde. C'est plus difficile que de se couper du monde, car cette séparation ne manifeste pas l'amour de Dieu pour le monde.

Mais qu'est-ce que ça signifie que de garder la fidélité à Dieu face à Mamon ? Ou, comment l'économe des iniquités a-t-il fait ? Car il est loué par le maître (v. 8), et parce que l'économe agit de façon intelligente. Jésus le prend en exemple, à partir du verset 9. C'est donc cet économe qui donne la voie et répond à la question : comment faire ?

L’économe des iniquités remet leur dette aux débiteurs (v. 5-7). Il le fait avec l'argent du maître. Et ceci est moralement malhonnête ; mais cette morale est de Mamon. Etre choqué par cette action "malhonnête", c'est être prisonnier et serviteur de Mamon ; c'est accorder plus d’importance à l'argent qu'à la vérité du Royaume. Et c'est ce que manifestent ceux qui appellent cet économe "infidèle" ; car il est infidèle à Mamon, mais pas à Dieu.

C'est ce que nous pouvons, peut-être, ressentir en voyant Jésus chasser les vendeurs du temple : un choc. Car, enfin, il leur fait du tort, sur le plan commercial. Mais cette gêne donne trop d'importance à l'argent, donc à Mamon. Jésus chasse les vendeurs du temple parce qu’il ne permet pas que Mamon  (l'intérêt, le commerce) intervienne dans le plan de Dieu (le temple) et détruise la grâce.

Comme Jésus, l’économe de la parabole détruit Mamon par la grâce. Là où il y a, d'habitude, comme une loi, le pouvoir de l'argent, il introduit le don, la gratuité, la grâce. Il se fait des amis en les introduisant dans le Royaume de la grâce (les demeures éternelles v. 9).

Se faire des amis, c'est l'ordre du Seigneur. Dans le monde du profit, du pouvoir et de l'intérêt, faisons-nous des amis en gérant les richesses injustes. Et comment se fait-on des amis par les richesses ? Comme l'économe de la parabole : en donnant, car le don est à l'opposé de Mamon. Et que convient-il de donner ? La grâce de Dieu, le pardon de Dieu, comme l'économe a donné les biens de son maître.

Jésus est devant le tronc et nous regarde. Il nous regarde pour voir comment nous vivons et agissons avec les richesses injustes. Et nous ne pouvons pas espérer nous en tirer avec un comportement pieux, moral, croyant et honnête.

Le Seigneur attend de nous le don, car le don est de Dieu alors que tous les autres rapports sont de Mamon. Le don de ce qui "fait" notre vie, dans le sens de ce qui donne la vie, le nécessaire, c'est-à-dire les biens que Dieu nous donne, à savoir : l'amour, la grâce, le pardon, la paix de Dieu …

Donner ce que Dieu a fait de nous, c’est se donner soi-même. Alors nous aurons des amis dans le Royaume du don de la grâce.