TRADITIONALISTE OU PROPHETE ?

Hébreux 1, 1 à 3 - Michée 6, 6 à 8 - Matthieu 28, 16 à 20

Ces versets introductifs de l'épître aux Hébreux discernent plusieurs temps dans l'histoire du peuple de Dieu, telle qu'elle est relatée dans la Bible. L'auteur utilise les termes autrefois et dans ces derniers temps.
Autrefois Dieu a parlé à nos pères par les prophètes ; dans ces derniers temps, il nous a parlé par le Fils. Il y a un avant et un après. La séparation entre les deux temps est, dans le texte, le fait de la venue du Christ. Il a fait la purification des péchés et s'est assis à la droite de la majesté divine dans les lieux très hauts (Hébreux 1, 3).

Et on aurait envie d'ajouter : et après ? Est-ce fini ? N'y a-t-il plus rien à attendre ? Car la glorification du Christ peut très bien être considérée comme le mot de la fin. Jésus est venu, il a tout accompli ; il n'y aurait donc plus rien à attendre.
Qu'en est-il ?

Il y a deux façons de se situer dans cette relation : religion/temps :

Insister sur ce qui a été accompli. Surtout si c'est un événement ressenti comme très important. Parce qu'il est fondateur, par exemple ; fondateur de la nation, du peuple ou de la religion en question. Ou parce qu'il est la réalisation d'une promesse ou d'un acte divin.

Si les deux circonstances se recoupent, l'accomplissement en question devient la référence à mémoriser et à renouveler par des fêtes et des rites. Tous les peuples connaissent ce phénomène. Le culte se fige dans un rappel des actes passés. Le but est de ne pas perdre les acquis ; ce qui risquerait de se produire si on oubliait leur origine. D'où l'importance de la mémoire dans une telle phase religieuse ; avec des commandements du genre : Souviens-toi …

Dans cette optique, l'impact de la tradition est très important. Aller de l'avant, changer les choses peut donner l'impression d'un reniement. Comme si l'on considérait que l'acte fondateur accompli par Dieu n'était pas suffisant pour sauver. Comme si l'on pensait que l'homme devait ajouter quelque chose à l'œuvre divine pour amener la pleine réalisation du plan de Dieu. Ce qui sous-entendrait que l'action de Dieu n'est pas parfaite.

La conception qui met ainsi en valeur les actes passés est particulièrement présente dans les religions marquées par le domaine de la prêtrise et par un culte rituel. Dans ce cadre, les prêtres font des gestes sensés reproduire l'acte fondateur (la plupart du temps un sacrifice), afin de maintenir les choses telles qu'elles sont.

Parallèlement, dans cette sensibilité, la théologie est souvent mal reçue, parce qu'elle peut produire des idées nouvelles, et donc s'opposer à la tradition et aux rites. Tout changement paraît suspect.

C'est ce qui s'est passé en Israël, lorsque la conquête du pays de Canaan fut achevée par David. Le peuple et la religion se sont installés. La promesse de Dieu à Abraham était accomplie, il n'y avait plus rien à attendre. Le temple de Jérusalem est alors construit, et les sacrifices renouvellent l'alliance passée entre Dieu et Abraham, puis Moïse.

C'est aussi ce qui s'est passé dans le christianisme, lorsque l'Eglise eut achevé, au Moyen Age, l'évangélisation de l'Europe. La chrétienté s'est installée, parce que le commandement du Christ, ordonnant aux disciples de prêcher l'Evangile, avait abouti. Le catholicisme est alors devenu ritualiste. On a construit des cathédrales, images de l'installation ; et le clergé détenait un grand pouvoir, lié au fait que rien ne devait changer. Ce fut l'établissement de la tradition, du dogme et du magistère. Si les choses avaient dû changer, cela aurait signifié que l'œuvre du Christ n'était pas parfaite, ou que l'Eglise n'avait pas obéi au maître ; et qu'elle n'était donc pas l'Eglise de Dieu.

L'inconvénient de cette attitude est que toute la vie est figée en dogmes, en rites et en règles.

 

L'autre façon de comprendre la religion par rapport au temps est d'insister sur ce que Dieu va encore réaliser.

