FILS DE LA RESURRECTION

Luc 20, 27 à 40  − Deutéronome 25, 5 à 10  − Ecclésiaste 9, 1 à 10

Cet épisode de la vie de Jésus se situe entre les Rameaux et Pâques, quelques jours avant la crucifixion. C'est dire à quel point l'ambiance est tendue entre Jésus et les chefs religieux. Parmi ceux-ci, les Sadducéens sont les plus virulents. Ils forment le parti des prêtres. Ils doivent leur nom à Sadoc, le grand prêtre du temple de Salomon, le premier temple. Ils sont donc très attachés à la tradition. Pour eux, rien ne doit changer. L'important est de faire parti du peuple de Dieu et d'être donc au bénéfice de l'alliance passée entre Dieu et les pères. C'est au nom de cette tradition qu'ils attaquent Jésus au sujet de la doctrine relative à la résurrection. Car, comme le dit Luc, les Sadducéens ne croient pas à la résurrection.

Quelle est donc l'espérance des Sadducéens ?

Et, tout d'abord, quelle est l'espérance de l'humanité face à la mort ?

De tous temps l'être humain a nié la mort ; parce que, comme toutes espèces animales, il a travaillé à sa survie. Mais, voyant bien que le corps vieillit et meurt, il a fallu élaborer des systèmes permettant de croire que la mort n'était pas définitive.

Pour simplifier, disons que l'humanité a imaginé quatre survies possibles au-delà de la mort :

  • Une post-existence à l'état d'ombre sans vie véritable.

Il semble que cette hypothèse ait été partagée par quasiment tous les peuples à l'origine.  On la retrouve dans le Schéol hébreu que le livre de l'Ecclésiaste présente (9, 10) comme un lieu dans lequel  il n'y a ni œuvre, ni raison, ni savoir, ni sagesse, dans le séjour des morts où tu vas. On se demande s'il y a de la vie, puisqu'il n'y a ni raison, ni savoir. L'Hadès grec est du même ordre. Cette hypothèse là n'est pas porteuse d'espérance. Aussi, assez rapidement, d'autres théories vont naître.

  • L'immortalité de l'âme.

Les Grecs ont systématisé cette théorie déjà présente dans le conscient collectif ailleurs. Immortalité de l’âme selon laquelle il existe en l'être humain une dimension naturellement divine qui survit après la mort. Il s'agirait de l'âme. Par son âme, l'être humain serait donc naturellement immortel, et — soit dit en passant — n'a donc pas besoin de Dieu pour avoir la vie éternelle.

  • La réincarnation.

Cette hypothèse est surtout présente dans les religions d'Extrême orient. Mais les adeptes du culte orphique grec en parlaient sous le terme de métempsycose.

  • La résurrection.

Cette position parle de sommeil de la mort, dans l'attente de la résurrection finale ou d'une résurrection particulière.

Cette doctrine est apparue en Israël à partir de la moitié du 2ème siècle avant J-C et le livre de Daniel (12, 1 : En ce temps … beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront). Elle est issue du courant prophétique et a été adoptée par les Pharisiens. Jésus partage aussi ce point de vue ; mais pas les Sadducéens.

Les Sadducéens restent fidèles à la position ancestrale du Shéol, au nom de la tradition et du Pentateuque, leurs autorités en matière de doctrine religieuse.

Les Sadducéens n'ont pas suivi la pensée prophétique ; elle est trop innovante pour eux. Il est vrai qu'il n'y a aucun récit de résurrection dans le Pentateuque (et donc dans la loi), alors que l'on retrouve plusieurs récits de résurrections chez les prophètes (Elie, Elisée …).

Mais, nous avons vu que l'hypothèse du Shéol et de son royaume d'ombres n'offre pas vraiment d'espérance. Que reste-t-il donc aux Sadducéens, en terme d'espérance, quand on n'adhère ni à l'immortalité de l'âme, ni à la réincarnation, ni à la résurrection ? Il reste ce que la loi juive propose et qui transparaît dans l'histoire que les Sadducéens présentent à Jésus : la volonté de laisser sa trace dans ce monde-ci et de se faire un nom à travers sa descendance. C'est parce que la loi ne propose pas d'autre espérance qu'elle fait tout pour que chacun puisse avoir des enfants. Selon la Thora, c'est par ses enfants qu'un homme (et une femme) se réalise. Avec tous les problèmes psychologiques que cela peut entraîner, car chacun est appelé non à se réaliser soi-même, mais à accomplir les désirs de ses parents. Ce qui renforce le poids de la tradition et du patriarcat.

C'est ainsi que les Sadducéens racontent à Jésus cette histoire directement inspirée de Deut 25, 5-10 et de la loi du lévirat (du latin levir = beau-frère). Une loi qui prévoit la mort d'un homme qui n'a pas eu d'enfant et qui ne doit pas, cependant, rester sans descendance, sinon sa mémoire sera oubliée. Or, la mémoire est, dans ce contexte, la seule trace qu’un homme peut laisser. Elle est donc le moyen de son immortalité. C'est pourquoi il est prévu que son frère épouse sa veuve pour lui donner une descendance posthume. Mais alors, s'il y a résurrection, cette femme (après la résurrection) aurait plusieurs maris ! Ce qui est inadmissible pour ces hommes … qui acceptent d'avoir plusieurs femmes ! Par ce raisonnement, les Sadducéens ironisent au sujet de la résurrection en soumettant à Jésus un cas qui la rendrait impossible.

