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BENISSEZ CEUX QUI VOUS PERSECUTENT

Luc 15, 11 à 32 - Matthieu 5, 43 à 48 - Romains 12, 14 à 18 - Genèse 12, 1 à 5

C’est par ce texte que commence, dans le livre de la Genèse, l’histoire des Patriarches. Dieu propose à Abram de le bénir. En 3 versets, le texte utilise 5 fois le terme bénir ou bénédiction ; c’est dire l’importance de ce concept.
L’histoire du peuple de Dieu, dans la Bible, est liée à la bénédiction. On peut déjà en tirer une définition du peuple de Dieu : c’est un peuple béni de Dieu.

Dieu ne demande à Abram qu’une chose : quitter son pays. Je ne sais pas si on peut légitimement parler de son pays, car, à l’époque et dans cette partie du monde, les populations étaient essentiellement composées de migrants qui se déplaçaient au long du Croissant fertile, avec leurs troupeaux. De ce fait, la notion de pays est toute relative. D’ailleurs, cela n’a visiblement pas été un cas de conscience pour Abram, que de quitter cette région. Abram ne discute pas à ce sujet avec Dieu. La question n’est pas là pour Abram. Le problème réside dans le sens de la bénédiction.

Quels sont le sens et la portée de la bénédiction de Dieu ? C’est la question que pose le récit. Car Abram a une conception particulière de la bénédiction ; une conception différente de celle de Dieu. La conception d’Abram apparaît rapidement dans le récit ; alors que celle de Dieu mettra du temps à se révéler.

La conception d’Abram

Elle apparaît dès que le récit donne la parole à Abram devant Dieu (trois chapitres plus loin en Genèse 15, 1-3). C’est là qu’Abram dit à Dieu : Seigneur Dieu, que me donneras-tu ? Je m'en vais sans enfant.
A travers la bénédiction, Abram recherche une certaine forme de bonheur. C’est une conception humaine, naturelle, celle qui serait donnée par Monsieur Tout-le-monde à qui on demanderait comment il comprend la bénédiction. On aurait des réponses du genre :
- Etre béni, c’est connaître la réussite, la richesse, le pouvoir.
- Etre maudit, c’est aller de galère en galère.
- Etre riche et bien portant, c’est être béni. Alors que le maudit est pauvre et malade.

C’est un peu la conception d’Abram, même si, pour lui, la bénédiction s’accompagne d’un élément incontournable : les enfants. Pourquoi les enfants ? Parce que pour Abram (comme pour tout individu à l’époque) le bonheur est dépendant de la descendance.

Le bonheur est dépendant de la descendance, non seulement en ce qui concerne la vie de tous les jours. En effet, à cette époque il n’y avait pas de système de retraite par répartition. Ce qui signifie que chaque individu pouvait espérer vivre une bonne vieillesse, à condition que ses enfants s’occupent de lui. Et pour cela, il faut en avoir des enfants !
Le bonheur est donc dépendant de la descendance, non seulement en ce qui concerne la vie de tous les jours, mais aussi pour ce qui est de l’espérance au-delà de la mort, et de la renommée. Il faut dire que (en ces temps reculés) l’Hébreu n’a pas encore élaboré une croyance en une survie de l’âme sans le corps. Comme le corps disparaît dans la mort, on croit généralement que l’individu tout entier meurt définitivement. L’Israélite ne peut espérer survivre dans la mémoire des vivants que s’il a des enfants, sinon, il sera oublié, et donc véritablement mort. Malgré sa richesse, Abram a le sentiment que tant qu’il n’a pas d’enfant, il n’est pas béni.

