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DU DIEU DE L’ORAGE À LA SOURCE D’EAU VIVE

Deutéronome 28, 15 à 24 − Deutéronome 11, 10 à 17 − Matthieu 5, 43 à 48 − Jean 4, 10 à 15

On pourrait continuer la lecture longtemps. Tout le chapitre 28 est rempli de malédictions. Sauf  les 14 premiers versets où il est décrit les bénédictions que le Seigneur accordera à Israël si celui-ci est fidèle à la loi de Dieu et s’il suit ses chemins. Des bénédictions telles que celles présentées aux versets 11 et 12 : Le Seigneur te donnera le bonheur en faisant surabonder le fruit de ton sein, de tes bêtes et de ton sol, sur la terre que le Seigneur a juré à tes pères de te donner. Le Seigneur ouvrira pour toi le réservoir merveilleux de son ciel, pour faire tomber en son temps la pluie sur ton pays, et bénir ainsi toutes tes actions.

Mais cela ne représente que 14 versets, alors que le florilège de malédictions courre sur 54 versets (jusqu’au verset 68). Et ces malédictions ne sont pas que des mots. On voit bien que pour l’Israélite, les bénédictions et les malédictions ne sont pas qu’acquiescement ou désaveu de Dieu, mais ce sont des malheurs qui sont annoncés pour les infidèles. Des malheurs tels que la maladie, la fuite devant les ennemis qui exploiteront son sol et les membres de sa famille, la faim, la soif, la nudité et la privation de toutes choses, jusqu’à manger ses propres enfants. Dieu promet l’exil, le retour en Egypte pour y être de nouveau acheté comme esclave ; mais il n’y aura pas d’acheteur, conclut le passage.

Tous ces malheurs se résumant finalement dans ces versets 16 et 17 du chapitre 11 : Gardez-vous bien de vous laisser séduire dans votre cœur, de vous dévoyer, de servir d’autres dieux et de vous prosterner devant eux : car alors la colère du Seigneur s’enflammerait contre vous, il fermerait le ciel et il n’y aurait plus de pluie, la terre ne donnerait plus ses produits, et vous disparaîtriez rapidement du bon pays que le Seigneur vous donne.

Mais pourquoi y a-t-il ces textes dans la Bible ? Au risque de faire passer Dieu pour un dieu dur qui préfère ses lois à ses créatures.  (lire la suite …)

Pourquoi cette peur, cette vision d’un dieu méchant ?

Parce que la vie n’est pas facile. Il faut se battre pour survivre et réussir. Et ce que l’être humain vit sur le plan physique et économique, il l’imagine de la même façon dans le domaine spirituel. Il pense que les difficultés qu’il connaît en ce qui concerne la santé ou la réussite en général sont des conséquences de ses choix et de sa conduite. Ce peut être le cas ou non, il n’y a pas de règle en la matière.

Il croit donc que Dieu est un juge qui fait les comptes des erreurs et des bonnes actions humaines et qui bénit ou punit en conséquence. C’est exactement le sens de ce texte du Deutéronome.

C’est là que l’image de l’eau est parlante. Nombreux sont les passages qui évoquent la bénédiction en l’illustrant par la pluie qui vient désaltérer le sol. Par exemple Deut 11, 13 et 14 : si vous écoutez vraiment mes commandements, ceux que je vous donne aujourd’hui, en aimant le Seigneur votre Dieu et en le servant de tout votre cœur, de tout votre être, je donnerai en son temps la pluie qu’il faut à votre terre, celle de l’automne et celle du printemps : tu récolteras ton blé, ton vin nouveau et ton huile.

Le symbolisme de l’eau dans l’Ancien Testament.

L’image de l’eau est très parlante pour plusieurs raisons :

Parce que les Israélites ne sont pas des marins. Ce sont essentiellement des cultivateurs et des éleveurs. Les Hébreux sont attachés à la terre. Leurs légendes parlent de monstres marins : tel que le Léviathan. Pour eux, la mer c'est la mort. Avec son aspect changeant, mouvant, elle n’offre pas de consistance propice à la réalisation, à l’équilibre. Comme le dit le Ps 104, 25 et 26 : Voici la mer, grande et vaste de tous côtés, où remuent, innombrables, des animaux petits et grands. Là, vont et viennent les bateaux, et le Léviatan que tu as formé pour jouer avec lui. Pour l’Israélite, la mer symbolise le désordre. Est-ce une conséquence de l'épisode de la mer rouge, ou une donnée culturelle générale aux sémites ?

