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LA FAMILLE DE JÉSUS

Matthieu 12, 46 à 50, Ezéchiel 18, 1 à 20, Ephésiens 2, 19 à 22

Ce devait être un jour qui ressemblait aux autres. Jésus parlait aux foules ; quand des membres de sa famille lui font savoir qu'ils veulent lui parler. Pourquoi cette intervention ? Qu'est-ce que la mère et les frères de Jésus ont a lui dire ? S'ils voulaient seulement le voir et l'écouter, il était facile de se mêler à la foule, quitte à se glisser au premier rang pour profiter de sa présence.

L'impact de la vie biologique.

La science nous montre qu'il est très important. La biologie nous révèle que presque tout est inscrit dans notre ADN. Depuis la couleur de nos yeux jusqu'aux maladies dont nous allons souffrir. Jérémie le disait déjà : un homme ne peut changer la couleur de sa peau, ni un léopard ses taches (Jér 13, 23). On sait maintenant que le facteur héréditaire est plus important pour notre santé que nos habitudes de vie. Il est impossible, à l'heure actuelle, de nier une paternité ou une filiation, tout est inscrit dans nos gènes.
Culturellement et sociologiquement, l'influence familiale est très importante aussi. Certes les choses ont un peu évolué (en tous cas sous nos latitudes), mais à l'époque de Jésus, et à Jérusalem comme à Rome ou à Athènes, le patriarcat est le fondement de la société. C'est le père, et donc la famille, qui fixe les orientations de vie des enfants. L'individu n'est pas libre, il doit toujours tenir compte des traditions familiales, des choix des ancêtres ; et cela rejaillit sur la religion.
La religion est d'ailleurs le domaine dans lequel le pouvoir parental est souvent le plus déterminant. Pour plusieurs raisons :

  • Parce que la religion se réfère à un Dieu qui est considéré comme le Père par excellence ; parce que Dieu est créateur. Le fidèle lui doit donc respect et adoration, à l'image du respect et de la quasi adoration que l'enfant porte à son père ; parce qu'il lui doit la vie. Le Dieu d'Israël est d'ailleurs appelé le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est-à-dire le Dieu des Pères.
  • Parce que la pratique religieuse s'impose par une loi qui se confond souvent avec les coutumes des anciens, et qui, pour toutes ces raisons, revêt un caractère sacré et obligatoire.

Loin de moi l'idée de critiquer par principe l'esprit de famille. Lorsqu'il est vécu dans l'amour, il représente un soutien, un encouragement et une force considérable. Combien n'ont dû leur salut physique, économique ou moral qu'à l'aide apportée par leur famille. Et combien il peut être important, aussi, de pouvoir s'appuyer sur des principes éprouvés, au lieu d'être ballottés entre des choix multiples à faire, sans référence et sans critère. Le drame des orphelins et des déracinés le manifeste amplement.
Mais combien il est vrai, aussi, que des pressions familiales sont parfois de vrais fardeaux, une prison d'idées toutes faites, un carcan qui nie toute liberté individuelle. Cette liberté, serait-elle absente du message biblique ?

La bible critique, aussi, l'impact familial.

Les prophètes sont les premiers à faire entendre ce discours. C'est le cas d'Ezéchiel, au début du 6ème siècle av. J-C et à la suite du prophète Jérémie. Ezéchiel critique un dicton qui avait cours en Israël : Les pères mangent des raisins verts, et ce sont les fils qui ont mal aux dents (18, 2). En exil à Babylone, les Israélites répétaient cette maxime pour dire qu'ils récoltaient ce que leurs parents avaient semé. Ezéchiel n'est pas d'accord avec cette soumission au passé, au destin. Pour lui, tout n'est pas écrit d'avance, c'est à chacun de faire son histoire par ses choix et ses actes. Ce qui lui permet de déclarer : l'âme qui pèche, c'est celle qui mourra (18, 4), et de rappeler la liste des choses à faire et à ne pas faire.
Le judaïsme retiendra cette interprétation prophétique, puisque le Talmud dit clairement qu'il n'y a pas de destin pour Israël. Pour cette religion, c'est l'être humain qui fait son histoire par son obéissance ou sa désobéissance à la loi. Position qui devient de plus en plus difficile à soutenir face au déterminisme génétique, aux aléas de l'histoire, voire … à la volonté divine.

