AUJOURD'HUI, L'ECRITURE EST ACCOMPLIE

Luc 4, 16 à 30  − 1 Corinthiens 13, 8 à 13  − Esaïe 60, 1 à 2 et 61, 1 à 6

L'auteur de ces lignes est celui que l'on appelle le 3ème Esaïe. Il a écrit les chapitres 56 à 66 du livre qui porte le nom de ce prophète. Il  prophétise à Jérusalem des années 537 à 520 av. J-C. Il vit donc l'époque du retour des Israélites de l'exil à Babylone et en Perse. En effet, c'est en 538 que Cyrus, le roi de Perse, fait un édit autorisant les Juifs à revenir en Judée. Scheschbatsar, nommé haut commissaire par Cyrus, conduit quelques rapatriés (Esdras 5, 14). Les fondations du temple de Jérusalem sont posées (Esdras 5, 16), mais en raison de difficultés intérieures et extérieures, les travaux sont interrompus.

Les difficultés extérieures sont dues à l'opposition des peuples environnant Jérusalem. Ces peuples voient d'un mauvais œil les Israélites reconstruire le temple et la ville.

Les difficultés intérieures viennent du manque de moyens des rapatriés, du besoin qu'ils ont de travailler d'abord à leur propre installation et survie économique, et du découragement consécutif à tous ces facteurs, et en particulier à leur petit nombre.

Il faut attendre le règne de Cambyse (529-522) pour voir davantage d'exilés rejoindre les premiers. On ne peut donc pas fixer de date précise du retour de l'exil ; car celui-ci s'est prolongé dans le temps, les réfugiés revenant en Judée par petits groupes.

Ce retour n'est donc pas vécu de façon exceptionnelle ou miraculeuse. Ce qui veut dire que les rapatriés ne vivent pas un enthousiasme débordant. D'ailleurs la majorité des exilés reste en Perse.

L'ensemble de ces difficultés crée un phénomène psycho-religieux bien connu.

Les conséquences des difficultés présentes sont de deux sortes, qui semblent opposées :

       –  La nostalgie du passé.

Parce que le présent est trop dur, le passé est idéalisé. On ne se souvient que de ce qui était bon avant. Il est clair que cette réaction n'est pas du tout objective. Les rapatriés de l'exil perse regrettent les temps passés. Ceux d'avant l'exil, bien sûr ; pour ceux qui s'en souviennent. Mais même ceux de l'exil. Car, finalement, ils n'étaient pas si mal que ça en Perse. La preuve, c'est que beaucoup sont restés là-bas.

Cet attrait pour le passé s'accompagne d'un phénomène classique : l'intérêt pour les traditions. Si on était heureux autrefois, c'est parce qu'on respectait les traditions, les règles, les principes …  Maintenant on ne respecte plus rien, pas étonnant que tout aille mal.

Les prophètes ont tendance à appuyer ce courant. Esaïe insiste sur la nécessité d'obéir à la loi. Il critique les mangeurs de porcs (66, 17). Il présente le sabbat comme sacré : Si tu te gardes de piétiner le sabbat, de t'occuper de tes propres affaires en mon jour sacré, si tu appelles "délices" le sabbat, glorieux le jour sacré du Seigneur, si tu le glorifies en ne suivant pas tes propres voies, en ne vaquant pas à tes propres affaires ni à tes discours, alors tu feras du Seigneur tes délices (58, 13).

C'est, portés par ce courant, qu'apparaissent les premiers docteurs de la loi. Ils sont conduits par Esdras. Il est l'un des principaux artisans de la fixation de la tradition par la loi. Il institue la Grande Assemblée des 120 scribes. C'est au sein de cette assemblée que commence tout un travail de lecture et de relecture de l'Ecriture. On recueille les textes anciens. On rassemble les traditions orales et on les met par écrit. Car (comme l'écrit Esaïe 63, 11-14), on veut se souvenir des jours d'autrefois, du temps où Dieu libérait son peuple d'Egypte. C'est ainsi que, peu à peu, est né l'Ancien Testament. Une œuvre de mémoire et de volonté de fixer les traditions. La religion d'Israël devient le judaïsme.

