PAUL ENTRE CIEL ET TERRE

Actes 9, 17 à 26 – Romains 8, 33 à 39 – Marc 10, 28 à 31

Au fil du texte biblique nous trouvons souvent les serviteurs de Dieu dans des situations bien étranges et périlleuses. On pourrait croire que le service de Dieu est bien mal récompensé !

On trouve ainsi Daniel dans une fosse aux lions, Jérémie au fond d'une citerne boueuse ou Esaïe se promenant nu dans les rues de Jérusalem.

Et je vous propose ce matin de trouver Saul de Tarse, tout fraîchement converti, dans une corbeille…

Mais qui était Saul de Tarse et pourquoi se trouvait-il dans une situation aussi embarrassante ?

Saul était un de ces individus que nous trouvons fréquemment dans les évangiles, interrogeant Jésus et essayant de le prendre au piège de quelque question théologique difficile, grands défenseurs de la loi, souvent scandalisés, toujours imbus de bonnes pratiques.

Peut-on guérir le jour du sabbat ? Pourquoi tes disciples ne jeunent-ils pas? Pourquoi ne se lavent-ils pas les mains ? Pourquoi manges-tu avec des gens de mauvaise réputation ? La loi permet-elle à un homme de renvoyer sa femme ?

Ces pharisiens connaissaient parfaitement les lois de l'Ancien Testament et passaient des heures à en débattre. Saul de Tarse était l'un d'entre eux, et pas des moindres. Docteur de la loi, instruit à Jérusalem, aux pieds du grand Gamaliel, mais aussi excellent hellénisant, connaissant les poètes et les philosophes du monde gréco-romain. Un homme extrêmement intelligent et instruit, fils d'un notable de bonne famille juive de la diaspora.

Maintenant, suspendu entre ciel et terre, à bord de la corbeille brimbalante, Paul fait l'expérience de l'humiliation.

Traité comme un malfaiteur, un moins que rien, il prend place dans cet improbable vaisseau. A quoi servait cette corbeille suffisamment grande pour contenir un homme adulte ?

Dans l'antiquité les villes étaient ceintes de murs, comme notre bonne ville de Chabeuil au Moyen-âge. Les marchands venaient de la campagne pour vendre leurs produits en ville. La corbeille était bien pratique pour commercer le long des murs, sans avoir à faire le tour pour entrer par les portes.

On mettait l'argent dans la corbeille et on la descendait vers le commerçant, puis on la faisait monter avec du grain, des légumes ou des animaux destinés à l'abattage. Mais cette nuit-là on y trouve Paul recroquevillé parmi les épluchures d'oignons et les feuilles de chou flétries. Quelle déchéance !

Et ce n'est qu'un début. Tout le long de sa vie de serviteur il en subira d'autres, d'humiliations et d'épreuves. Voici ce qu'il en dira plus tard :

Cinq fois j'ai reçu des Juifs les trente-neuf coups de fouet ; trois fois j'ai été battu de verges par les Romains; une fois lapidé; trois fois j'ai fait naufrage... Labeur et fatigue, veilles fréquentes, faim et soif, jeûnes répétés, froid et nudité ! (2 Corinthiens 11, 25-27).

Lui l'orgueilleux docteur, pratiquant irréprochable, devient un homme méprise et menacé de mort !

Suspendu entre ciel et terre, Paul fait l'expérience du reniement des siens. Les Juifs pieux de Damas, ses confrères, sont d'abord stupéfaits par sa volte-face. Ensuite ils sont confondus par son enseignement, car Saul est un redoutable orateur, et il présente les écritures éclairées par le Messie Jésus. Ils ne tardent pas à décider de s'en débarrasser une fois pour toutes. La sentence est la mort. Mais la perte des siens est souvent pire que la mort !

Suspendu entre ciel et terre, dans les ténèbres, Paul fait l'expérience de la confiance.

Oui, la muraille de Damas est haute la corde qui le retient bien fragile. Paul est impuissant, immobilisé, sans échappatoire autre que cette périlleuse descente.

Et qui tient la corde ? Qui tient la vie de Paul entre ses mains ? Ses nouveaux amis, des chrétiens qui ont cru en sa conversion et qui lui ont pardonné.

Ces chrétiens-là même qu'il abhorrait, ces chrétiens qu'il voulait sortir de leurs maisons et livrer aux autorités pour qu'ils soient punis.

