JE CROIS ! VIENS AU SECOURS DE MON MANQUE DE FOI !

Marc 9, 14 à 29  −  Genèse 15, 1 à 6  −  Luc 17, 5 et  6

Voici un épisode plutôt compliqué de la vie de Jésus. On y trouve plusieurs thèmes : L’échec des disciples devant la maladie ;  la guérison par Jésus ;  des reproches de Jésus aux disciples ; l'analyse de la déclaration du père de l’enfant malade ;  le rôle de la prière dans la guérison … Cela fait déjà beaucoup, et je n’ai pas tout dit.

Mais ce récit est dépendant d’une idée : la foi. On rencontre cette notion à différents moments du passage : Jésus appelle les disciples : génération incrédule ;  au verset 22, le père de l’enfant malade implore l’aide de Jésus par ces mots : si tu peux quelque chose, viens à notre secours … A quoi Jésus répond : Si tu peux !... Tout est possible à celui qui croit. C’est alors que le père a cette prière étrange : Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi !

C’est cet aspect particulier de la foi qui m’a attiré dans ce texte. Je me suis dit que pour démarrer l’année ecclésiale sur le thème de la foi (et sous le titre : Nous croyons …), ce récit avait des choses à nous dire, ne serait-ce que par sa présentation décapante de la foi.

Mais que dit vraiment ce texte ? Et que s’est-il passé ?

L'événement se passe après la transfiguration. Jésus était sur la montagne avec Pierre, Jacques et Jean. En l'absence de Jésus, un homme a prié les disciples de délivrer son fils possédé. Mais les disciples n'y sont pas parvenus. Le père de l’enfant malade dit que les disciples n’ont pas eu assez de force pour chasser le démon. Un discours qui met l’accent sur la puissance, peut-être la technique, le savoir faire … Pour être un serviteur de Dieu il faut être compétent et efficace.

C’est là que Jésus leur reproche leur manque de foi (v. 19). La foi est-elle un instrument qui permet un meilleur témoignage, un argumentaire plus serré, une analyse plus juste ? Et donc d’emporter l’adhésion à tous les coups ? En quoi les disciples ont-ils manqué de foi ? La suite du récit le dira.

Jésus demande des précisions au père du malade. Alors le père raconte à Jésus comment l’esprit domine son fils. Puis il finit son intervention par une prière : si tu peux quelque chose, viens à notre secours …  Jésus relève alors cette demande en disant : Si tu peux !... Cet homme mettrait-il en doute les compétences de Jésus ? Il faut dire qu’il a été refroidi par ses disciples.

Jésus veut faire réfléchir cet homme à ce sujet. Il n’y a pas de reproches dans la bouche de Jésus. C’est juste une proposition d’analyse de la déclaration de ce père qui souffre. Dans le genre : qu’en penses-tu ? Est-ce que je peux faire quelque chose ? Le crois-tu ? Me fais-tu suffisamment confiance pour te confier à moi…, pour me confier ton fils ? Car si tu crois en moi, si tu me fais confiance … alors tout est possible.

Jésus ne prend pas beaucoup de risques en tenant ce discours à cet homme ; car ce père en détresse prévoit déjà la suite en disant : Viens à notre secours. Cet homme ne fait aucune promesse du genre : Si tu guéris mon fils, je ferai ceci, ou cela pour toi … Le « si tu peux … » peut être considéré comme un gage de liberté. La balle est dans le camp de Jésus, c’est Jésus qui sait s’il peut ou pas ; l’homme, lui, ne sait pas.

D’autre part, cet homme n’envisage pas de pouvoir s’approcher de Dieu. Il n’y a pas de marchandage dans sa prière, du genre : J’irai à l’autre bout du monde pour toi ; ou je serai un fidèle parmi les fidèles … Non ! Seulement une prière, un souhait qui ne dépend que de Dieu seul : Viens ! Car l’homme ne peut pas aller à Dieu ; seul Dieu peut venir vers l’être humain. Tout est dans cette première déclaration de cet homme. Ce qui ne l’empêche pas de faire une véritable déclaration de foi. Dès que Jésus a dit : tout est possible à celui qui croit.

Ce père en souci fait la confession de foi suivante : Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi !

Elle est étrange cette déclaration ; étrange, parce que contradictoire ! Il faudrait savoir : croit-il ou n'a-t-il pas de foi ? On serait tenté de lui demander de se déterminer.

Manque-t-il de foi, cet homme qui prie : viens au secours de mon manque de foi ?

Si l'on considère que la  foi est relation et confiance,  alors non, il ne manque pas de foi, car il demande la présence du Christ en disant : viens ! Il a donc la foi.

Si l'on pense que la foi est certitude, alors certainement il manque de foi. Car il n'est sûr de rien cet homme. Il ne sait pas si son enfant sera sauvé. Son absence de certitude le désarçonne, l'angoisse, lui fait peur ; et lui fait croire qu’il n’a pas la foi. D’où sa question à Jésus.

Les circonstances y sont pour beaucoup. Il est, en effet, relativement facile d'avoir des certitudes quand tout va bien, mais quand tout se détraque, quand on est confronté au malheur, alors on ne sait plus. De même quand on a la vie devant soi et que l'on est en santé, tout est possible ; mais quand on sent la fin approcher, les certitudes s'estompent. La perte progressive des capacités humaines rend vulnérable et fait ressortir l'incapacité de se sauver soi-même. Alors on a le sentiment de ne plus avoir la foi, et on  a peur de tout faire rater, d'être un empêchement à la guérison, au salut. D'où cette prière : viens au secours de mon manque de foi !