L'autre conséquence du rejet du présent, c'est :

      –  L'attrait pour l'avenir.

Cette démarche là est, de même, très classique.

Dans ce contexte, on recueille aussi les messages d'espérance des prophètes du passé. On relit tout particulièrement ceux qui annoncent un avenir glorieux. Et on en rajoute, car le peuple a besoin d'espoir. Esaïe prophétise la gloire de Jérusalem : Tu seras une couronne de splendeur dans la main du Seigneur, un turban royal dans la paume de ton Dieu (62, 3). Dieu vient lui-même visiter son peuple : Lève-toi, brille : ta lumière arrive, la gloire du Seigneur se lève sur toi. Certes, les ténèbres couvrent la terre et une obscurité épaisse recouvre les peuples ; mais sur toi le Seigneur se lève, sur toi sa gloire apparaît (60, 1-2).

Esaïe se dit oint, choisi, envoyé par Dieu pour apporter une bonne nouvelle aux pauvres, panser ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur libération et aux prisonniers leur élargissement, proclamer pour le Seigneur une année de grâce (61, 1-2). C'est le texte que nous avons lu tout à l'heure.  Il va même jusqu'à annoncer de nouveaux cieux et une nouvelle terre : Le loup et l'agneau auront un même pâturage, le lion comme le bœuf, mangera de la paille, et le serpent aura la poussière pour nourriture. Il ne se fera aucun mal, il n'y aura aucune destruction dans toute ma montagne sacrée, dit le Seigneur (65, 25).

C'est à partir de ces textes que va s'élaborer l'attente messianique.

C'est ainsi que se structure le judaïsme : une religion qui se souvient du passé et le fixe dans des traditions, et qui se projette dans l'avenir en attendant, encore et toujours, le Messie qui viendra réaliser les prophéties. Le judaïsme est à ce point bâti sur le passé et l’avenir que, dans la conjugaison hébraïque, le présent n’existe pas.

Mais le judaïsme n’est pas la seule religion à se structurer à partir du souvenir du passé et de l’attente de l’avenir. Toute religion est construite sur ces deux fondements. Le christianisme moyenâgeux correspondait tout particulièrement à ces critères, en limitant la vie chrétienne à l'application d'une loi sévère, et en faisant miroiter l'espoir d'un paradis enchanteur.

Qu'en est-il du message du Christ ? Est-il, lui aussi, basé sur le passé et l'avenir ?

Qu'est devenu le judaïsme à l'époque de Jésus ?

Il est toujours le même. On y trouve encore les deux démarches fondamentales :

Les docteurs de la loi (pharisiens et scribes) rappellent la tradition et demandent son application.

L'attente messianique est plus vivace que jamais. Nourrie qu'elle est par les revendications nationalistes opposées à l'occupation romaine. Les prophètes et les messies sont nombreux. Ils ont tous des accents politiques et militaires.

Que va dire Jésus, dans ce contexte ? Sera-t-il traditionaliste ou prophète ?

La première prédication de Jésus à Nazareth.

Jésus prêche à partir du texte d'Esaïe 61.

L'a-t-il choisi, ou était-ce le texte du jour ? On lui remet le livre du prophète Esaïe, mais c'est lui qui trouve le passage qu'il lit. L'a-t-il trouvé par hasard ou volontairement ? Le texte ne permet pas de répondre à la question. On peut cependant remarquer que le passage choisi fait partie des messages d'espérance d'Esaïe, et non de ceux qui demandent l'application de la loi.

Mais de plus, Jésus fait un tri dans les versets d'Esaïe.