La conception de l’auteur du récit, en ce qui concerne la bénédiction

Cette conception se veut être celle de Dieu. Elle professe que la bénédiction n’est pas dépendante de la présence d’un enfant, mais de la présence de Dieu, et de la relation de confiance qui existe entre Abram et lui.
Or, cette confiance ne naît pas en un jour, elle prend du temps pour apparaître ; c’est pourquoi Dieu va faire patienter Abram. Et comment va-t-il le faire patienter ? En lui promettant l’enfant désiré, et en lui faisant attendre 25 ans la réalisation de la promesse.
Et, pendant ce temps passé en relation avec Dieu, la confiance va se développer en Abraham ; jusqu’au jour où il est capable de sacrifier son fils à Dieu (Genèse 22). C’est-à-dire de sacrifier son sens de la bénédiction à celui de Dieu.

Abraham aura alors compris que l’on peut être considéré comme maudit par les hommes tout en étant béni par Dieu.
- Que l’on peut être sans espérance humaine et cependant plein d’espérance en Dieu.
- Que l’on peut être pauvre à vue humaine et pourtant riche pour Dieu.
- Que l’on peut être misérable et malade aux dires des hommes, mais précieux aux yeux de Dieu.
- Que l’on peut être rejeté et méprisé par les gens, tout en étant un envoyé du Père. Comme Jésus a été accusé et crucifié comme un coupable, bien que Fils de Dieu et béni du Père.

Jésus a pleinement révélé que les enfants de Dieu ne sont pas forcément puissants et dominateurs, que la bénédiction ne rime pas toujours avec réussite et assurance tous risques, que l’Evangile de Jésus-Christ n’implique pas automatiquement la prospérité.

 

Des personnages d’une parabole de Jésus ont eu aussi à comprendre cette leçon.

En Luc 15, 11-32, Jésus raconte la parabole du père qui bénit ses fils.

Le plus jeune dit à son père : donne-moi ma part d’héritage. Pour lui, être béni, c’est être riche et vivre une vie d’insouciance.
Et le père partage son avoir entre ses deux fils.
C’est encore rare à notre époque. Encore plus à l’époque de Jésus.
Qu’est-ce qu’on a dû se moquer de lui quand il racontait cette histoire ! Le public devait se dire qu’on n’avait jamais vu un père aussi stupide, pour se laisser ainsi malmené par ses fils. Or, ce père de la parabole, c’est Dieu lui-même. Voilà pourquoi, je préfère appeler cette parabole : la parabole du Père qui bénit ses fils.

Nous verrons (tout à l’heure) en quoi il les bénit.

Les deux fils vont prendre des chemins différents dans les faits ; même si les démarches sont, dans le fond, identiques.
Le plus jeune va dépenser tous ses biens dans les plaisirs et l’insouciance. Devenu pauvre et près de mourir de faim, il rentre en lui-même (Luc 15, 17-19). Il se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim ! Je vais aller vers mon père et je lui dirai : Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.”

Je me demande si on peut comprendre ces mots comme ceux d’une vraie repentance, ou illustrant un calcul de plus. Le mieux est de se baser sur l’histoire elle-même. C’est l’attitude du père des deux fils qui nous permet de répondre. Cette attitude étant celle de Dieu, telle que Jésus la présente.

Comment qualifier l’intervention du père dans la vie du fils cadet ?

C’est une bénédiction qui ne tient pas compte du calcul du fils : le père lui coupe la parole.
C’est la vérité subjective du père qui est exprimée. Cette vérité voit de la repentance là où il n’y en a peut-être pas. Cette vérité qualifie de changement véritable ce qui n’est peut-être que calcul. Cette vérité fait aboutir le projet du fils bien au-delà de ce que ce dernier prévoyait :
- Il voulait du pain, il reçoit le veau gras !
- Il ne cherchait plus à être fils, il le reste !

Cette bénédiction est justification. Le père justifie son fils, il lui pardonne. C’est l’œuvre de l’amour, un amour qui n’attend pas de vraie repentance pour pardonner. La bénédiction justifie ou elle n’est pas.
Heureusement, Dieu ne répond pas toujours à nos prières !

Comment qualifier l’intervention du père dans la vie du fils aîné ?

