• Imprimer

VOUS NE SEREZ PAS JUGÉS

Jean 3, 16 à 21 – Psaume 37, 32 à 40  – Romains 8, 1 à 7

Avez-vous peur d'être jugés ?

La peur du jugement est un puissant moteur pour les réalisations humaines, dans les domaines de la théologie, de la philosophie et, bien sûr, de l'art.

Pour illustrer cette peur du jugement, permettez-moi de vous raconter quelques histoires.

♦    Nous sommes dans les années 2300 avant J-C. Après 30 années de règne, le pharaon Ounas sent venir sa fin. Il a déjà fait préparer un tombeau somptueux, mais une préoccupation le taraude : comment va-t-il faire pour trouver le chemin dans l'au-delà ? Il n'arrivera jamais à retenir toutes ces formules compliquées, indispensables, selon les prêtres, pour se présenter devant les dieux et accéder à la vie éternelle.

Alors il a une idée : il fait décorer les murs intérieurs de son tombeau avec les textes sacrés. Ce que les historiens appellent "le premier corpus théologique de l'humanité" est né. Ounas sera imité par ses successeurs, qui feront écrire ces textes, appelés plus tard "livre des morts" sur les tombeaux, les sarcophages ou des rouleaux de papyrus placés près des momies.

♦   Nous sommes au XIème siècle après J-C. Les chanoines d'Asnières-sur-Vègre, dans le Maine, viennent d'hériter d'un magnifique domaine. Avant même de mettre en valeur les terres, ils se préoccupent de la spiritualité de leurs nouvelles ouailles. Il s'agit de paysans qui ne connaissent pas les enseignements de l'Eglise et ne savent ni lire ni écrire. Les moines agrandissent l'église et font venir un peintre. Bien en face des fidèles ils font figurer le jugement dernier, avec d'un coté ceux qui s'avancent vers les délices éternels et de l'autre ceux qui sont précipités dans le feu, où les attendent toute sorte de tourments. A leur avis la peinture instillera une sainte peur chez ces paysans incultes et les fera rester dans le bon chemin. Ces fresques sont les plus anciennes encore visibles en France et peuvent être visitées.

♦    Nous sommes le 2 juillet 1505, en Allemagne. Le jeune Martin retourne à l'école après les vacances. Tout à coup il est pris dans un terrible orage. La foudre tombe autour de lui. Martin craint pour sa vie et se rend compte qu'il n'est pas préparé pour le jugement dernier. Il crie à Sainte Anne une promesse : si je survis je me ferai moine ! 15 jours plus tard il entre au couvent où il s'adonnera à la pénitence avec un zèle qui étonnera ses frères et son supérieur. Vous l'avez reconnu, il s'agit de Luther et le reste de l'histoire vous la connaissez…

♦    Nous sommes le 9 avril 1888. La jeune Marie-Françoise Martin entre au couvent des carmélites de Lisieux, âgée seulement de 15 ans et 3 mois. Une vie de prière et de privations l'y attend. Mais la vraie difficulté ne se trouve pas dans les rigueurs du monachisme, mais dans l'incompréhension que la jeune nonne rencontrera. Sa supérieure pense que son désir de sainteté est de la présomption, ses compagnes la méprisent. Pourquoi ? Parce que sœur Thérèse de l'enfant Jésus ne tient pas à acquérir des mérites par la pratique religieuse. "Tu n'as aucun mérite, toi, tu aimes ça" disent les autres nonnes. Par peur du jugement dernier, elles s'emploient aux œuvres méritoires et sont irritées par la présence de cette âme lumineuse, toute ouverte à l'amour de Dieu et du prochain.

Thérèse meurt 9 ans plus tard. Ses écrits sont publiés avec un énorme succès. Elle devient une sainte et plus tard le 33ème docteur de l'église. Thérèse n'avait pas peur du jugement !

Partout dans le monde, dans toutes les civilisations et à toutes les époques, il y a cette constante : la peur du jugement.

Cette peur provient du sens inné de la justice que nous avons à l'intérieur de nous en naissant. Ne l'avez-vous pas remarqué chez les jeunes enfants ?

"Jean-jean a cassé mon jouet. Il faut qu'il soit puni". "Dédé a eu une tranche de gâteau. Moi aussi j'en veux une". Ce sens de la justice est précieux et il faut le préserver. L'enfant comprend et profite du châtiment quand cela correspond à son sens de la justice. Par contre, les punitions arbitraires peuvent causer des dégâts irréparables dans son jeune esprit.