En fait Luc rapporte l'événement à partir de la version grecque des Septante. Et cette version ne reproduit pas littéralement le texte hébreu de l'Ancien Testament.

Dans le texte de Luc, Jésus ajoute, aux bienfaits qui accompagnent la bonne nouvelle, la guérison des aveugles. Et surtout, il arrête sa lecture juste avant la mention, dans le texte d'Esaïe, de la vengeance de Dieu.

Par le biais d'Esaïe, Jésus présente son programme. Son message ne sera pas un catalogue de règles et de lois à appliquer pour espérer un salut quelconque, mais la proclamation de l'amour, du pardon et de la grâce de Dieu. Proclamation attestée par la guérison des malades.

Mais surtout, Jésus actualise la prophétie d'Esaïe.

C'est l'aspect le plus important de ce texte, et qui fait de cette prédication à Nazareth un événement capital.

Jésus actualise la prophétie d'Esaïe par son commentaire. Car, après la lecture, Jésus s'assoit. Tous les participants à l'office de la synagogue ont les yeux fixés sur lui, dit Luc. Les premiers mots que Jésus prononce sont : Aujourd'hui cette Ecriture, que vous venez d'entendre, est accomplie. Ce qui signifie que l'attente d'Israël se réalise à l'instant, et que celui qui parle est l'artisan de cette réalisation. Car Jésus prend à son compte la déclaration d'Esaïe : L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a conféré l'onction. Il s'agit du verbe hébreu (massah) qui veut dire oindre. Esaïe l'a utilisé pour se présenter en tant que prophète ; mais ce terme peut aussi s'appliquer au Messie. Chouraqui traduit Esaïe par : Le Seigneur m'a messié ; et la Traduction œcuménique dit : Le Seigneur a fait de moi un messie.

Jésus est-il prophète ou Messie ?

Le contexte nous conduit à penser que Jésus n'envisageait ici que la fonction prophétique, car il dit (au verset 24), en parlant de lui-même : Aucun prophète n'est bien accueilli dans son pays. Jésus sera toujours discret en ce qui concerne sa messianité ; peut-être pour ne pas être placé parmi les messies politiques et nationalistes de son temps.

En fait, c'était à ses auditeurs de décider, pour eux-mêmes, si Jésus était prophète ou Messie. Cela ne sert à rien de se donner des titres si personne ne croit. De même, c'est à nous de croire si Jésus est le Fils de Dieu ou non.

En actualisant le message d'Esaïe, Jésus rassemble le passé et l'avenir dans le présent. Cela ne veut pas dire qu'il nous faut vivre sans traditions et sans espérance. C'est d'ailleurs impossible.

Rassembler le passé et l'avenir dans le présent, cela signifie :

       –  Qu'il nous faut vivre le présent pleinement. Avec l'aide des leçons du passé et des espoirs pour demain. Mais ces leçons et ses espoirs doivent bien être des aides et non des freins.

       –  Cela signifie encore que le présent nous permet souvent de comprendre et de juger le passé et l'avenir. Alors que nous avons parfois tendance à privilégier nos souvenirs et notre espérance dans nos jugements.

        –  Cela signifie enfin que l'événement central de l'histoire est la venue du Christ dans le présent de son époque. Et que, puisque tout se joue au présent, ce qui est important, c'est la présence de Jésus dans nos vies, aujourd'hui.

L'apôtre Paul écrivait aux Corinthiens : Maintenant trois choses demeurent : la foi, l'espérance, l'amour ; mais c'est l'amour qui est le plus grand (1 Cor 13, 13).

La foi fait référence au passé, parce qu'elle est fidélité, confiance à Dieu qui s'est fait connaître à ceux qui nous ont précédés.

L'espérance, bien sûr, nous porte vers l'avenir. L'attente nous aide à vivre.

L'amour, c'est le présent. C'est maintenant qu'il faut aimer. C'est pour cela que l'amour est le plus grand.