Quoi qu’il en soit, dans la pensée biblique, l’eau a toujours constitué une menace, un danger. Mais, l'eau c'est aussi la vie. C'est particulièrement vrai dans le désert ; or les Israélites vivent dans des régions désertiques.

L’eau est très importante au Moyen Orient de par sa rareté. Cependant, toutes les régions de cette partie du monde ne se valent pas pour ce qui est de la présence de l’eau. Le pays le plus favorisé au Moyen Orient est l’Egypte. Même s’il n’y pleut pas beaucoup, les habitants de ce pays n’ont aucun problème avec leur fleuve. Le Nil est régulier et ses inondations sont une bénédiction.

Le problème se pose différemment en Mésopotamie. Là, le chaos est à l’image des inondations du Tigre et de l’Euphrate. Ces inondations imprévisibles sont d’ailleurs à l’origine du mythe du déluge. Le salut est vu alors comme un contrôle, une maîtrise de ces inondations. Il passe soit par la connaissance humaine de techniques permettant ce contrôle ; le salut sera vu alors comme le résultat d’un savoir faire humain, d’une œuvre réalisée par l’homme. Mais le salut peut aussi passer par l’intervention d’un dieu possédant cette maîtrise. Il est logique que, dans ce contexte, en Mésopotamie, le dieu principal soit le dieu des eaux douces : Enki. Il sauve l’humanité en lui apprenant l’irrigation. La religion mésopotamienne véhicule donc l’idée d’un salut inspiré par un dieu, mais mis en œuvre par les hommes. Il y a de ça dans le récit biblique du déluge.

C’est encore différent en Canaan, où habitent les Cananéens et les Israélites. Différent, parce qu’en Canaan, il n’y a pas de fleuve qui permette d’irriguer les terres. Deutéronome 11, 10 à 14 met l’accent sur la différence entre l’Egypte et Canaan : le pays où tu entres pour en prendre possession n’est pas comme le pays d’Egypte d’où vous êtes sortis : tu y faisais tes semailles, et tu l’arrosais avec ton pied comme un jardin potager ; le pays où vous passez pour en prendre possession est un pays de montagnes et de vallées, qui s’abreuve de la pluie du ciel, un pays dont le Seigneur ton Dieu prend soin …  Et si vous écoutez vraiment mes commandements, … je donnerai en son temps la pluie qu’il faut à votre terre.

En Canaan, le malheur, c’est la sécheresse et la famine qui s’en suit, à cause de l’absence de pluie. Lutter contre le chaos et la mort passe par la venue régulière de la pluie. Il est normal, alors, que le dieu principal des Cananéens soit Baal, le dieu de la pluie et de l’orage. Il en va de la survie de ces peuples qui n’habitent pas au bord des fleuves et qui comptent donc sur la pluie pour faire pousser les pâturages de leurs troupeaux et le blé de leur pain. Ceci explique pourquoi les Israélites (qui vivaient aussi dans ces régions) étaient toujours tentés d’adorer Baal.

Baal est le dieu sauveur qui fait tomber la pluie. D’où la rivalité avec le Dieu des Pères qui se présente (on a lu les textes) comme le Dieu qui fait aussi tomber la pluie. Le prophète Elie pose la question aux Hébreux (en 1 Rois 18, 23) : Jusqu’à quand danserez-vous d’un pied sur l’autre ? Si c’est le Seigneur qui est Dieu, suivez-le, et si c’est le Baal, suivez-le ! Quelle est la divinité la plus efficace ?

Ces constatations manifestent que la religion, le choix des divinités adorées et la pratique pour le faire sont directement liés à la survie.

La religion est un moyen de survie comme un autre. Au même titre que la guerre, la diplomatie, le commerce … etc. La religion se veut efficace. Pourquoi donc adorer un dieu inefficace ? S’il ne répond pas aux prières, on change de divinité. La nouvelle sera peut-être plus rentable. C’est ce raisonnement qui poussait les Israélites à adorer Baal ; car, vivant en Canaan, ils avaient, eux aussi, besoin de la pluie.

Et nous, avons-nous, nous aussi, besoin de la pluie ?

