SI TU ES FILS DE DIEU …

Matthieu 4, 1 à 11, Esaïe 58, 5 à 9a, 1 Jean 3, 1. 2 ; 5, 1 à 4

C'est un texte bien connu, annuellement proposé à notre méditation le 1er dimanche du Carême. Un texte qui fonde la pratique chrétienne du jeûne ; bien que le jeûne soit présent tout au long de l'Ancien Testament, afin de marquer, de façon particulière, l'accablement ou l'intercession. De même le jeûne est pratiqué dans toutes les cultures humaines, toujours pour les mêmes raisons : l'accablement ou l'intercession.

Pourquoi Jésus se rend-il au désert pour jeûner ? Parce qu'il est accablé ? Non ! Rien dans le texte ne le laisse supposer. Au contraire, il vient d'être baptisé, la voix céleste a déclaré qu'il est Fils de Dieu (Mat 3, 17) — c'est le verset qui précède directement notre récit — Jésus a tout lieu, au contraire, de se réjouir.
Jésus va au désert pour intercéder, prier, méditer dans le silence. Le désert est le lieu où l'on prend du recul par rapport à la vie courante. Il va donc méditer, prier …, mais pourquoi ? Justement, parce qu'il vient d'être baptisé, et parce qu'il l'a entendue, lui aussi, la voix qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Déclaration qui, si elle réjouit, n'est pas forcément facile à assumer. Qu'est-ce que ça veut dire : être Fils de Dieu ? Et puis il y a le doute bien sûr : Jésus peut se demander s'il a bien entendu ? N'ai-je pas rêvé, cru avoir entendu cette voix ? Suis-je le Fils de Dieu ? Question que Jésus a pu se poser pour lui-même. Question que l'on peut se poser à son sujet : est-il le Fils de Dieu ? Question que l'on peut se poser pour nous-mêmes, car nous sommes, nous aussi, appelés enfants de Dieu.

Ce texte propose, en fait, une façon d'attester le titre de Fils de Dieu. C'est le défi de cette histoire. Et le diable est mis à contribution pour faire émerger le problème de fond, par une phrase qui revient à deux reprises : Si tu es Fils de Dieu

Si tu es Fils de Dieu …

Tout est dans cette question, dans le doute supposé. Car, malgré la voix céleste, il se peut que je ne sois pas Fils de Dieu, se dit peut-être Jésus, dans son humanité.
Jésus va-t-il lever le doute sur sa condition ? A la fin du récit, serons-nous sûrs de la filiation divine de Jésus ? Car le statut de Fils de Dieu doit se voir, se manifester, se faire remarquer. Comment savoir que Jésus est Fils de Dieu ? Quels sont les critères, les points de repères, les "preuves" ? C'est une question qui sous-tend toute la foi chrétienne, et qui peut intéresser même les non chrétiens.
Le texte propose trois critères pour "juger" la filiation divine de Jésus.

Ordonne que ces pierres deviennent des pains.
Ou, autrement dit : Fais des miracles, comme du pain avec des pierres, par exemple.
Nourrit les gens, subviens à leurs besoins miraculeusement, et, tu verras, tout le monde dira que tu es Fils de Dieu. Car l'objectif est double pour Jésus :

  • Attester, pour lui-même qu'il est bien le Fils de Dieu ; puisque le doute est toujours possible. Et puis, après 40 jours de jeûne, il a faim.
  • Se faire reconnaître en tant que Fils de Dieu ; puisque c'est le titre que le Père lui a donné lors de son baptême, et puisque son rôle est de révéler que Dieu est un Père aimant et non juge. Et le moyen le plus efficace pour cela est de montrer que Dieu a un Fils et que ce Fils est le Fils de l'homme, c'est-à-dire l'homme par excellence, l'homme archétype de tous les autres et qui les représente tous.

Mais Jésus rejette le miracle. L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Jésus rejette le miracle pour lui-même. Il se nourrira de la parole divine avant de penser à sa faim. Il cherchera le royaume de Dieu et sa justice, et le reste lui sera donné par surcroît.
Jésus rejette le miracle pour le peuple. Sa religion ne sera pas du pain et des jeux. Les miracles qu'il a accomplis n'avaient pas pour but de se faire reconnaître comme le Messie, mais de soulager les malades. Les miracles de Jésus ne sont pas une manifestation de puissance, mais d'amour.

Jette-toi en bas du temple (C'est le deuxième critère).
Ou, autrement dit : Entoure-toi de mystère ! Manie la magie et le fantastique ! Fais rêver les gens ! Rends-toi populaire ! Sois un héros ! Quitte à ne plus être tout à fait humain, comme un extraterrestre descendant du ciel.
Descends sur le parvis du temple, porté par des anges, et, tu verras, ils t'adoreront, comme ils adorent les stars et les vedettes. Il se peut même qu'ils te donnent le titre de Fils de Dieu.
Tentation particulièrement sournoise, car, y succomber donne le sentiment de faire plaisir à tout le monde : au héros populaire qui brille et en profite, et au peuple qui oublie ses problèmes et rêve de ressembler à celui qu'il adore. Mais c'est prendre la place de Dieu dans le cœur et l'esprit des adorateurs et droguer les gogos en leur faisant croire que la vraie vie est dans le rêve.
Aussi Jésus rejette le mystère. Le spectacle ne fonde pas la filiation divine. Le Fils de Dieu est un homme comme les autres, il ne se prend pas pour Dieu et, par là même, il ne le provoque pas, comme répond Jésus au verset 7.
Le Fils de Dieu est confronté aux problèmes de tout le monde. Son objectif n'est pas la gloire, mais l'amour. C'est pourquoi il sera rejeté, parce qu'il a refusé les honneurs, parce qu'il n'a pas fait rêvé.