Que va répondre Jésus ?

La réponse de Jésus.

Elle est double :

Premièrement, Jésus rejette l’ironie des Sadducéens relative à la résurrection en déclarant que le mariage est hors de propos, puisque les ressuscités ne se marient pas ! Ce qui a dû singulièrement choquer les Sadducéens. Comment, en effet, envisager une société sans mariage (et donc sans enfants) quand toute l’espérance repose sur la procréation ?

En disant que les ressuscités ne prennent ni femme ni mari, Jésus présente une espérance qui se situe en dehors de la loi et de la tradition, puisque celles-ci n’ont pour espérance que celle de la vie ici-bas et de la procréation.

Mais c’est le deuxième aspect de la réponse de Jésus qui est le plus intéressant. En effet, les Sadducéens ne voient « d’immortalité » que dans le fait de donner naissance à une sorte de dynastie ; à l’image des patriarches dont on n’a pas oublié le nom parce qu’ils ont donné naissance à un peuple. Mais pour espérer, il faut donc être « père » ! Espérance qui met en dehors de l’alliance tout individu sans descendance. Le mot « père » étant à prendre non seulement sur le plan biologique, mais éducatif, moral, philosophique, spirituel … Etre « père », c’est donner des directives, tracer une route, indiquer une direction à suivre. C’est être maître de quelques disciples. C’est être Dieu pour ceux qui suivent. Voilà où se situe l’espérance du salut des Sadducéens. C’est un salut par les œuvres ; une œuvre de créateur, à l’image du Père céleste.

Dans sa réponse (au verset 36), Jésus cite deux fois un mot qui s’oppose à celui de « père ». C’est le mot « fils », quand il dit : ils sont fils de Dieu, puisqu’ils sont fils de la résurrection. Ces fils dont il déclare (dans le même verset) qu’ils ne peuvent plus mourir. Exactement ce que tout être humain recherche et désire : l’immortalité, la vie éternelle. Et Jésus dit donc clairement que ce n’est pas en devenant père que l’on obtient l’immortalité, mais en étant fils. Contrairement à ce que veulent faire croire les Sadducéens, la loi et la tradition, ce n’est pas par la paternité qu’on obtient le salut, mais par la filiation. La vie éternelle ne s’acquiert pas, on la reçoit, comme la résurrection ne peut s’atteindre par soi-même. On ne se ressuscite pas tout seul.

Par là-même, Jésus invite les Sadducéens (et nous-mêmes) à ne pas revendiquer une place de père, c’est-à-dire de chef, de maître, autonome, indépendant …, mais à accepter la place de « fils », de disciple, de suiveur, d’enfant du seul Père qui soit : Dieu.

Enfin Jésus dit, en quelque sorte, aux Sadducéens (au verset 37) : Vous qui vous référez sans cesse au Pentateuque et aux Patriarches, souvenez-vous : comment Dieu se présente-t-il à Moïse, dans le récit du buisson ardent ? Il est le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Or, ces Patriarches, sont-ils morts ou vivants ? Et les Sadducéens savent bien que les Patriarches sont morts, ils ne survivent que dans la mémoire de leurs enfants. Cela signifie-t-il que Dieu est le Dieu des morts, puisqu’il est dit qu’il est le Dieu des Patriarches ? Non, dit Jésus, Dieu est le Dieu des vivants. Mais n’est-ce pas contradictoire de dire que Dieu est le Dieu des vivants et le Dieu des Patriarches morts ? Le seul moyen de lever cette contradiction est de dire (avec Jésus) que pour Dieu les Patriarches sont vivants. Pour Dieu et non pour les Israélites. Les Patriarches sont dans la mémoire de Dieu et non de leurs enfants. Et le Père les ramènera à la vie quand il le voudra.

L’être humain a toujours recherché la vie éternelle.

Pour cela il s’est battu, a lutté, a écrasé des adversaires pour être le maître, le chef, le père …, Dieu. Cette quête est devenue le modèle de toute recherche, et toute l’histoire et la société ont hérité cet esprit de domination, de revendication, de puissance …

Pour avoir une espérance, Dieu nous invite à être fils et non père. A être fils de Dieu et de la résurrection, car on ne se relève pas tout seul, c’est Dieu qui nous relève ; non seulement pour une résurrection de la chair, à la fin des temps, mais chaque fois que l’on tombe, aujourd’hui.

Dieu nous invite à être fils de Dieu, car lui seul est le Père. Ce n’est pas dans la mémoire de nos enfants que nous devons laisser notre trace, c’est dans la mémoire de Dieu que nous sommes sauvegardés. C’est en lui, et lui seul, que réside notre espérance.