L'autre prophète à secouer l'autorité familiale, c'est Jean-Baptiste. A celles et ceux qui viennent l'écouter, il dit (Mat 3, 9) : Ne pensez pas pouvoir dire : "Nous avons Abraham pour père !" Car je vous dis que de ces pierres Dieu peut susciter des enfants à Abraham.
Jean-Baptiste met le doigt sur le travers du déterminisme ; car on peut s'en plaindre et vitupérer contre l'absence de liberté. Mais il est facile, aussi, d'en faire un oreiller de paresse propice à l'inaction et à l'irresponsabilité. C'était visiblement le choix des auditeurs de Jean. Pour eux, le fait d'être des descendants d'Abraham faisait d'eux des membres du peuple de Dieu par naissance et par nature. Le salut leur était donc assuré sans qu'ils aient à prendre position.
Jean-Baptiste préconise la responsabilité personnelle, et donc la liberté individuelle, dans le domaine religieux. Et il baptise ceux qui se repentent et s'engagent personnellement Le débat qui nous occupe a donc quelque chose à voir avec le baptême ; et vu sous cet angle, le baptême ne s'adresse qu'à des adultes aptes à prendre position. C'est, en tous cas, la démarche de Jean-Baptiste, parce que le récit laisse entendre que Jean ne baptise que des adultes. Mais nous avons à faire, ici, à un rite qui s'inscrit dans l'histoire religieuse juive, et non au baptême chrétien ; lequel est venu avec Jésus. Or, que nous dit Jésus à ce sujet ?

Jésus et l'influence familiale.

Dans le récit de Matthieu 12, 46 à 50, Jésus entend donc la demande de sa famille. Demande qui, nous l'avons dit, correspond à un contrôle familial de son ministère.
Si Jésus avait voulu apporter de l'eau au moulin de l'autorité familiale, et glorifier sa mère, par exemple, c'était l'occasion rêvée. Il se serait précipité auprès de sa mère et de ses frères pour recueillir leurs impressions, conseils et jugements. Mais ce n'est pas ce qu'il fait. Au contraire, il pose la question à qui veut l'entendre : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? Une manière non équivoque de prendre ses distances vis-à-vis de sa famille et de déclarer que les choix religieux et la vie spirituelle sont de l'ordre de la liberté individuelle ; et que, dans l'Eglise, l'autorité n'est pas une affaire de famille.
On peut noter en passant qu'aucun des disciples choisis par Jésus n'a de lien familial avec lui. Ce qui n'a pas empêché Jacques, non le disciple, mais le frère de Jésus, de vouloir, après la Pentecôte, exercer une autorité dans l'Eglise ; en tous cas, dans celle de Jérusalem. Comme quoi, la famille n'abdique jamais.

Ainsi donc, Jésus est d'accord avec les prophètes pour enseigner la liberté à l'égard des con-traintes familiales et préconiser l'engagement personnel au détriment des traditions ancestrales. Mais c'est la porte ouverte à tous les dérapages libertaires, aux idées farfelues et aux hérésies, contre lesquelles l'autorité ecclésiale s'est battue pendant toute l'histoire du christianisme. Et puis, surtout, c'est courir le risque de faire prévaloir les œuvres humaines sur la grâce. Car si nos choix personnels, nos habitudes de vie ou notre obéissance sont plus déterminants pour notre santé, notre épanouissement ou notre salut que notre héritage culturel ou religieux, alors nous sommes tentés :

  • De construire notre salut sur nos actes au détriment de la grâce.
  • De considérer que la valeur d'une personne est liée à ses réalisations et non à l'amour qu'on lui porte. L'individu ne sera aimé que parce qu'il aura réalisé ce qu'on attendra de lui.
  • De vivre dans une société bâtie sur les rivalités et non sur les relations fraternelles.
    D'avoir une religion dans laquelle la participation au culte est dépendante de la capacité indi-viduelle à comprendre, à se convertir et à réaliser. Ce qui exclurait les enfants et les malades mentaux.