Lequel exprime sa colère et refuse d’entrer dans la maison (le royaume).
Il a le sentiment d’être rabaissé, de ne plus avoir sa place dans la famille, dans la maison. Raison pour laquelle il ne veut pas rentrer.
Il n’attend pas la grâce, mais la justice. Il veut être rémunéré normalement pour services rendus (chevreau). Et il attendait le même tarif pour son frère.
La parole du père doit lui faire voir les choses autrement.

L’intervention du père est, là encore, une bénédiction qui ne tient pas compte des calculs du fils aîné. Comme pour le fils cadet, le père sort à sa rencontre ; c’est toujours le Père qui vient vers nous.
Le père affirme la place du fils aîné auprès du père (v. 31). Il est toujours avec le père, et tout ce qui est au père est à lui.
Le père n’a pas d’autre explication à son attitude que l’amour qu’il a pour son fils cadet (15, 32). C’est une parole de bénédiction qui ouvre la porte de la grâce et non de la justice.
La bénédiction est un appel à entrer dans une relation de confiance avec le père. Cela implique le deuil d’un droit à la récompense de leurs œuvres (le salaire de l’ouvrier, le chevreau pour services rendus). Ce deuil n’est possible que conjugué à la confiance à la bénédiction paternelle. Mais cela signifie un deuil plus difficile encore : accepter que la vérité de ma vie réside dans la parole d’un autre.

 

L’Eglise reçoit une mission. Quelle est cette mission ?

La mission de l’Eglise est de faire connaître au monde la parole de bénédiction de Dieu. Autrement dit, de révéler l’amour du Père par Jésus.

Comment faire connaître l’amour de Dieu au monde entier ?

En répondant aux invitations de bénédiction que des hommes et des femmes demandent à l’Eglise. La question se pose de savoir à quelles invitations l’Eglise peut répondre.
Y a-t-il des limites à l’accompagnement des personnes demandant la bénédiction de Dieu ?

Deux éléments de réponses nous sont donnés par l’Evangile :

- Si nous demandons à ceux qui réclament la bénédiction d’être impeccables pour la recevoir, nous ne bénirons jamais, car personne ne mérite la bénédiction divine.

- Et si nous ne bénissons pas nous n’obéissons pas au Seigneur qui nous a donné pour mission de bénir.

Les textes qui confient à l’Eglise cette mission de la bénédiction, demandent de bénir aussi ceux qui nous persécutent :
- Matthieu 5, 44 et 45 : Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes.
- Romains 12, 14 : Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez et ne maudissez pas.

Si le Seigneur nous invite à bénir même ceux qui nous persécutent, à qui donc refuser la bénédiction ?

Bibliquement, il n’y a donc pas de limites à la pratique de la bénédiction ; parce que bénir, c’est annoncer l’amour inconditionnel de Dieu, et parce que nous sommes tous pécheurs.
Il n’y a pas de grands et de petits péchés. Nul ne mérite la bénédiction de Dieu.

Nul doute que ces arguments ont pesé lourd dans la décision du Synode national de l’Eglise protestante unie de France de 2015, d’ouvrir la possibilité de pratiquer une bénédiction liturgique des couples mariés de même sexe qui veulent placer leur alliance devant Dieu.

Curieusement, c’était déjà pour renverser une démarche fondamentalement familiale, religieuse et sexuelle que Dieu a relevé le défi d’Abram. Il s’agissait de montrer à Abram que la foi, la relation à Dieu peut exister indépendamment de tous les calculs humains.

Aucune règle civile ou religieuse ne peut, ni ne doit s’opposer à la foi ; pas même, les coutumes sensées refléter la justice. Car c’est par grâce que Dieu vient établir une relation avec tous les êtres humains, parce qu’il aime tous les hommes, toutes les femmes et tous les enfants.

Or rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus notre Sauveur (Romains 8, 39). L’amour de Dieu sera toujours plus fort que tous les interdits.