C'est-à-dire : porter les regards vers l'avenir. Ce qui sous-entend que ce qui a été réalisé jusque là n'est ni parfait, ni définitif. Le passé est amoindri au profit du futur ; avec le risque que l'acte initial de Dieu soir relativisé, ce qui laisse la place aux actions humaines et la porte ouverte au salut par les œuvres. Car l'attente d'une nouvelle manifestation de Dieu est parfois longue et, comme Abraham qui a voulu précipiter la naissance du fils de la promesse en couchant avec Agar, l'être humain a tendance à prendre les choses en mains pour parachever l'histoire. Surtout si, parallèlement, la prédication l'encourage à préparer activement la venue du règne de Dieu. Le croyant peut alors s'imaginer indispensable à l'émergence de ce royaume ; et, par là même, à Dieu.

Cette façon de penser s'accompagne souvent d'un intérêt particulier pour l'eschatologie, c'est-à-dire pour la fin des temps, puisque l'individu est orienté vers l'avenir. Intérêt manifesté par l'apparition possible d'une multitude de scénarios ; chaque courant défendant le sien comme le seul véritable.

L'intérêt de cette option est de susciter les remises en cause, les réformes ; ainsi qu'un élan, un dynamisme certain.

Cette démarche fut celle des prophètes d'Israël ; c'est d'ailleurs la marque de tout prophétisme. Le judaïsme doit sa survie aux prophètes. Sans eux, la religion d'Israël aurait sans doute disparu, comme toutes les autres religions de l'antiquité. Elles se sont transformées par syncrétisme, ou ont été englobées dans des religions prophétiques. Ce sont les prophètes qui, en tournant le regard d'Israël vers l'avenir, ont permis au judaïsme de subsister.

Ce courant prophétique et eschatologique existe aussi dans le christianisme, avec ses prophètes, ses réformes et ses réveils. Il en existe encore, notamment dans la mouvance évangélique et pentecôtiste.

Ce courant a parfois suscité des mises au point importantes. Il a secoué les Eglises bloquées sur leurs traditions. Non par le biais de la théologie, parce que, pour les mouvements de réveil, la théologie est une réflexion stérile qui fait trop référence au passé et entretient donc la stagnation. Dans ce milieu, on préfère s'appuyer sur les émotions, les sentiments ; on parle au cœur, non à l'intelligence.
Ce courant prophétique redonne, certes, de l'élan, mais court essentiellement deux dangers :

  • Détourner la Parole de Dieu pour en faire une parole d'homme. Car, en privilégiant les émotions au détriment de la théologie, il oublie souvent les fondements de la foi.
  • Rendre le salut dépendant de l'activisme. Car il faut, à tous prix, faire avancer l'histoire selon une interprétation personnelle du plan de Dieu.


Où est la vérité dans ce débat ?

Les deux tendances (traditionaliste et prophétique) ne sont-elles pas tout simplement humaines ?

Il faut être conscient que les deux courants sont présents dans la Bible. Des passages insistent sur le devoir de mémoire et la réalisation totale et définitive du salut par Dieu ou son Messie ; étant entendu que c'est Dieu qui fait l'histoire et non l'homme. D'autre part, des textes fustigent les sacrifices et le culte établi (Es 1, 10-15), critiquent l'attachement abusif à la tradition et à la mémoire des pères (Jean-Baptiste en Mat 3, 9) et encouragent le peuple à attendre encore et toujours l'œuvre de Dieu ou le retour de son Fils.

Il est donc difficile de trancher. Et peut-être ne faut-il pas choisir l'une ou l'autre tendance, car il y a un temps pour tirer les leçons du passé et un autre pour vivre de l'espérance.

Le présent est le résultat du passé et de l'avenir, or, c'est le présent qui est important. En ne regardant que le passé ou l'avenir, on finit par ne plus vivre au présent

L'histoire religieuse nous apprend que les deux tendances alternent dans le temps au lieu de s'équilibrer. Comment parvenir à cet équilibre ?

