FILIATION HUMAINE OU SPIRITUELLE ?

Luc 11, 27 à 28, Genèse 15, 1 à 6, Galates 3, 1 à 14

La déclaration de cette femme, au milieu de la foule et à l'adresse de Jésus m'étonne : Heureuse celle qui t'a porté et qui t'a allaité !
Il est important de noter que c'est une femme qui s'exprime ainsi et non un homme. Est-ce la volonté, consciente ou inconsciente, d'une femme de rehausser le prestige du sexe féminin par le biais du Christ ? Il s'agirait de rappeler que cet homme extraordinaire qui fait des miracles n'est pas apparu spontanément, comme tombé du ciel, il a une mère ; celle-ci y est donc pour quelque chose. Cette mère serait le signe que les femmes sont capables de grandes et belles choses, y compris de participer au plan de Dieu. C'est la mère qui est déclarée heureuse, dans la déclaration de cette femme, et non la femme en général, nous y reviendrons.
Cette démarche existait peut-être chez l'interlocutrice de Jésus. Et, étant donné la façon dont les femmes ont été traitées dans l'histoire, on peut considérer qu'il y a là une initiative intéressante. Mais la glorification de la mère comporte des dangers, et se retourne curieusement contre les femmes.

 

Les dangers de la glorification de la mère.

Le premier de ces dangers vient du fait que la glorification d'une seule femme entraîne, par contre coup, le dénigrement de toutes les autres. Cela se vérifiait déjà en Grèce antique : le culte d'Artémis, d'Aphrodite ou d'Athéna donnait aux hommes la possibilité de comparer la femme moyenne à ces déesses, et, par là même, de mépriser le sexe féminin en général.
Le culte de Marie le manifeste aussi. Culte qui n'a d'ailleurs rien à voir avec l'émancipation de la femme, malgré ce qu'en disent certains auteurs. Non, le culte de Marie n'a rien à voir avec l'émancipation de la femme, mais avec la volonté d'obtenir un meilleur salut en multipliant les intermédiaires entre Dieu et l'être humain. J'en veux pour preuve la constatation étrange que c'est au moment où Marie était particulièrement vénérée que l'on se demandait si les femmes avaient une âme. Cela peut paraître contradictoire, mais repose sur la distance que l'on établit entre l'idéal et la réalité. Et plus on élèvera la perfection du modèle, plus on sera amené à dénigrer la réalité quotidienne. En adorant Marie comme une déesse, les hommes se sont donné le droit de mépriser les femmes en général.
Dans cet ordre d'idée, il est à craindre que l'avalanche de photos (pour la plupart truquées) de top-modèles participe plus à l'avilissement de la femme qu'à son émancipation.

Le deuxième danger de la glorification de la mère consiste en ce que celle-ci limite les vertus et les pouvoirs féminins aux seules capacités maternelles. C'est lorsqu'elle est mère que la femme ressemble le plus au modèle. En conséquence, lorsqu'elle n'est pas mère, elle ne vaut rien. D'où la notion d'impureté féminine lorsque la femme n'est pas enceinte ou qu'elle n'allaite pas.
Ce sont bien ces capacités maternelles que la femme qui interpelle Jésus met en avant. Littéralement elle dit : Heureux le sein qui t'a porté et les mamelles qui t'ont allaité. Cette façon de penser et de s'exprimer cloisonne la femme dans un seul rôle : l'enfantement. Rôle que les hommes ne peuvent pas assumer, c'est donc facile de le réserver à la femme, on ne peut pas faire autrement. Soyez en sûres, mesdames, si les hommes avaient pu vous enlever la maternité, ils l'auraient fait.
En tous cas, là encore, on se servira de cette spécificité maternelle pour interdire à la femme tout autre activité. Et la mère devra rester à la maison et élever ses enfants ; c'est le rôle que le modèle lui donne.
La femme qui criait dans la foule ne pensait pas à tout cela ; elle croyait bien faire. Pour elle, c'était sans doute une façon de rendre gloire à Jésus. Elle croit que Jésus est le Messie, le Sauveur attendu. Dans son esprit, comme dans celui de ceux qui croient au Christ à ce moment-là, Jésus va régner, il va chasser les Romains et dominer la région. C'est la réalisation du salut. Or, comment ce salut est-il venu ? Le cri de cette femme donne une réponse : l'être humain a trouvé dans sa faculté de procréer la solution au problème du mal et de la mort ; c'est de la vie biologique que vient le salut.

Le salut par la vie biologique.

Ce fut, un temps, l'approche de l'humanité tout entière, lorsqu'elle plaçait dans ses enfants l'espoir des lendemains qui chantent.
Cette conception existait déjà dans les sociétés préhistoriques et primitives, au moment où la vie en dehors d'un clan signifiait la mort à brève échéance et qu'il fallait avoir beaucoup d'enfants pour vaincre les ennemis ou avoir de meilleures chasses.
Abraham est un témoin de cet état d'esprit. Quand Dieu lui parle de récompense, sa première réaction est de rappeler son manque de descendance (Gen 15, 1.2). Il n'a pas d'enfant Abraham, et donc pas d'espoir de salut. Son clan, sa tribu va s'éteindre, et lui-même, Abraham, disparaîtra des mémoires. Il mourra totalement, définitivement, parce qu'aucun héritier ne sera là pour se souvenir de l'ancêtre et lui donner, par là même, une sorte d'immortalité, manifestée par l'établissement d'une dynastie.
C'est pour toutes ces raisons que la procréation a été longtemps considérée comme le moyen de salut par excellence. Mais cette conception entraîne des conséquences.

