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JESUS, DIEU AVEC NOUS DANS LE PECHE

Matthieu 5, 43 à 48 – Osée 6, 1 à 6 – 2 Corinthiens 5, 16 à 6, 2 – Matthieu 9, 9 à 13

Il y a des expressions terribles dans la Bible, telles que celle-ci qui demande la perfection : Vous serez parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

On pourrait s'attendre à ce que les hommes ne lisent pas ces phrases et ne les retiennent pas, mais c'est, au contraire, le commandement que l'homme religieux va retenir et répéter, car l'être humain recherche la perfection, tout particulièrement en religion. C'est même la caractéristique essentielle de la religion, elle propose, ou ordonne, une perfection résultant d'une morale, d'une loi, d'une suite d'interdits.

Pourquoi cet attrait pour la perfection, alors que l'être humain n'est pas parfait, et que cette recherche le condamne ? Parce que c'est ainsi qu'il pense s'opposer au malheur, au mal.

Tout part, en effet, du problème du mal.

Mais qu’est-ce que le mal ?

Le mal vu comme étant le malheur.

C’est la plus ancienne définition humaine du mal. Dans cette optique, le mal, c'est ce qui fait mal. C'est ce qui s'oppose à la vie et au bonheur.

Au début de son histoire, l'homme, dépassé par les forces qui l'entourent, met le mal sur le compte des dieux. Et l'être humain ne juge pas ces dieux, puisqu'ils sont dieux et puissants, ils peuvent tout se permettre. Il n'y a pas de morale à cette époque ; d’où la présence, dans l'Ancien Testament, de textes où Dieu est présenté comme ordonnant des massacres ou détruisant des villes et des peuples.

Le mal comme péché.

Puis, plusieurs éléments ont modifié la compréhension du mal. L'être humain ne s'est pas contenté de subir le destin, il a voulu expliquer le malheur, en connaître l'origine.

Des progrès techniques ont fait prendre conscience à l'homme de son pouvoir sur la matière, et sur la nature ; des progrès tels que l’irrigation par exemple. En maîtrisant ses approvisionnements et en assurant sa survie malgré la sécheresse, l’être humain manifestait un pouvoir sur la nature.

Parallèlement, les hommes ont commencé à réfléchir sur un plan individuel et non seulement collectif. L'individu est devenu plus important que la tribu, et un acteur de l'histoire. Au lieu de subir le destin, il faisait l'histoire.

On s'est rendu compte, aussi, qu'une action humaine pouvait apporter le malheur. Avec le temps, la part de l'homme dans le malheur a pris de plus en plus de place. Le mal n'était plus seulement le malheur, mais la faute, le péché. Le malheur est devenu la conséquence du péché.  Le vrai mal, c'était le péché.

En conséquence, l'être humain n'est plus victime, mais responsable du mal, et les sociétés (et donc les religions) vont s'attacher à lutter contre les fautes, génératrices de malheur.

Comment vont-elles s'y prendre ?

La religion propose deux moyens pour faire face au malheur et au péché : la perfection et l’expiation.

La perfection. (On en parlait justement).

La religion la propose afin de ne plus commettre de fautes génératrices de malheurs. Dans ce but, tous les peuples ont établi des coutumes et des lois à respecter obligatoirement. Tous les aspects de la vie sont concernés : de la nourriture aux rites religieux, en passant par le respect du sacré et des autorités.

Pour l'être humain, obéir à ces règles, c'est ne plus pécher, et donc être parfait.

La loi prend alors une importance capitale. Ce fut le cas en Israël, au 5ème siècle av. J-C, au retour de l'exil. Ce qui était considéré comme bien, à l'époque, est devenu Le Bien par excellence et la volonté divine.

Ce système légaliste entraîne plusieurs conséquences :

   -   Le salut (qui se confond avec l'absence de malheur) passe par l'obéissance à la loi.

   -   La société tend à être uniforme. Plus la loi est précise et plus son observation produit une identité particulière. Et cette identité, image de la perfection, doit être défendue coûte que coûte, sinon le malheur va s'abattre sur toute la collectivité. Dans ce contexte, être différent porte atteinte à l'identité du groupe. Cet état d’esprit conduit les individus à se surveiller. Tout le monde épie tout le monde. Le particularisme est pourchassé.