Possède et domine tous les royaumes du monde (troisième critère).
Manifeste de l'autorité, car cela ne sert à rien d'être le Fils de Dieu, si ce n'est pas pour exercer la domination. N'est-ce pas le rôle de Dieu, justement ? Il semble que non, puisque le texte dit que cette domination est donnée par le diable. Le dominateur c'est le diable, et vouloir exercer le pouvoir et posséder le monde, ce n'est pas être Fils de Dieu, mais du satan.
Alors, contre toute attente, Jésus rejette la domination. Contre toute attente, parce que c'est le profond désir de la plupart des hommes que d'exercer l'autorité, et parce que Jésus est venu pour changer les êtres et les choses ; or le pouvoir aurait pu être un instrument dans ce sens. Mais Jésus n'imposera rien, il aimera. Il adore Dieu, celui qui ne domine pas. Lorsqu'on voudra le faire roi, il renverra la foule. Le Fils de Dieu est venu pour servir et non pour être servi.

Ce texte présente un test pour répondre à la question : Jésus est-il Fils de Dieu ?

Et c'est une véritable tentation que d'attester cette filiation. Une tentation pour Jésus qui aurait pu utiliser ces outils (le miracle, le mystère et l'autorité) pour se faire reconnaître. Une tentation pour nous, pour reconnaître, en Jésus, le Fils de Dieu. Le miracle, le mystère et l'autorité ne sont-ils pas, pour nous, des critères de la divinité de Jésus ?
C'est une tentation pour nous reconnaître nous-mêmes comme enfants de Dieu. Qu'attendons-nous de nous-mêmes et de l'Eglise ? Et qu'est-ce que la société attend des chrétiens ? N'avons-nous pas envie, au fond de nous-mêmes, de faire des miracles, de manipuler les foules par le spectacle et l'émotion, d'exercer l'autorité afin que le monde croie et que nos temples soient pleins ? Elle est sans doute là, la suprême tentation. Car, on le sait bien, succomber à la tentation du miracle, du mystère et de l'autorité remplit les assemblées.

Quelle est la réponse à cette tentation ?

Jésus lève-t-il le doute sur sa qualité de Fils de Dieu ? Le texte nous donne-t-il une preuve de la filiation divine de Jésus ? Non !
Trois critères possibles nous ont été soufflés par le diable, c'est-à-dire par la pensée, l'histoire et l'expérience humaines : le miracle, le mystère et l'autorité. Jésus a rejeté les trois, et il ne nous reste plus que la foi pour déclarer que Jésus est Fils de Dieu. Nous n'aurons jamais de preuves.
Parce que Jésus a rejeté le miracle, le mystère et l'autorité, il a vaincu. Résister à la tentation, c'est rejeter le miracle, le mystère et l'autorité comme preuves de la filiation divine de Jésus, et comme manifestations et réalisations des enfants de Dieu. Mais cette tentation est tellement forte.

Comment résister à la tentation ?

En prenant conscience qu'il y a deux démarches opposées dans ce texte :

  • Une démarche terriblement humaine, présentée sous les traits du diable, et qui consiste à vouloir acquérir un statut, une dignité : celle de Fils ou d'enfant de Dieu. Et cette recherche se fait par des moyens humains.
  • Une démarche "évangélique" qui consiste à ne pas rechercher le statut d'enfant de Dieu. La différence est là, car, si je ne recherche pas la dignité de l'enfant de Dieu, je n'utiliserai pas de mauvais moyens pour l'obtenir. Mais, me direz-vous, le chrétien n'est-il pas enfant de Dieu ? N'est-ce pas un objectif à atteindre ? Un objectif ! Non ! Car, enfants de Dieu, nous le sommes déjà, c'est un acquis, c'est un don de Dieu. Voyez quel amour le Père nous a donné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu — et nous le sommes ! (1 Jean 3, 1).

Ce qui nous permet de triompher de la tentation, c'est la foi. Jésus n'a pas succombé à la tentation parce qu'il avait confiance en la parole du Père. Croyant qu'il était déjà Fils de Dieu, il n'avait pas à lutter pour le devenir, ni à prouver qu'il l'était.
Croyons que nous sommes déjà enfants de Dieu. On n'est pas enfants de Dieu en vertu des miracles, du mystère ou de l'autorité, mais parce que Dieu nous aime et fait de nous ses enfants. L'amour de Dieu ne se teste pas, il ne se prouve pas, il se vit dans la foi.