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- Créé le Dimanche, 21 Août 2011 00:00
- Écrit par Gilbert Carayon
LES CLEFS DU ROYAUME
Matthieu 16, 13 à 20, Esaïe 22, 15 et 19 à 23, 1 Corinthiens 3, 10 à 15
Peu de textes ont été aussi commentés que ce passage de l'évangile de Matthieu. Ne serait-ce que pour étayer ou critiquer l'interprétation catholique de ces versets. Interprétation qui voit dans ce texte la source et la légitimité du pouvoir pontifical. Jésus donnerait à Pierre le pouvoir de délier ou non quelqu'un de ses péchés, et, par là même, le disciple ouvrirait ou fermerait le royaume des cieux. C'est ce qu'on appelle le pouvoir des clefs. L'Eglise catholique considère que ce pouvoir est transmis aux successeurs de Pierre, c'est-à-dire aux évêques de Rome.
Tout commence par une question de Jésus aux disciples : Qui suis-je au dire des hommes ? Moi, le Fils de l'homme.
Cette question est bien relative à Jésus. Il est au centre du passage. C'est de lui dont il est question, et de personne d'autre.
Les disciples répondent que les gens pensent que Jésus fait partie des prophètes. L'expression : Les uns pensent que tu es Jean-Baptiste, Elie ou Jérémie, ne veut pas dire que les contempo-rains de Jésus croient à la réincarnation (cette idée n'apparaît pas dans le judaïsme) ; elle si-gnifie seulement que l'on considère que Jésus est animé par le même esprit que les prophètes.
Que pensent les disciples ? Et vous, qui dites-vous que je suis ? demande Jésus. Pierre répond : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Pour Pierre, Jésus est le Messie. C’est le sens du mot Christ. Plusieurs le croyaient aussi, même des non disciples ; et ils plaçaient souvent, sous ce terme, des idées politiques.
Mais Pierre va plus loin, Jésus est le Fils de Dieu. C'est-à-dire, non seulement l'envoyé de Dieu (ça c'est être prophète), mais son représentant, comme un fils de roi est le représentant du roi, et traité comme tel en l'absence de son père. Dire que Jésus est le Fils de Dieu, c'est reconnaître à Jésus une nature divine.
Pierre est-il conscient de ce qu'il dit ? On peut en douter, car Jésus ajoute que ce ne sont pas la chair et le sang (les capacités humaines) qui lui ont révélé cela, mais Dieu lui-même. Autrement dit, Pierre vient de faire une déclaration qu'il ne contrôle pas. Cette constatation se vérifie par la suite, car, quelques versets plus loin (v. 22), Pierre met en doute l’enseignement de Jésus : il conteste le fait que Jésus meure. Et Jésus lui dit : Arrière de moi, Satan ! Pierre n’a donc pas compris la démarche de Jésus. Il a déclaré une vérité qu’il ne comprend et ne contrôle pas.
Quelque chose s'est produit ici : la prédication de l'Evangile. Prédication qui a trait, par es-sence, à la personne de Jésus. Et bien, cette prédication n'émane pas des capacités humaines à comprendre et à croire, mais de l'inspiration divine. La prédication n'est pas humaine. C'est la clef de ce passage et de la suite du texte … qui parle justement de clefs.
Ainsi donc, la foi et la prédication sont inspirées par Dieu.
Ceci induit plusieurs conséquences :
1. L'Eglise n'est pas bâtie sur l'être humain.
C'est pourtant ce qu'on a voulu tirer de ce texte, en vertu du jeu de mots : Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise. Mais il est risqué de baser une théologie sur un jeu de mots. D’autant plus que ce jeu de mots ne marche qu'en français, et dans les langues latines. La tra-duction anglaise, par exemple, porte ces mots : You are Peter, and on this rock I will build my church. Il n'y a pas de jeu de mots.
Le texte grec — parce que c'est le texte original qu'il faut interroger — dit : Tu es Petros (Pierre) et sur cette petra (rocher) je bâtirai mon Eglise. Petros et petra sont des mots de même famille, certes, mais ce ne sont pas les mêmes mots, contrairement au français.
Mais Jésus ne s'est pas exprimé en grec ; et en hébreu, il n'est pas sûr que Jésus ait dit : Tu es Céphas et sur ce Céphas je bâtirai mon Eglise. Car il existe de nombreux mots pour dire "pierre, rocher" en hébreu :
- tsour désigne Dieu (le rocher d'Israël) en Es 30, 29.