Alors que c'est justement la foi, la vraie, la confiance qui émerge à cet instant. Et sa prière est exaucée.

Qu'est-ce que la foi ?

Nous pensons habituellement qu'elle correspond à cette seule déclaration : je crois. Mais cette expression est l'affirmation de la croyance, non de la foi. Le croyant croit que Dieu existe, et ça s'arrête là. Vous savez comme moi que beaucoup de personnes en sont là ; elles croient que Dieu existe, mais elles n'ont pas de relations avec lui.

Or, la foi est relation, contact, lien, alliance avec Dieu. C'est ce qu'exprime la prière du père de l'enfant : Viens !

C'est la prière de la foi, non de la croyance.

C'est la demande de celui qui, non seulement croit que Dieu existe, mais qui croit que Dieu rencontre l'être humain en Jésus-Christ, et que cette rencontre est l'œuvre de Dieu et non de l'homme.

L'interlocuteur de Jésus dit : viens ! Il ne dit pas : je viens ! Comme si c'était à lui d'aller vers Dieu.

La foi, c'est être sûr de Dieu, ce n'est pas être sûr de soi, sinon cette "foi" nous pousserait à nous passer de Dieu ; et ce serait le contraire de la relation.

La foi, ce n'est pas être sûr des choses, des règles établies, ni même des dons de Dieu, sinon ces valeurs prennent la place de Dieu, et l'on sombre dans le fanatisme. Le doute, l'incrédulité à l'égard de ces choses ne s'oppose pas à la foi, au contraire.

C'est pourquoi, la foi se manifeste dans la confiance.

Une confiance qui n'impose rien à Dieu, contrairement au fanatique bardé de certitudes.

Une confiance qui s'appuie sur ce que Dieu croit et fait, et non sur la capacité de l'homme à croire et à faire. C'est pourquoi le père de l'enfant parle de son manque de foi.

Quelle est notre foi ?

Lorsque Dieu veut intervenir dans nos vies. Nous hésitons peut-être. Pourtant nous pouvons aussi déclarer : Je crois !

Nous hésitons, parce que nous avons peur que ça ne marche pas. Peut-être avons-nous aussi peur que ça marche, parce qu’après les choses ne seront plus les mêmes. C’est fou ce que les hommes aiment les situations qui ne changent pas.

Nous voulons d’abord avoir beaucoup de foi pour être sûrs, mais être sûrs, ce n’est pas de la foi ; car la sécurité nous coupe de Dieu, qu’elle vienne de la croyance ou d’ailleurs, car il n’y a pas de foi sans confiance. Mais de la confiance en Dieu, non dans la foi.

Si j’attends d’avoir des réserves de foi pour venir à Dieu, c’est que je mets ma confiance non en Dieu, mais en la foi elle-même, comme dans une formule magique. Alors la foi devient un faux dieu. Cette foi devient la mienne. Je dirai : j’ai la foi ; j’aurais oublié que la foi vient de Dieu.

Je n’ai pas d’autres sécurités que le Seigneur lui-même, qui peut répondre quand il veut, comme il veut, ou ne pas répondre. Et je dois accepter cette liberté de Dieu, sinon je remplace la foi par des certitudes.

En Luc 17, 5. 6, les disciples demandent plus de foi à Jésus. Pourquoi ? Pour faire face, pour répondre aux besoins, pour un témoignage plus puissant, pour être plus fidèle, plus proche du Seigneur … Mais n’est-ce pas, au contraire, une démarche qui peut nous éloigner du Seigneur ? Car si j’ai toute la foi nécessaire pour accomplir la volonté de Dieu, qu’ai-je encore besoin du Seigneur ? C’est la raison pour laquelle les disciples ne peuvent pas faire le miracle. C’est pour cela que Jésus dit que les disciples sont « incrédules », et pose la question : jusqu’à quand serai-je auprès de vous ? Car c’est par la foi, que le fidèle dit à Dieu : Viens !

C’est pourquoi Jésus rappelle  que c’est par la prière que ces « miracles » se réalisent. C’est-à-dire en demandant à Dieu d’agir, et non en comptant sur notre foi.

Les rapports du chrétien avec Dieu ne sont pas des rapports de commerce, mais d’amitié, d’amour dans une confiance totale. C’est ça la foi, et c’est pour ça que Jésus ne veut pas en donner des tonnes aux disciples. Il leur parle, en effet, de la plus petite graine connue à l’époque, disant que ce « volume » de foi est amplement suffisant. On n’a pas « beaucoup » de foi, on en a ou on n’en a pas.

Si je fais des réserves de foi, n’est-ce pas pour éprouver une sécurité qui, en fait, détruit mon besoin de Dieu, donc ma relation avec lui, donc ma confiance, ma foi ? Désirer avoir beaucoup de foi, c’est vouloir se passer de Dieu. Or, se passer de Dieu, c’est le péché. C’est pourquoi Kierkegaard disait que le contraire du péché, ce n’est pas la vertu, mais la foi.