Le traditionalisme et le prophétisme cherchent légitimement à résoudre deux problèmes :

  • Le traditionalisme redoute l'oubli de l'œuvre de Dieu, la perte des références passées. C'est pourquoi il se méfie des changements, mais reste figé.
  • Le prophétisme craint l'immobilisme qu'il considère comme la mort. Alors il bouge, change, bouleverse …, car s'il ne le fait pas, il disparaît et meurt dans la tradition. Le prophétisme s'agite, ne serait-ce que pour se convaincre qu'il est prophétique, et donc vivant. Mais rien ne lui permet d'être assuré que ce mouvement vient de Dieu. Cette vie peut être artificielle, humaine ; c'est en ce sens que la Parole de Dieu devient une parole d'homme.

Comment avancer sans oublier ? Ou, comment rester en relation, en communion dans le mouvement ?

Il nous faut revenir à la façon dont Dieu se révèle, se manifeste.

Dieu aurait pu faire parvenir à l'humanité un document, écrit ou autre, dans lequel serait mentionné tout ce que l'être humain doit faire, ne pas faire et croire pour correspondre à l'idéal. C'est-à-dire un dogme, une doctrine figée à appliquer, sans vie. Mais

Dieu est vivant. La Bible ne correspond donc pas à ce schéma.

Dieu se révèle dans l'Histoire, dans une histoire, au sein d'un peuple. Pourquoi ? Parce qu'il n'est pas statique lui-même, et parce que ce ne sont pas les choses inanimées, les idées et les gestes répétitifs qui l'intéressent, mais l'être humain. C'est pourquoi Dieu ne se contente pas de parler ; il vit avec l'humanité, il l'accompagne.

La solution se trouve dans l'accompagnement.

Dieu vient, en Jésus-Christ, accompagner les hommes et les femmes. C'est la grâce, la manifestation de l'amour de Dieu. Dieu nous accompagne jusqu'au bout de notre expérience ; c'est-à-dire jusqu'à la mort.

Dieu nous accompagne, et il invite chacun à le suivre. C'est l'invitation constante de la Bible. Dans les évangiles, Jésus invite les foules à le suivre. Michée résume le message biblique par ses mots : …que tu agisses selon l'équité, que tu aimes la fidélité, et que tu marches modestement avec ton Dieu (6, 8).

Marcher avec Dieu, c'est résoudre l'opposition : traditionalisme/prophétisme. Car le croyant avance, progresse en ne perdant rien de ce qu'il a reçu au départ, puisque celui qui lui a tout donné est sans cesse avec lui. Marcher avec Dieu, c'est tout simplement la communion ; c'est l'Eglise.

Les Ecritures nous invitent à marcher avec Dieu, parce que Dieu marche, il avance.

Le traditionalisme, qui ne veut rien oublier, ne s'en souvient pas hélas, et pense que la fidélité se trouve dans l'immobilisme.

Marcher avec Dieu, c'est suivre le Christ, marcher à son pas ; et non vouloir que Dieu nous suive, à notre rythme, comme le font les faux prophètes qui, par là même, prennent la place du Christ.

Dieu nous accompagne toujours, même si nous ne le suivons pas.

Il est là, éternellement présent, prêt à nous prendre à sa suite. La communion est toujours possible. Jésus le dit à ses disciples : Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde (Matthieu 28, 20). Cette référence à la fin du monde intéresse d'ordinaire le prophète, et il est tenté d'en donner sa version ; une version souvent fantastique, pour rendre sa parole attrayante.

Qu'est-ce que la fin du monde pour Jésus ? Il a une façon particulière d'en parler : je serai avec vous ! Encore et toujours l'accompagnement. Et cela doit nous suffire. Pourquoi espérer autre chose quand Jésus est là ?

Michée pose la question : Comment me présenter devant Dieu ? (6, 6).

Il cite les réponses classiques du rite et des sacrifices. Mais ce n'est pas la bonne réponse. La bonne réponse vient de Dieu (v. 8) : Marche humblement avec ton Dieu.

Tu n'as rien à apporter, ni offrande, ni sacrifice. La relation à Dieu est gratuite.

Tu n'as rien à apporter, si ce n'est l'humilité. Parce que c'est lui, le Seigneur, qui trace la voie. C'est le Christ, le chemin.