Les conséquences du salut par la vie biologique :

La première est l'idée que tout salut ne dépend que des capacités humaines ; à l'image de la procréation, qui est naturelle. L'être humain aurait en lui tout ce qu'il faut pour se sortir des pires situations. Il n'a donc pas besoin de Dieu, ou de quelque autre aide extérieure à lui-même. Mais vous savez ce qui se passe lorsqu'on est convaincu de pouvoir se sortir de toutes les situations. Notre salut réclame la réalisation de toutes nos capacités, et pour que ce salut se réalise on ne tolère pas qu'une volonté extérieure s'oppose à la nôtre. C'est une question de survie. Il s'en suit une glorification de soi et de ses propres capacités qui empoisonne tous les rapports humains, car il faut alors lutter contre toute hégémonie d'autrui susceptible d'entraver l'épanouissement de mes capacités, et donc mon salut.

La deuxième conséquence est que, dans la foulée des règles relatives à la fécondité, l'humanité a établi quantité de lois sensées favoriser le salut collectif ou individuel. La fécondité a, en effet, très tôt, fait l'objet de commandements dans le but d'avoir une nombreuse descendance. La circoncision en fait partie (elle évite le phimosis, préjudiciable à la procréation). Nous avons déjà mentionné les règles relatives à la soi-disant impureté féminine qui stigmatisent l'absence de grossesse.
Ce n'est pas par hasard que la religion s'est toujours intéressée à la sexualité. Dans l'esprit des anciens, les deux sont liées par la question du salut.
Enfin, ces lois et ces règles sont instaurées par ceux qui savent. Ce pouvoir fonde leur prestige et leur autorité sur le peuple.
C'est ainsi que naît la religion. Une religion qui veut faire le "salut" de l'humanité :

  • En séparant le pur de l'impur et le sacré du profane, et donc les individus en castes et catégories.
  • En proposant des œuvres spécifiques à accomplir pour obtenir le pardon.
  • En multipliant les interdits de toutes sortes.
  • En enfermant les hommes et (surtout) les femmes dans des rôles et des comportements précis.
  • En plaçant tout sous l'hégémonie de la loi.

Voilà le résultat de la glorification de la vie biologique ! C'est contre cette religion légale que Jésus s'est dressé.

Jésus et les prétentions de la vie biologique.

Que répond Jésus à la femme qui l'interpelle ? Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent.
Jésus ne tombe pas dans le piège de l'exaltation des capacités humaines comme moyen de salut, ce que l'apôtre Paul appelle : la chair.
Le Christ se situe sur le plan spirituel, c'est-à-dire dans la foi aux promesses et à la grâce de Dieu, indépendamment de ce que l'individu peut accomplir ; mais qu'il accomplira cependant, gratuitement, sans penser à son salut, parce qu'il croit que son salut est déjà acquis par Dieu.
L'important c'est la parole de Dieu, que Jésus invite à écouter et à garder.
L'important c'est la parole de Dieu, c'est-à-dire une vérité extérieure à nous-mêmes. C'est Dieu qui sauve et non les facultés humaines, même celles de la procréation, pourtant extraordinaires.

La tentation pouvait cependant être grande, pour Jésus, de fonder une dynastie. Mais vous imaginez les discussions théologiques qu'aurait susciter la présence d'enfants de Jésus. Il y a déjà eu tellement de controverses au sujet de la nature du Christ. Les chrétiens se sont même intéressés à la nature des ancêtres de Jésus, notamment de Marie.
Quant au pouvoir dans l'Eglise, une descendance de Jésus n'aurait pas manqué de faire valoir des droits familiaux. C'est d'ailleurs arrivé sans que Jésus ait eu d'enfants, puisque Jacques (Le Mineur), le frère de Jésus, a exercé un véritable pouvoir sur l'Eglise de Jérusalem et le judéo-christianisme ; parallèlement à l'autorité des disciples qui l'a finalement emporté.

Ce phénomène s'est aussi produit dans l'islam où, après la mort de Mahomet, le parti de la famille et le parti des compagnons du prophète se sont opposés. C'est là l'origine du schisme entre les shi'ites et les sunnites.

Comme quoi les revendications familiales ne manquent jamais de se manifester, même dans le domaine de l'autorité religieuse ; alors que, sur ce plan, on pourrait s'attendre à ce que ce soit l'Esprit qui dirige et non la chair.

En répondant comme il l'a fait, c'est-à-dire en proposant une filiation spirituelle et non charnelle, le Christ met l'accent sur la liberté de la grâce.
La filiation n'est pas réservée aux membres d'une famille ou d'une caste, elle est ouverte à tous ceux qui croient comme Abraham, dit Paul (Gal 3, 7).
En répondant comme il l'a fait, le Christ libère les individus de l'impact d'une religion légale. Les hommes, et surtout les femmes, ne sont plus enfermés dans des attitudes obligatoires.

La femme qui s'adressait à Jésus fut peut-être déçue de la réponse du maître. Mais c'est cette réponse là qui libère vraiment les femmes. Jésus révèle que l'individu a de la valeur en lui-même, et non parce qu'il est fils ou mère de quelqu'un. Finis les honneurs ou les déshonneurs dus à l'hérédité. Chacun peut être fils ou fille de Dieu sans autre procuration que celle du Christ et de l'Esprit.

Si le protestantisme n'a pas conservé le culte de Marie qu'il avait hérité du catholicisme, ce n'est pas seulement pour des raisons scripturaires et théologiques. Il est vrai que le Nouveau Testament ne mentionne jamais la vénération à Marie et que la déification de Marie donne naissance à une mythologie chrétienne calquée sur les mythes païens.
Mais ce n'est pas la raison essentielle pour laquelle le protestantisme n'a pas conservé la médiation de Marie et des Saints, c'est parce que cette médiation proclame un salut par l'homme, et s'oppose donc à la liberté de la grâce.