Certainement. Nous tenons aussi à la vie, puisque la pluie, finalement, symbolise la vie. Et certains sont prêts à obéir, à être serviteurs, voire esclaves pour espérer dans une survie. Ils sont prêts à considérer Dieu comme un marchand, un juge qui sauve ou qui perd, soit parce qu’il l’a décidé de toute éternité, soit parce que l’être humain l’a mérité par son comportement.

Pourquoi pas nous ? Pourquoi, malgré les textes de l’Ancien Testament, ne voyons-nous pas Dieu comme un rémunérateur ? Pour utiliser un des termes appliqués à Dieu dans le Coran ; mais aussi dans l’épître aux Hébreux (11, 6).

Et bien, non, nous ne voyons pas Dieu ainsi, parce que nous avons appris du Christ une autre théologie : c'est-à-dire un autre regard, une autre compréhension de Dieu.

Pourquoi ne pas voir Dieu comme celui qui récompense ?

Parce que nous sommes chrétiens ?

Qu’est-ce qu’être chrétien ?  Le chrétien est celui qui entend et qui croit à un autre discours sur Dieu que cette présentation typiquement humaine que l’on trouve, par exemple, dans le Psaume 18, 21-27 : Le Seigneur me traite selon ma justice, il me traite selon la pureté de mes mains, car j’ai gardé les chemins du Seigneur, je n’ai pas été infidèle à mon Dieu.
Toutes ses lois ont été devant moi, et je n’ai pas répudié ses commandements.
J’ai été intègre avec lui, et je me suis gardé de toute faute.
Alors le Seigneur m’a rendu selon ma justice, selon la pureté qu’il a vue sur mes mains.
Avec le fidèle, tu es fidèle ;  avec l’homme intègre, tu es intègre.
Avec le pur, tu es pur ; avec le pervers, tu es retors.

Le chrétien voit Dieu comme Jésus le voit. Or, même avec le pervers, Dieu n’est jamais retors. Pour Jésus, Dieu est celui qui fait tomber la pluie sur les justes et les injustes (Mat 5, 45).  Ce n’est pas pour rien que Jésus reprend l’idée de la pluie, et qu’il la présente avec beaucoup de réalisme. Il n’est, en effet, pas possible d’imaginer que Dieu puisse rendre la justice à travers le climat et les intempéries ; car chaque fois qu’il pleut, c’est toute une région qui est arrosée. Or, dans cette région, il y a forcément des justes et des injustes. Dieu n’est ni juge, ni assurance, sinon aucun d’entre-nous ne peut espérer.

C’est par amour que Dieu s’est donné en Jésus. Seul un service par amour peut correspondre à ce qu’il a donné. Mais servir par amour, c’est participer au ministère de Jésus, et donc vivre avec lui une certaine communion.

Ainsi le chrétien ne voit pas Dieu comme celui qui récompense. Pour lui, Dieu n’est pas rémunérateur, sinon on ne peut goûter la communion avec le Seigneur. En effet, la communion n’est pas possible dans le calcul. Le dialogue entre Jésus et la femme samaritaine est symptomatique à ce sujet, non seulement parce qu’il y est question d’eau, mais parce que tout au long de l’entretien, cette femme se méfie, elle calcule, elle ne croit pas ce que Jésus dit. Il ne peut pas y avoir de communion dans ces conditions. La communion implique la confiance, la paix et la joie.

De même, il ne peut pas y avoir, non plus, de communion sans le don. Jésus donne l’eau vive.

Cette eau n’est ni gagnée, ni méritée, ni payée. C’est finalement la prière de cette femme : Seigneur, donne-moi cette eau pour que je n’aie plus soif (Jean 4, 15), qui dénoue le dialogue.

A cette prière, Jésus répond toujours. Et cette eau devient une source qui irrigue les autres.

Malgré tout ce que les Israélites ont apporté à Baal, ils n’étaient sûrs de rien avec lui.

Mais, me direz-vous, nous non plus nous ne sommes sûrs de rien ; en tous cas, pas de voir nos prières exaucées. En effet ! Mais il y a une grande différence entre les adorateurs de Baal et celles et ceux qui essaient de suivre Jésus.  Ceux qui sacrifiaient à Baal, attendaient un résultat concret à leur adoration : au minimum, la pluie pour faire germer leur blé.

J’ose espérer que nous n’attendons rien de Dieu que nous n’ayons déjà, sinon notre service et notre amour ne sont pas gratuits. Et c’est la porte ouverte au calcul et à la rivalité ; alors que Dieu attend la communion.