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LAISSEZ CROÎTRE ENSEMBLE JUSQU'A LA MOISSON

Matthieu 13, 24 à 43 – Genèse 3, 1 à 6 – Psaume 127, 1. 2 – Romains 12, 19 à 21 et 14, 10 à 14

Si les évangiles ne nous apprenaient pas que Joseph était charpentier, on pourrait supposer que Jésus est né dans une famille de cultivateurs, tant il utilise les images de la nature, et de l'agriculture en particulier, dans sa prédication.  Le texte qui nous est proposé en présente deux : l'ivraie et le bon grain, et le grain de sénevé, sans oublier qu'au début du chapitre se trouve la parabole du semeur.

Nous nous attarderons, aujourd'hui, sur la parabole de l'ivraie et du bon grain.

La parabole de l'ivraie et du bon grain

Le message de cette parabole n'est pas évident ; comme pour toute parabole. On croit souvent qu'une parabole est facile à comprendre, parce que c'est une histoire présentant des scènes de la vie courante, mais ce n'est pas la raison que Jésus invoque pour justifier cette méthode d'enseignement.

Lorsque, au verset 10 (du même chap. 13), les disciples demandent à Jésus pourquoi il prêche en parabole,  Jésus répond, en substance, que c'est afin que ceux qui sont insensibles et endurcis ne comprennent rien. Et au verset 35, le psaume 78 est évoqué pour définir la parabole comme la prédication des choses cachées depuis la création du monde. Mais la révélation de ces choses n'est pas automatique, c'est pourquoi les disciples demandent des explications, comme c'est le cas pour les paraboles du semeur et de l'ivraie et du bon grain.

L’explication de cette parabole (v. 36-43) pose quelques problèmes :

Elle est de l'ordre du décodage, avec des définitions très précises et limitées des acteurs et des éléments de l'histoire : le champ c'est le monde, l'ennemi c'est le diable, la moisson c'est la fin du monde ... etc. Or ce n'est pas dans les habitudes de Jésus d'expliquer ses paraboles. Les deux seules paraboles expliquées, dans tous les évangiles, sont la parabole de l'ivraie et du bon grain, et la parabole du semeur, toutes deux présentes dans ce chapitre 13 de Matthieu. D’ordinaire, Jésus laisse toujours l'Esprit agir dans le cœur des disciples, afin qu'ils tirent eux-mêmes le message qui leur est nécessaire.

D’autre part, le vocabulaire de l'explication n'est pas celui utilisé couramment par Jésus.  Jésus ne parle pratiquement pas de fin du monde, d'anges, de fournaise ardente ou de fils du malin. Je parle de vocabulaire et non de concepts. Nous avons ici le langage utilisé par une certaine frange de chrétiens des débuts de l'Eglise, des chrétiens intéressés par le combat entre le bien et le mal, l'opposition à l'empire romain, l'apocalypse et la fin des temps. Les explications des paraboles du semeur et de l'ivraie sont des ajouts de ces chrétiens au texte des évangiles.  C'est pourquoi il faut chercher dans la parabole même, et non dans ces explications rajoutées, la portée de son message.

La parabole du bon grain et de l’ivraie est, en quelque sorte, une suite de la parabole du semeur. Cette dernière s'intéressait surtout aux semailles ; la parabole de l'ivraie et du bon grain s'attarde plus sur la moisson. C'est cet aspect là qui intéresse particulièrement les partisans de l'apocalypse, car la moisson fait référence, pour eux, à la fin des temps, au jugement dernier, et donc à la séparation du bien et du mal, le domaine de prédilection des légalistes qu'ils sont.

Et il semble bien que ce soit là le thème principal de cette parabole.

Cette parabole oppose le bien au mal ; d'où son titre : L'ivraie et le bon grain.

Elle oppose le bien au mal, et pas forcément les bons aux méchants. Considérer l'ivraie et le bon grain comme des individus est de l'ordre de l'interprétation, telle qu'elle nous est donnée dans les versets 36 à 43. La parabole, elle-même, n'est pas aussi précise.

L'ivraie et le bon grain peuvent, légitimement, représenter des principes ou des idées.

Dans cette opposition entre le bien et le mal, la parabole met en action des serviteurs qui se proposent de déraciner l'ivraie avant la récolte. Mais le maître leur dit d'attendre la fin de la maturité des plantes. La moisson n'étant d'ailleurs pas faite par les serviteurs en question, mais par des moissonneurs.

Le maître dit aux serviteurs d'attendre la fin de la maturité des plantes, parce qu'en arrachant l'ivraie, ils risquent d'arracher le blé.