- êbên désigne un objet de pierre, une pierre précieuse, un poids, ou même un protecteur (Gen 28, 22 ; 49, 24 Lam 4, 1)
- Képha (qui a donné Céphas et qui est de la famille de tsour.
Jésus a pu dire : Tu es Céphas et sur cet Êbên, je bâtirai mon Eglise. Rien, dans le texte, ne nous permet d'être catégorique en ce qui concerne l'interprétation de cette phrase seule. C'est le contexte qui peut nous aider à comprendre ce que Jésus a voulu dire. Or, nous avons vu que l'ensemble du passage s'inscrit dans une théologie qui fait reposer le pouvoir sur Dieu lui-même et son Messie : Jésus.
Le rocher sur lequel l'Eglise est bâtie n'est donc pas l'apôtre Pierre. Mais alors, pourquoi Jésus commence-t-il sa phrase en disant : Tu es Pierre …? Peut-être, justement, pour établir non pas un lien, mais une opposition ; en vertu de la déclaration précédente de Jésus certifiant que la profession de foi de Pierre n'est pas humaine. La déclaration de Jésus devrait alors être com-prise dans le sens : Toi, tu es Pierre (Petros en grec = caillou), mais c'est sur un rocher (Petra) que je bâtirai mon Eglise.
Sur qui, sur quoi l'Eglise est-elle donc bâtie ? Quel est ce rocher ?
- Ce peut être Jésus lui-même. Parce que, depuis la question de Jésus aux disciples, Christ est au centre de ce texte, et conformément à de nombreux textes des épîtres qui parlent de Jésus comme du fondement unique (1 Cor 3, 11 ; 10, 4 Eph 2, 20 1 Pierre 2, 4 …)
- Ce peut être la déclaration de Pierre : Jésus est le Fils de Dieu. Base de la foi chrétienne. Jésus dirait en quelque sorte à Pierre : Toi, tu es un caillou, mais c’est sur le rocher de ta déclaration de foi que je bâtirai mon Eglise. Justement parce que cette déclaration de foi n’est pas hu-maine.
- Ce peut être le principe clef de ce passage, selon lequel la prédication de l'Evangile et la dé-claration de foi viennent de Dieu et non de l'homme. Le rocher, c'est peut-être bien cette dé-claration du Christ : Ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais c'est mon Père qui est dans les cieux. Et parce que l'Eglise est bâtie sur Dieu, sur le Christ, et non sur l'homme, la mort ne peut rien contre elle. Ce principe de la prédication inspirée induit encore d'autres conséquences :
2. Le Christ donne les clefs du Royaume.
On est bien dans la logique de l'inspiration selon laquelle Dieu donne. Mais il les donne à qui ces clefs ? Il est évident, dans le texte, qu'il les donne à Pierre. Jésus lui dit bien (v. 19) : Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux. Mais les donne-t-il seulement à lui ? Nous y revien-drons. Mais pour répondre à cette question, il faut d'abord savoir ce que sont les clefs.
Qu'est-ce que les clefs ?
Selon le sens commun et d'autres textes tels que Esaïe 22, 22, une clef permet de fermer et d'ouvrir ; en l'occurrence, le Royaume des cieux. Qu'est-ce qui permet de fermer et d'ouvrir le Royaume ? On a traditionnellement répondu : le pardon, l'absolution. N'entreraient dans le Royaume que celles et ceux qui sont pardonnés. Et l'Eglise a souvent voulu contrôler ce par-don en s'en faisant la dépositaire. Au nom, justement, du pouvoir des clefs donné uniquement à Pierre et à ses successeurs. Mais le pouvoir du pardon n'est pas donné à l'être humain. Certes, nous pouvons (et devons) pardonner les fautes commises contre nous. Mais nous ne pouvons pas nous mettre à la place de Dieu et du Christ pour pardonner le péché dans sa globalité. Or le texte est clair : il est question d'un pouvoir que Jésus donne à Pierre. Quel est ce pouvoir que l'être humain peut mettre en œuvre ? Puisque c'est à lui que Jésus le donne.
Si l'on veut rester sur le thème du pardon — même si ce thème n'apparaît pas dans le contexte — quel rôle le chrétien joue-t-il dans le pardon de Dieu ? Et bien, il le proclame, il l'annonce, il le prêche. Les clefs, c'est la prédication du Royaume.
En Luc 16, 16, Jésus dit : Jusqu'à Jean, c'étaient la Loi et les Prophètes ; depuis le royaume de Dieu est annoncé comme une bonne nouvelle.