Est-ce vraiment la voie que Jésus préconise ici ? Par cette parole : Qui est ma mère ? Et qui sont mes frères ? Jésus propose-t-il la libre entreprise religieuse, la liberté à tous prix, par principe, la religion à la carte ? Sans tenir compte de tout ce qui nous a été légué par l'histoire, … et par Dieu ?
C'est la conclusion que l'on pourrait tirer si le récit s'arrêtait là. Mais Jésus continue dans sa réponse.

Jésus propose une famille.

Il montre ses disciples et déclare : Voici ma mère et mes frères.
Jésus propose une autre famille que la famille biologique.
Le christianisme n'est pas une religion de l'individualisme forcené, même s'il a joué un rôle important dans l'émancipation de l'individu dans la société.
Pour Jésus, l'idéal de l'être humain n'est pas d'être seul. Tout simplement parce que le fondement du christianisme est l'amour, et l'amour implique des relations.
Mais comment concilier liberté individuelle et relations ? En proposant une relation, une famille non obligatoire. Or, la famille biologique ne se discute pas : de même qu'on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas ses enfants.
Jésus ne contraint pas, mais propose une famille spirituelle et non biologique où la relation entre frères et sœurs ne repose pas sur l'ADN, mais sur la volonté (et donc la liberté) de servir ensemble le même Père. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que Jésus (contrairement à l'Ancien Testament) présente toujours Dieu comme le Père. Non le Dieu des pères, mais le Père.
L'Eglise est aussi une famille, mais une famille spirituelle.

Le baptême est l'acte de naissance dans cette famille spirituelle. Or l'âge du baptisé a toujours été discuté dans l'Eglise.
Certains chrétiens, insistant sur la liberté individuelle apportée par les prophètes et par Jésus lui-même, ne reconnaissent que le baptême d'adultes ; avec le risque d'exclure (on l'a dit) toutes celles et tous ceux qui ne seraient pas aptes à prendre personnellement position.
Ces chrétiens craignent qu'un baptême d'enfant ne reproduise les contraintes de la vie biologique au sein de l'Eglise. L'histoire de l'Eglise ne leur donne pas tort. Mais la communauté ecclésiale doit reconnaître que le baptême n'est pas une contrainte, mais une invitation. Une invitation qui accorde au baptisé le privilège total de faire partie de la famille ; mais qui lui donne aussi la liberté de la quitter s'il le souhaite, bien que sa place y restera toujours marquée.

Ce débat a fait couler beaucoup d'encre ; mais aussi, hélas, beaucoup de sang.
C'est le débat qui oppose tradition et réforme, grâce et œuvres.
Chaque position a des arguments valables ; raison pour laquelle ce débat n'est toujours pas clos. Car, de même que la liberté peut entraîner à la fois des hérésies et des réformes, l'insistance sur l'héritage religieux peut produire la sclérose, l'immobilisme ; quand on oublie que l'amour de Dieu et sa grâce sont dynamiques.
La résolution ne peut venir que de l'amour.

  • L'amour de Dieu qui accueille toutes celles et tous ceux qui viennent volontairement ou non à lui.
  • L'amour de Dieu qui donne à chacun la liberté de comprendre à sa mesure, ou de vivre la foi selon une tradition établie.
  • L'amour de Dieu qui laisse la brebis quitter le troupeau. Quitte à donner sa vie pour qu'elle puisse avoir la liberté d'y revenir.
  • L'amour de Dieu qui accorde à chacun la liberté de changer les choses, de faire des propositions nouvelles, de réformer et de se convertir.

Chaque fois que vous vous poserez des questions au sujet de la liberté et du déterminisme, posez le débat ainsi : Quelle est la réponse de l'amour ? La réponse que vous obtiendrez aura de grandes chances d'être celle de Jésus.