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LES SIGNES DE LA MULTIPLICATION DES PAINS

Jean 6, 1 à 15 − 2 Rois 4, 42 à 44 − Ephésiens 4, 1 à 7 et 11 à 16

Ce texte de Jean est une introduction. Non seulement parce qu'il commence le chapitre 6 de son évangile. On sait bien que ce ne sont pas les auteurs bibliques qui ont fixé les chapitres de leurs textes.

Non ! Ce texte de Jean est une introduction, parce que l'essentiel de ce chapitre 6 est formé du discours de Jésus sur le pain de vie, et que l'on a ici un épisode de la vie du Christ où il est question de pain et de nourriture. Pourquoi, en effet, ne pas introduire le discours par l'événement, en l'occurrence miraculeux, qui aborde le même thème, à savoir le pain. Vous me direz que le rapport est un peu facile, car les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) relatent aussi la multiplication des pains, mais ne rappellent rien du discours sur le pain de vie. Pourquoi Jean établit-il un lien entre les deux épisodes alors que les synoptiques n'en mentionnent qu'un ? Parce que l'auteur du 4ème évangile ne raconte pas la multiplication des pains comme le font Matthieu, Marc et Luc.  

On se rend compte que les auteurs bibliques prennent des libertés par rapport aux faits. Il y a des différences entre les textes, et ces différences donnent à chacun des récits sa spécificité et son message.

Quelles comparaisons peut-on faire entre les récits de la multiplication des pains ?

Jean ne dit pas que Jésus a enseigné la foule et guéri les malades à cet instant. Ce que les synoptiques révèlent tous les 3 (Mat 14, 13 ; Marc 6, 34 ; Luc 9, 11). Jean laisse plutôt entendre que la foule s'est rassemblée autour du Christ pour voir Jésus faire des miracles comme les jours précédents.  Mais il ne dit pas que le Seigneur a fait des miracles ce jour-là. Il semble, au contraire, que Jésus s'entoure de ses disciples sur la montagne.

Jean ne mentionne pas l'intervention des disciples qui disent à Jésus de renvoyer la foule afin qu'elle achète de quoi manger dans les villages. Matthieu, Marc et Luc présentent les choses ainsi, mais pas Jean.

Jean ne relate pas, bien sûr, la réponse de Jésus : Donnez-leur vous-mêmes à manger. A quoi (dans les synoptiques) les disciples répondent : Nous n'avons que 5 pains et 2 poissons. Marc ajoute qu'ils ne peuvent acheter de la nourriture pour tous avec 200 deniers. Somme que Jean mentionne aussi : dans son évangile, Philippe dit en effet : Les pains qu'on aurait pour 200 deniers ne suffiraient pas pour que chacun en reçoive un peu.

Enfin, dans Matthieu, Marc et Luc, les disciples distribuent les pains et les poissons à la foule.

Chez Jean, c'est Jésus qui distribue.

Par contre, Jean ajoute que Jésus monte sur la montagne (il est présenté comme au-dessus de la foule) et que la Pâque, la fête des juifs était proche. Jean veut établir un lien entre la multiplication des pains et la Pâque, c'est-à-dire entre le pain et le sacrifice.

D’autre part, d’après Jean, Jésus questionne les disciples (en l’occurrence Philippe) concernant la foule. C'est lui qui prend l'initiative. Il demande : Où achèterons-nous des pains, pour que ces gens aient à manger ? Jésus dit cela pour l'éprouver, car il savait ce qu'il allait faire, ajoute l'évangile selon Jean. Dans les évangiles synoptiques, Jésus fait le miracle pour répondre à une demande (des disciples). Chez Jean, Jésus sait à l'avance ce qu'il va faire, et c'est lui qui conduit les événements.

Pour Jean, les cinq pains et les deux poissons sont donnés par un jeune garçon, alors que, chez Matthieu, Marc et Luc, ils semblent apportés par les disciples.

Dans le 4ème évangile, Jésus ordonne aux disciples de ramasser les morceaux qui restent, alors que les synoptiques disent seulement : On emporta ce qui restait ...

Enfin, Jean ajoute la remarque finale de la foule : Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde (v. 14), et la volonté de cette foule de couronner Jésus  (v. 15).

On remarque donc que Jean insiste sur la personnalité et la dignité de Jésus. Au détriment, semble-t-il, des disciples, qui ne sont plus des intermédiaires entre Jésus et la foule. Dans l'évangile selon Jean, les disciples ne prennent plus d'initiatives et n'apportent plus rien ; ils ne font plus que faire asseoir les gens et ramasser les restes.

C'est Jésus qui dirige toute l'opération. C'est lui qui décide du moment où le miracle aura lieu, et non plus les disciples. C'est lui qui distribue le pain.

Pourquoi tout est-il ainsi centré sur Jésus dans l'évangile selon Jean ? Pour préparer le discours sur le pain de vie, où Jésus dit essentiellement : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim  (6, 35). C'est Jésus le pain de vie, personne d'autre. Le Messie, le Seigneur, c'est lui. C'est le thème essentiel de l'évangile selon Jean. D'où la remarque finale : celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde.

Certes Matthieu, Marc et Luc présentent aussi Jésus comme le seul Seigneur, mais avec d'autres arguments.

Les synoptiques mettent en avant la compassion du Christ.

Matthieu et Marc parlent de la pitié de Jésus pour la foule. Jésus est le Seigneur proche des humains. Il a pitié, compassion des hommes, et il invite ses disciples à avoir compassion aussi, et à participer à son œuvre d'amour. Il les invite en leur disant : Donnez-leur vous-mêmes à manger. Jésus est un Seigneur à portée des humains.

Le Christ de Jean est plus éloigné, au-dessus des hommes ; encore qu'il intervient sans intermédiaire, mais il est divin, il se donne en tant que Dieu, comme l'agneau du sacrifice de la Pâque. Il est la manne qui vient du ciel, le pain de vie. Il est la vie et il donne la vie. C'est le message du chapitre 6 de l'évangile selon Jean.

On peut être surpris de la façon dont des textes bibliques rendent différemment compte d'un même événement, être gênés pas ces différences, et se demander lequel des évangiles il faut croire.

Certains peuvent même être choqués au point d'en arriver à ne plus rien croire du tout.

Ces diverses versions d'un même événement (pratique courante dans la Bible) illustrent le fait que l'importance du texte biblique réside dans son message et non dans sa correspondance aux faits. Face à de tels textes, nous sommes obligés de conclure que nous ne savons pas ce qui s'est vraiment passé, mais cela n'a pas d'importance, puisque le but de ces récits n'était pas journalistique mais théologique. L'important, c'est le message et non l'histoire. Alors, quel est le message de la multiplication des pains ?

La multiplication des pains est un signe.

Chez Matthieu, Marc et Luc, elle est le signe de la compassion et de l'amour du Christ.

Chez Jean, la multiplication des pains est le signe que l'homme n'a pas la vie en lui-même et que la vraie vie vient de Dieu révélé en Jésus-Christ.

Les deux messages ne s'opposent pas, mais sont complémentaires. L'Evangile, c'est l'ensemble des deux. C'est en ce double message que nous sommes invités à croire.