Le sens de la justice perdure à l'âge adulte. Quand une faute a été commise, il faut qu'elle soit réparée. Quand un accident arrive, il faut trouver un coupable. Si une épidémie fait mourir une partie de la population, il faut trouver un responsable.

Si la punition n'a pas lieu, c'est la porte ouverte à la vengeance, avec ses tristes conséquences, l'aveuglement, la haine, l'escalade de la violence.

De même, il faut récompenser la vertu, l'héroïsme et les bonnes actions. Avec des primes, des médailles, des commémorations.

Ce sens inné de la justice n'est pas négatif. Il est indispensable à la bonne marche de la société, à condition qu'elle ait des garanties de bon fonctionnement. Ainsi s'est établi le droit, à travers les siècles, avec ses codes, ses tribunaux, ses juges et ses avocats.

Mais le sens de la justice de Dieu est-il le même que le sens de la justice des hommes ?

La plupart des religions vont vous répondre par l'affirmative. Avec le raisonnement suivant : Dieu a mis en nous le sens de la justice, donc celui-ci est forcément bon. Non seulement les religions l'acceptent, mais elles sacralisent cette justice humaine sur laquelle elles bâtissent des dogmes. Elles produisent des "corpus théologiques", comme autrefois les égyptiens. On peut les résumer ainsi :

A la fin de sa vie, ou à la fin des temps, chaque homme est appelé à rendre compte de ces actes. Si le bien l'emporte il reçoit une récompense, sinon il subit un châtiment.

La nécessité de rendre justice est respectée.  

Mais dans ce cas, à quoi sert Dieu ? Si le système reproduit la justice humaine, Dieu n'est qu'un rouage de ce système, celui qui met en place la récompense et la punition. Il devient un fonctionnaire, un serviteur de l'homme, son bras exécutif.

Ce Dieu-là, (ici j'emprunte une expression du pasteur Singer), s'appelle Justice. Il n'est pas le Dieu de Jésus-Christ.

Pour ma part je ne souhaite pas adorer ni servir le Dieu Justice, car il me ressemble trop.

Dans l'Ancien Testament il est souvent question de justice. Pour l'Israélite, punitions et récompenses ont lieu ici bas sur terre. Mais nous distinguons deux opinions différentes, qui peuvent paraître contradictoires.

Certains auteurs bibliques s'accordent parfaitement au sens humain de la justice. Ils disent : si tu obéis aux lois de Dieu, si tu respectes ses ordonnances, tu seras béni et sauvé, sinon, tu seras puni et perdu.

D'autres auteurs se rendent bien compte que ce système ne marche pas, car tous les jours ils ont devant leurs yeux des injustices criantes : les serviteurs de Dieu sont persécutés et punis, les innocents sont accusés à tort, les accidents frappent aveuglément, les méchants prospèrent.

Tout en reconnaissant la justice de Dieu, le prophète Jérémie lui adresse un cri désespéré : Pourquoi la voie des méchants est-elle prospère? Pourquoi tous les perfides vivent-ils en paix? (Jer 12,1).

Puis vient le Nouveau Testament… et l'Eglise. L'Eglise prêche le salut en Jésus et la vie éternelle. Mais son enseignement n'est pas toujours clair en ce qui concerne le jugement, car elle présente Jésus comme juge, avocat et sauveur.  

Comment Jésus peut-il est tout cela en même temps ?

Jésus est notre avocat, il intercède pour nous. Il est notre sauveur… Mais ce Jésus, si souvent représenté dans les tympans des cathédrales dans toute sa sévérité, est-il véritablement notre juge ? Comment peut-il juger les chrétiens, ses bien aimés, ses frères, ceux qu'il porte dans la paume de ses mains ?

Cela n'a pas de sens. Même dans le droit humain on ne peut pas cumuler les pouvoirs, ni être impartial.

Alors qui juge les hommes et comment se passe le jugement ?

Quand nous parcourons les quatre évangiles nous nous rendons compte que c'est l'évangile de Jean qui parle le plus du jugement. Et le texte du jour qui nous est proposé aujourd'hui est un des plus forts en qui concerne cet enseignement. Ces paroles s'adressent tout d'abord à Nicodème.