   -  L'accusation du prochain. Surtout si un malheur frappe. En effet, selon la relation établie entre le péché et le malheur, si une catastrophe se produit, c'est que quelqu'un a mal agi. Afin d'être soi-même disculpé, on doit trouver un coupable. L'accusation devient un moyen de salut personnel.

   -   La peur d'être pris en faute.

   -   La culpabilité, car, inévitablement, le plus grand accusateur, c’est soi-même.

   -   Le désir d'être reconnu sans reproche. D'où le calcul, l'hypocrisie, la recherche de l'apparence. Tout ceci s'appelle l'autojustification. Elle consiste à nier la faute ou à la compenser par une œuvre soi-disant bonne.

On arrive, ici, au 2ème moyen que la religion élabore pour s'opposer au mal.

L'expiation.

C'est la suite logique de l'accusation et du principe de compensation.

Afin d'enrayer la conséquence du péché (le malheur) on compense la faute en sacrifiant le coupable.

Le sacrifice (jusque là utilisé pour obtenir les bénédictions divines) devient expiatoire. Par ce geste on espère rétablir la justice, lésée par la désobéissance à la loi. Seulement, comme tous les individus commettent des fautes à un moment ou à un autre, l'humanité risque de disparaître tout entière dans une multitude de sacrifices expiatoires. Pour éviter ce travers, les religions ont élaboré le principe de la substitution : un animal pouvait être sacrifié à la place du coupable, parce que les sangs humain et animal sont identiques.

L'expiation :

   -  Donne au malheur la couleur de la justice. En quelque sorte, le malheur expie la faute.

   -  Présente la souffrance et la mort comme des œuvres bonnes pour compenser le mal. La souffrance et la mort ne sont donc plus le mal. Le mal n'est plus le mal, et tout est confondu.

Enfin, l’expiation sous-entend que Dieu est un juge et qu'il fait des comptes. La pratique religieuse et la connaissance de Dieu (c’est-à-dire, la théologie) sont liées.

Par cette religion humaine, l'homme s'est enfermé dans le péché.

Parce qu'il ne connaît pas Dieu, l’être humain le voit comme un homme qui juge, punit et calcule. Presque automatiquement, l’individu cherche à acheter ce Dieu qui compte les fautes. Parce qu'il veut, à tous prix, éviter le malheur (sauver sa peau), il institutionnalise sa peur et prend Dieu pour un ennemi.

Que dit et fait Jésus face au mal et au péché ?

Jésus ne s'oppose pas à la loi en tant que telle. Il sait que la loi est indispensable à toute société. Jésus déclare lui-même : Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes. Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir (Mat 5, 17).  

Mais en commentant la loi, Jésus touche à son aspect immuable. En effet : dire : Vous avez appris qu'il a été dit, mais moi je vous dis … (Mat 5, 43 à 44), c'est changer, modifier la loi, et donc lui enlever son caractère divin. Jésus établit donc  que la loi est nécessaire, mais il enseigne qu’elle n'est pas divine, immuable, éternelle.

Et, par là même, il relativise la notion de péché. Le péché n'est pas défini une fois pour toute. Comme la loi et la morale, le péché est subjectif, il est dépendant d'une histoire, d'une culture, d'une mentalité donnée. Chacun a son idée du péché. Au nom de quoi mon prochain serait-il sacrifié sur l'autel de ma conception du péché ?

Pour Jésus, le péché n'est pas la transgression d'une lettre, mais l'absence d'amour.

C'est ce qui motive sa relation avec les pécheurs. Jésus mange avec des personnes qualifiées de pécheresses par les religieux de son temps (Mat 9, 10), et cela sans conditions :

Il ne leur demande pas d'avoir une obéissance parfaite à la loi avant d'entrer chez eux.

Il n'exige pas l'expiation de leurs fautes passées pour être pardonnés.

Jésus les rencontre dans leur imperfection et dans leur péché.

Cette attitude scandalise les chefs religieux. A leurs yeux, Jésus se compromet.

Il a deux façons de leur répondre :

Jésus place l'amour au-dessus de l'expiation.

