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LE VRAI JEÛNE

Matthieu 4, 1 à 11 − 2 Samuel 12, 15 à 23 − Actes 13, 1 à 3

Jésus jeûne pendant 40 jours. Pourquoi a-t-il jeûné ?

Je pose cette question parce que beaucoup de personnes jeûnent encore aujourd'hui ; même si ce n'est pas 40 jours, comme Jésus. Or, dans quel but jeûnent-elles ? Que signifie le jeûne pour elles ?

En lisant les Ecritures, nous trouvons de nombreux cas de jeûne ; dans l'ancien comme dans le nouveau Testament. Que représente le jeûne dans ces textes ?

D’une manière générale, nous devons évoquer le jeûne qui exprime le malheur.

C'est la première caractéristique du jeûne dans l'Ancien Testament.

David et ses compagnons jeûnent après avoir appris la mort de Saül et de Jonathan (2 Sam 1, 11. 12).

Les Juifs de Perse jeûnent en apprenant l'édit du roi les condamnant (Esther 4, 3).

Que le jeûne exprime le malheur, c'est une attitude logique. Dans le malheur on n'a naturellement pas faim. Le jeûne est une façon de manifester sa peine : au même titre que les pleurs, les cris ou l'abattement. Les personnages bibliques sont des méditerranéens orientaux qui extériorisent leurs sentiments. Le jeûne est donc une façon, parmi d'autres, d'exprimer le trouble de la personne, d'assumer le malheur, de le vivre pleinement … Mais il peut être vécu de deux façons :

Le jeûne peut illustrer la repentance, lorsque l'on pense être la cause du malheur.

Le jeûne peut être, aussi, une forme de prière, lorsque l'on demande à Dieu de nous sortir du malheur.

Arrêtons-nous, un instant sur le jeûne de repentance.

Le cas le plus typique est le jeûne des Ninivites dansJonas 3, 5.

Les Ninivites jeûnent pour manifester leur repentance. Dans cet ordre d'idée, jeûner c’est reconnaître son péché, sa faiblesse, c’est la manifestation d'un état de conscience, c’est ne pas cacher sa faute, mais l'avouer publiquement. C'est donc presque, déjà, demander pardon.

Il faut être oriental pour vivre cette forme de jeûne ; nous autres, occidentaux, avons plus de pudeur à ce sujet. C'est peut-être la raison pour laquelle, chez nous, le jeûne est rarement un jeûne de repentance. Quand on a commis une faute, on ne va pas la raconter. Mais, peut-être, avons-nous aussi de la peine à demander pardon.

Le jeûne est donc une humiliation. Achab s'humilie par le jeûne lorsque le prophète Elie lui reproche son attitude dans l'histoire de la vigne de Naboth  –  il avait fait éliminer Naboth pour pouvoir s'emparer de sa vigne qu'il convoitait –  Repris par le prophète, Achab se couvre d'un sac et jeûne. Sa repentance est donc publique. Dieu dit alors à Elie : As-tu vu comment Achab s'est humilié devant moi ? (1 Rois 21, 29).

Mais le jeûne n'est pas un moyen d'obtenir le pardon. Il n'est pas une bonne œuvre à faire pour éviter les conséquences du péché. Il n'accorde pas de mérites. Il n'est pas utile à Dieu, mais à l'homme. Par le jeûne, l'individu reconnaît et avoue son péché, c'est tout. Et c'est déjà une libération, comparable à la demande de pardon à son prochain. Elle aussi nous libère, même si elle est difficile à accomplir. Et demander pardon ne nous fait pas acquérir automatiquement ce pardon, encore moins l'absence de conséquences de nos actes.

Le jeûne de repentance est uniquement reconnaissance de la faute et humiliation.

Mais il existe, dans les Ecritures, une forme de jeûne qui s’accompagne d’une prière. Une prière demandant à Dieu, non le pardon seulement, mais la libération du malheur qui frappe ou qui est à venir.

Le jeûne-prière.

L'exemple le plus frappant est celui de David demandant la guérison de son fils,dans2 Sam 12, 15-23.

C'est peut-être la forme de jeûne la plus courante, encore à l'heure actuelle.

Le corps accompagne l'esprit dans la prière, montrant ainsi que l'être humain est un tout. Jeûner et prier, c'est se donner tout entier dans la prière.