Oui, il est entré à Damas pour maltraiter ces hommes, le voilà suspendu à leur bon vouloir…

Suspendu entre ciel et terre, Paul fait l'expérience de la rédemption. Quelle est la chose la plus difficile pour un être humain ? Changer. Changer est si difficile qu'on finit par ne plus y croire. Mais Paul s'est converti. Il a abandonné ses certitudes les plus chères, les plus solides, le socle de sa vie, pour des convictions contraires aux siennes. Il fait l'expérience du pardon complet et total que Dieu lui offre. Il devient un homme nouveau.

Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. (2 Corinthiens 5,17)

Suspendu entre ciel et terre, l'abîme à ses pieds, Paul fait l'expérience de la verticalité. Avant, il était un homme de l'horizontalité. Il se déplaçait d'une ville à l'autre, dans une quête éperdue de pureté dans la pratique de la loi. Il demandait des lettres de recommandation au souverain sacrificateur de Jérusalem et allait de ville en ville afin d'extirper l'hérésie des synagogues. Il persécutait et il fuyait. Il persécutait les disciples de Jésus mais il fuyait sa conscience, les aiguillons de Dieu, et ces voix qui le tourmentaient, la voix d'Etienne sous les coups de pierres, la voix des malheureux qu'il livrait. C'était une quête sans fin. La quête du zèle, de la haine et du fanatisme, la quête humaine, de laquelle Dieu est absent. Ce que Jésus appelait "parcourir mers et continents pour faire des prosélytes plus mauvais que soi !" (Mat 23,15)

Cette ligne droite éperdue de haine et de zèle va être coupée par la verticalité de la ligne de Dieu. La ligne qui vient du haut vers la terre, la ligne de Jésus qui quitte le ciel pour s'incarner et vivre sa destinée d'homme jusqu'à la crucifixion.

Paul fait l'expérience du croisement des destinées, lui, l'horizontal, Jésus le vertical, les deux qui se rencontrent dans la fulgurance du chemin de Damas, dans la vision de cette croix de la rencontre, la croix de la conversion.

Dorénavant, Paul l'apôtre sera un vertical, comme son maître, dans son mouvement vers les autres, vers l'humilité, le pardon et le service.

Suspendu entre ciel et terre, Paul est le premier protestant.

Premier protestant tout d'abord parce qu'il fait l'expérience de la finitude de la loi. Dans ses efforts pour être un homme juste, quel était son sentiment le soir, à l'heure de la dernière prière, alors qu'il avait passé sa journée à nuire ? Il devait se sentir bien mal, car le zèle n'apporte pas la paix, il apporte l'inquiétude et la culpabilité. Comme autrefois Luther dans son couvent, se mortifiant, il sentait les aiguillons de l'Esprit le guider vers la reddition à Dieu.

Paul est le premier protestant parce qu'il prêche la grâce.

 Seule la grâce de Dieu peut sauver l'homme, le changer et l'amener aux bonnes pratiques. A travers l'espace et le temps il transmet dans ses épitres les mots qui vont ébranler le christianisme quinze siècles plus tard : Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie.… (Ephésiens 2,8)

Paul est le premier protestant parce qu'il n'a pas peur de tout remettre en question. Tout d'abord ses propres certitudes, mais aussi les institutions religieuses de son époque. Il affronte les prêtres et le Sanhédrin, ces vénérables institutions millénaires qui se réclament de Moïse.

Comme Luther, bien plus tard, n'a pas eu peur d'affronter et d'ébranler l'institution papale, malgré les menaces de mort et de damnation éternelle.

Paul est le premier protestant parce qu'il croit tous les hommes égaux devant Dieu. Devant Dieu il n'y a point d'acception de personnes, dit-il (Romains 2,11). Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. (Galates 3,28).

Quinze siècles plus tard, Luther dira : tout chrétien baptisé est prêtre, évêque et pape !

Ainsi peut-on aller à Dieu sans passer par des intermédiaires, sans craindre d'être incompétent ou mal reçu. Ainsi peut-on lire soi-même les écritures et en tirer des leçons.

Dans sa corbeille brimbalante, Paul trouve enfin la paix.

Cette corbeille est le sas qui le mène vers une nouvelle vie. Une vie de voyages, travail et tribulations, certes, mais aussi une vie d'amour, de paix et de pardon.

Sorti de la corbeille, Paul trouvera un nouveau moteur pour sa vie. L'amour du Christ. L'amour du Christ nous presse, dit-il. (2 Cor 5,14).

Paul, sorti de sa corbeille, croit qu'il est aimé de Dieu. Il croit que rien ne pourra le séparer de l'amour de Dieu (Romains 8,39). Croyons avec lui.