Il le fait en reprenant les mots d’Osée 6, 6 : Allez apprendre ce que signifie : Je veux la compassion et non le sacrifice (Mat 9, 13).

L'expiation n'est pas le remède au péché. Dieu ne veut pas de sacrifices, disaient déjà Amos et Esaïe. Il n'en a pas besoin pour pardonner le péché de l'homme, il n'a même pas besoin de la mort de Jésus. Celle-ci n'est pas un sacrifice expiatoire, elle est le péché par excellence, la mort injuste de l'innocent pour sauvegarder des privilèges. La religion en a fait le rite suprême, comme pour excuser la monstruosité humaine.

Dieu n'a pas besoin d'un geste de l'homme, d'un rite, d'un sacrifice pour pardonner, sinon il n'y a plus de grâce. Dieu sauve parce qu'il aime. Point !

Le vrai remède au péché, c'est l'amour.

L'amour couvre une multitude de péchés, dit Pierre (1 Pierre 4, 8).

Il bannit la peur, dit Jean (1 Jean 4, 18) ; il n'est donc plus nécessaire de construire un système de protection à base de perfection et d'expiation.

Et l’apôtre Paul écrit que l’amour est l'accomplissement de la loi (Rom 13, 10).

Jésus revendique l'appartenance au monde du péché.

C'est sa réponse à la demande de perfection.

La religion veut un Dieu et un Messie parfaits, selon les règles humaines. Jésus, lui, mange et boit avec les pécheurs. Or manger et boire c'est le signe de la communion. Jésus s'assimile aux pécheurs, il fait corps avec eux.

C’est l’idée défendue par Paul lorsqu’il déclare que Jésus a été fait péché pour nous (2 Cor 5, 21).  Ce qui ne veut pas dire que Jésus a péché, mais qu'il était pécheur aux yeux des moralisateurs de son temps.

La réalité de la condition du Christ, face au péché, n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui change tout, c'est la perception que l'on en a. C'est cette vérité qui nous fait réagir.

Jésus répond à la volonté de perfection en assumant le mal. Son but n'a jamais été d'atteindre un niveau élevé de perfection, mais au contraire de s'abaisser jusqu'à notre condition de pécheurs. Il le fera jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la mort. Sans avoir commis de faute, il supportera le malheur, et par là, il casse le lien que les hommes ont voulu établir entre le malheur et la faute. Le mal, c'est avant tout le malheur, la souffrance. Jésus s'est battu contre toutes ces formes de mal, sans jamais tomber dans l'accusation.

En vivant le mal jusqu'à la mort, Jésus dépasse une des conséquences du péché : la séparation.

A tout jamais, Jésus est en communion avec les pécheurs que nous sommes. Jusque dans la mort, car il vaut mieux être dans le péché avec le Christ que parfait sans lui.

Mais alors, pourquoi cette parole de Jésus : Vous serez parfaits ?

Pour répondre à cette question, il faut lire tout le verset. Jésus ajoute, en effet, comme votre Père céleste est parfait. Et comment Dieu est-il parfait ? Jésus le dit au verset 45 : Dieu fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Voilà la perfection de Dieu, vers laquelle nous devons tendre : l'amour qui ne fait pas de différence entre l'ami et l'ennemi.

Cette perfection est certes plus agréable que celle qui se fonde sur une loi, mais elle n'est pas plus facile à réaliser. Rassurons-nous, Jésus l'a déjà accomplie pour nous. Comme le Père, Jésus aime parfaitement, et comme il partage notre péché, il nous donne de partager sa perfection. Jésus a été fait péché pour nous, et nous sommes faits amour parfait en lui (1 Cor 1, 30 ;  2 Cor 5, 21). C'est la rançon de la communion.

Un jour nous serons parfaits comme notre Père céleste, parce que la communion qu'il instaure avec nous est une vraie communion. Jésus l'a vécue jusque dans le péché, et toute communion fait évoluer ; l'amour est le plus fort.

Pour l'instant, notre but n'est pas tant la perfection que la communion. C’est pourquoi, laissez-vous réconcilier avec Dieu ! (2 Cor 5, 20).