En Rom 10, 14, l'apôtre Paul pose la question : Comment les hommes croiraient-ils en celui qu'ils n'ont pas entendu proclamer ? Et comment entendraient-ils, s'il n'y a personne pour pro-clamer ?
On peut entrer dans le Royaume lorsque celui-ci est annoncé.
Le sujet de prédilection de Jésus, c'était la prédication du Royaume. Le Royaume de Dieu est proche, disait-il en Marc 1, 15.
Cette prédication correspond à la déclaration de Pierre : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Nous sommes bien dans un contexte de prédication de l'Evangile, qui est faite par les chré-tiens, mais selon l'inspiration de Dieu et non en vertu des capacités humaines ; sinon, ce n'est plus l'Evangile qui est prêché.
Jésus donne donc à Pierre les clefs de la prédication par laquelle les portes du Royaume s'ou-vrent. Il les lui donne dans la foulée de cette première déclaration, venant de Dieu lui-même : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant.
Est-ce seulement à Pierre que ces clefs sont données ?
L'Eglise catholique le dit, et, par là même, a réservé aux seuls membres du clergé catholique le droit de prêcher l'Evangile. Depuis les Vaudois, les réformes successives ont souvent re-vendiqué le droit des laïcs à la prédication.
Dans les évangiles, d'autres que Pierre ouvraient ou fermaient le Royaume. En Mat 23, 13, Jésus dit aux Pharisiens : Vous fermez aux gens le royaume des cieux ; vous n'y entrez pas vous-mêmes, et vous n'y laissez pas entrer ceux qui le voudraient. Les Pharisiens ferment le Royaume à leurs auditeurs, parce qu'ils prêchent le message de la loi. S'ils avaient prêché l'amour de Dieu, son pardon et sa grâce, ils auraient ouvert le Royaume à ceux qui les écoutaient. Ce qui veut dire que la prédication de l'Evangile n'est pas réservée aux apôtres et aux ecclésiastiques ; même les Pharisiens auraient pu être des prédicateurs du Royaume.
Le "pouvoir" des clefs est donné à tous. Est-ce vraiment un pouvoir ? La prédication est plus une responsabilité qu'un pouvoir. J'espère que les prédicateurs en sont conscients. Cependant Jésus parle de lier et de délier. On ne sait ce qui peut être lié ou délié. Le texte ne le dit pas. Sont-ce les personnes elles-mêmes qui peuvent être déliées (libérées) par la prédication de l'Evangile ? Ou liées parce qu'elles ne reçoivent pas, ou mal, ce message ? Mais là encore, on a souvent mal compris le texte.
3. C'est Dieu qui lie ou qui délie.
On a traditionnellement traduit le verset 19 par : Ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. Donnant ainsi l'impression que le ciel obéit à la terre, Dieu aux hommes, le Christ à son Eglise ; c'est-à-dire à ceux qui la gouvernent.
Or les deux verbes au passif sont des parfaits dans le texte grec, et expriment donc une action passée, terminée, par rapport aux deux autres. C'est ainsi qu'il faut traduire : Ce que tu lieras sur la terre sera ayant été lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera ayant été délié dans les cieux. Ce qui, je vous l'accorde, n'est pas facile à comprendre. D'où l'attrait pour la première traduction.
Il me semble que l’on fait trop grand cas du temps dans cette traduction. Pour mieux rendre le sens du texte, il faudrait plutôt traduire : Ce que tu lieras sur la terre est lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre est délié dans les cieux. Quitte à ce que chacun le comprenne à sa manière :
- Soit en croyant que Dieu a tout lié ou délié de toute éternité.
- Soit en considérant que Dieu tient compte des décisions humaines pour lier ou délier.
Mais d’après l’ensemble du texte et son message central : Ce ne sont pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais c'est mon Père qui est dans les cieux, c'est Dieu qui inspire le message, donne aux êtres humains la responsabilité de prêcher, et, finalement, juge du résultat de la prédication. C'est le thème de ce texte.
Cette parole est plus simple que ce qu'on en a fait. Elle enseigne, cependant, une vérité essen-tielle : alors que Dieu aurait pu tout assumer, il nous fait participer à son œuvre par la prédica-tion. Si c'est une responsabilité, c'est aussi un privilège.
Quant au pouvoir, laissons-le à Dieu qui seul sait en user avec amour. Et c'est bien d'amour dont il est question. Toute autre motivation de notre prédication ferait de celle-ci une prédica-tion selon la chair et le sang. Or, c'est ce que Dieu met dans nos cœurs qu'il faut proclamer. C’est ce qu’il nous inspire qu’il faut annoncer : son message d'amour, de grâce et de paix.