Qui est Nicodème ? Et que croit-il ?

Nicodème est un docteur de la loi. Un juif pieux et sincère. Il applique la loi de Moïse et l'enseigne au peuple. Sans doute est-il un partisan de la justice telle que l'être humain la conçoit : observe les commandements de Dieu et tu seras sauvé… Mais qui peut se vanter d'observer parfaitement les commandements ? Pas Nicodème. Il sait qu'il lui manque quelque chose. Et ce qu'il lui manque c'est un nouvel enseignement. Un enseignement qui rende la loi vivante dans le cœur au lieu de rester lettre morte.

C'est pour cela qu'il rencontre discrètement Jésus. Celui-ci lui dit : Nicodème, tu es docteur en Israël et tu ne comprends pas ces choses ? 

Quelles sont ces choses que Nicodème ne comprend pas ?

Les choses spirituelles. Si vous montez plus haut dans le chapitre 3 vous vous rendrez compte que Jésus ne prend pas de gants avec ce docteur du judaïsme. Il lui annonce sans préambule la nouvelle naissance et les caractéristiques de l'homme né de l'Esprit.

Ensuite il lui parle du jugement.

D'une façon générale, si on veut expliquer comment se passe un jugement, on commence par énoncer la faute commise. Ensuite on désigne le coupable et finalement on prononce la sentence…

Jésus ne procède pas ainsi. Il ne rappelle pas les actions des hommes, leurs fautes. Jésus commence par l'action de Dieu.

Premièrement, Dieu donne son Fils unique, et il le donne gratuitement. Deuxièmement, le Fils est élevé. Cela on peut le comprendre de deux manières : élevé par la croix, et élevé dans la gloire. Dans la théologie de Jean les deux notions se confondent.

Maintenant que le Fils est donné et qu'il est élevé, on peut passer au jugement.

Jugement, mais quel jugement ? En lisant le texte, vous vous rendez compte qu'il n'y a pas de jugement.

Celui qui croit au Fils n'est pas jugé. Bien sûr, comment Dieu peut-il juger ses bien-aimés, auxquels il n'a pas refusé son propre Fils ?

Et les autres ?

Celui qui ne croit pas est déjà jugé. Par leur refus de croire, ils se placent eux-mêmes hors de l'alliance que Dieu fait avec les hommes en Jésus-Christ. Nul besoin donc d'un tribunal pour les juger.

Et Jésus continue à expliquer. Il utilise l'image de la lumière.

Et le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde.

Quand une pièce est dans l'obscurité, vous ne savez pas si elle est propre ou sale, vide ou pleine de meubles. Mais quand la lumière arrive tout est révélé.

Cette lumière est la présence de Jésus sur notre terre. A son contact la vraie nature des hommes est révélée. A eux maintenant d'accepter cette lumière ou de préférer les ténèbres. C'est leur responsabilité. Ce sont les hommes eux-mêmes qui choisissent et qui trient. Le rôle de Dieu est de sauver par le don de son Fils.

La justice de Dieu n'est pas comme celle des hommes. La justice de Dieu est une réalité spirituelle. Elle n'est pas écrite dans un code et n'est pas tributaire d'un tribunal. Qui peut la comprendre ?

Nicodème le peut-il ? Le pouvons-nous ?

Rappelez-vous du début de l'entretien. Seul l'homme qui est né de nouveau peut comprendre les choses spirituelles. Nicodème, il te faut naitre de nouveau. Vous et moi, ici présents ce matin, il nous faut naître de nouveau pour comprendre ces choses.

Avez-vous peur du jugement, frères et sœurs ? Vous n'avez pas besoin d'avoir peur !

Mais je vais aller plus loin : avez-vous peur de l'absence de jugement ? Etes-vous comme ces moines du Maine qui font figurer sur les murs de leur église les tourments de l'enfer pour que leurs ouailles restent dans le bon chemin ?

Voici la bonne nouvelle pour aujourd'hui : on peut vivre sa vie chrétienne sans avoir peur. L'absence de peur ne nous précipite pas dans une vie de péché et d'incrédulité. Refusons la logique de la carotte et du bâton.

Nous sommes chrétiens parce que nous aimons le Christ.

N'ayez pas peur du jugement. Vous ne serez pas jugés.