Mais il arrive parfois que  –  en tenant compte du fait que le jeûne peut être compris comme une humiliation  –  on espère, par le jeûne, fléchir la miséricorde divine, une personne ou un organisme quelconque. Il y a peut-être un peu de cela dans la démarche de David. Il reconnaît que, alors qu'il jeûnait, il se disait : Qui sait si le Seigneur n'aura pas pitié de moi et si l'enfant ne vivra pas ?

La prière se fait, alors, intransigeante et exige une réponse ; car s’il n’y a pas de réponse, le fidèle peut s’enfermer dans son jeûne et en mourir. Il y a là une déviance du jeûne, car il devient alors un chantage, une menace ; et que ce soit pour une bonne cause ne change rien au principe.

Lorsque Gandhi a jeûné pour faire cesser les combats entre hindous et musulmans, c'était une cause juste. Mais son jeûne n'en demeurait pas moins un chantage qui disait en substance : Si vous continuez à vous battre, je mourrais et vous serez responsables de ma mort.

Il y a là une déviance du jeûne, car le jeûne devient alors une manifestation de puissance. C'est ce qu'Esaïe reproche à ces contemporains qui déclarent (58, 3) : Que nous sert de jeûner, si tu ne le vois pas ? De mortifier notre âme, si tu n'y as point égard ? Et Dieu répond par le prophète : Voici, le jour de votre jeûne, vous vous livrez à vos penchants, et vous traitez durement tous vos mercenaires. Voici, vous jeûnez pour disputer et vous quereller, pour frapper méchamment du poing.

Le jeûne exprime alors une manifestation de puissance, une volonté d'exercer un certain pouvoir sur les consciences, voire sur la volonté divine. C'est à ce point vrai qu'on ne parle plus alors de jeûne, mais de grève de la faim. Le terme grève exprimant une revendication, une critique, une pression sur autrui. Le jeûne est alors dénaturé, car le vrai jeûne exprime le contraire de la puissance : la faiblesse.

Le jeûne est une manifestation de faiblesse.

C'est flagrant lorsque le jeûne exprime le malheur. Car celui qui jeûne ne revendique rien. Ce doit être aussi le cas dans le jeûne-repentance et dans le jeûne-prière.

Jeûner, c'est se placer volontairement dans une situation de faiblesse physique. Et cette faiblesse devient alors le signe d'une volonté de non-puissance et d'ouverture. Celui qui jeûne ne s'impose pas, au contraire, il libère les autres. C'est le sens du jeûne que présente Esaïe (58, 6) : Voici le jeûne auquel je prends plaisir : détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens de la servitude, renvoie libre les opprimés, et que l'on rompe toute espèce de joug. Il n'est pas question de jeûner pour amener l'autre (Dieu ou les hommes) à agir comme on le veut, mais à s'effacer pour que la volonté de Dieu et des autres ait la liberté de s'exprimer. Voilà pourquoi les apôtres ont jeûné avant de partir en mission (Actes 13, 2. 3). Le jeûne est de l'ordre du service. Le jeûne est une manifestation d'amour, selon la suite du texte d'Esaïe (58, 7) : Partage ton pain avec celui qui a faim, et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile ; si tu vois un homme nu, couvre-le, et ne te détournes pas de ton semblable. Voilà le vrai jeûne, selon l'Ecriture.

C'est pourquoi le jeûne ne se fait pas de publicité : Quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, afin de ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, dit Jésus à ses disciples (Mat 6, 17. 18). Le Christ veut dire que, contrairement aux pharisiens, le chrétien ne se permet pas d'exercer des pressions sur autrui par une attitude qui se voudrait un exemple ; comme si tout "bon chrétien" se devait de jeûner. Il est tellement facile de se glorifier de sa pseudo-sainteté ; et, par là même, de condamner les autres.

Jésus a commencé son ministère en jeûnant, seul au désert, sans témoin. Ce n'était pas pour exprimer un malheur, ni pour manifester la repentance. On peut considérer ce jeûne comme une prière : Jésus demandant à Dieu de l'inspirer dans l'œuvre qu'il avait à accomplir. Et le jeûne correspond tout à fait à la façon dont Jésus a vécu sur la terre : l'amour, le service, la faiblesse jusqu'à la mort pour le salut et la gloire des autres.

Dans le désert, Jésus annonçait déjà tout ce programme par le jeûne. Que notre jeûne soit à l'image du sien.