Cette remarque repose sur l'observation des travaux des champs. Car, s'il est possible et souhaitable d'arracher les mauvaises herbes parmi les salades ou les carottes, il est risqué de le faire dans un champ de blé, car, non seulement l'arrachage de l'ivraie va déraciner une partie du blé, comme le dit Jésus, mais le passage même des ouvriers dans le blé va abîmer la récolte future.

Mais la réponse du maître ne dépend pas que de l'observation de la campagne. Le but du Christ est d'apporter un enseignement, et cette remarque en fournit l'un des trais essentiels.

La parabole du bon grain et de l’ivraie apporte les enseignements suivants :

Ce n'est pas aux serviteurs du Seigneur de faire le tri entre l'ivraie et le bon grain. Ils n'en sont, tout simplement, pas capables. Jésus le dit : en voulant arracher l'ivraie ils déracineront automatiquement le bon grain.

Les serviteurs du Seigneur ne sont pas capables de faire le tri entre l'ivraie et le bon grain, parce qu'ils ne savent pas forcément reconnaître le bien du mal, que ce soit des idées ou des personnes. S'ils savaient le faire, cela signifierait qu'ils ont mangé du fruit de l'arbre du bien et du mal, et qu'ils se prennent pour Dieu, selon la tentation du serpent en Eden (Gen 3, 5).

Faire le tri entre le bien et le mal, c'est l'ambition des serviteurs de la parabole. En proposant d'être les juges du bien et du mal, ils veulent prendre la place des moissonneurs, la place de Dieu, seul apte à juger au moment de la moisson.

D’autre part, la parabole enseigne que le jugement a lieu à la fin, lorsque les personnes, les choses et les événements ont suffisamment mûri pour pouvoir être discernés avec justice. Il faut donc être patient.

Enfin, il faut accepter de ne pas intervenir : laissez croître ensemble, dit Jésus aux serviteurs. Il faut accepter de ne pas intervenir,  et donc ne pas croire que l'évolution de l'histoire dépend de nous. Personne n'est indispensable.

Il faut accepter de ne pas intervenir,  parce que l'intervention humaine est, dans la majorité des cas, de l'ordre du jugement, et donc de l'accusation des uns par les autres ; ce que Jésus n'a jamais cautionné.

La parabole de l'ivraie et du bon grain préconise la non-intervention.

Que l'être humain n’intervienne pas, parce qu’il n'agit pas au bon moment, parce qu’il n'est pas patient, parce qu’il se donne un rôle qui dépasse ses compétences : en l'occurrence il se prend pour Dieu.

La parabole de l'ivraie et du bon grain préconise la non-intervention,  parce que l’être humain croit que c'est en jugeant (les événements, les gens et les choses) qu'il fait avancer l'histoire.

Cette parabole est une critique à l'égard des légalistes, des intolérants et de tous ceux qui pensent détenir la vérité. Jésus leur dit (et nous dit) : laissez croître ensemble l'ivraie et le bon grain.

Cela ne veut pas dire qu'il faut rester inactif, mais le chrétien est un vrai serviteur, c'est-à-dire qu'il ne cherche pas à être le maître, à être Dieu.

Le chrétien laisse le jugement à Dieu, il laisse croître ensemble l'ivraie et le bon grain.

La parabole de l'ivraie et du bon grain préconise la non-intervention, parce que Dieu conduit l'histoire.  C'est lui qui fait croître la semence. C'est un thème très fréquemment présenté dans les paraboles inspirées de la nature, telles que la parabole de la semence qui pousse toute seule (Marc 4, 26-27).

C'est une leçon de confiance (foi) que donne cette parabole :

De même que Dieu fait pousser le minuscule grain de sénevé pour aboutir à une plante imposante …

De même que la pâte lève grâce au levain invisible …

Dieu veille sur sa création pour la conduire à la moisson finale.

Plus nous intervenons dans ce processus et plus nous risquons de faire des dégâts ; à cause de notre impatience et de notre incapacité à juger.

La parabole commence par les mots : Le royaume des cieux est semblable à un homme ...

Quel homme ?

Le serviteur qui veut arracher tout ce qui n'est pas conforme à son idéal ? Non !

L'homme qui a semé une bonne semence dans son champ, la semence du respect, de la liberté, de l'amour.

L'homme qui dit : Laissez croître ensemble l'ivraie et le bon grain.

C’est lui, Jésus, cet homme qui sème et qui moissonne.

C’est lui, Jésus, le seul homme capable de reconnaître le bon grain de l’ivraie, mais qui cependant les laisse croître ensemble, car il n’est pas venu pour juger, mais pour sauver (Jean 3, 17).

Tous ceux qui, en s’abstenant de juger, vivent cette confiance qui produit la patience et la paix sont des signes du royaume des cieux.