JE SUIS

Jean 9, 1 à 12 ; 35 à 38, Exode 3, 1 à 15, Jean 8, 52 à 59

Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance.
Avez-vous déjà pensé à la situation d'un aveugle de naissance ? Il y a une grande diffé-rence entre lui et une personne devenue aveugle après avoir vu pendant des années. L'aveugle accidentel a des points de repères connus, même s'il ne les voit plus. Si on lui décrit un paysage, un tableau, il peut l'imaginer, en fonction de ce qu'il a déjà vu.
L'aveugle-né, lui, ignore les couleurs, par exemple. Ça ne lui dit rien que vous lui parliez d'un temps gris et nuageux ou de l'éclat du soleil ; il ne peut pas l'imaginer, et s'il le fait, cela risque fort d'être différent de la réalité. Son handicap est donc double : non seule-ment, comme l'aveugle accidentel, il ne peut pas se déplacer librement, par crainte de heurter un obstacle ; mais il ignore toute une palette d'éléments qui constitue le décor de la vie, et bon nombre de ses références. L'aveugle-né est handicapé aussi intellectuellement. Il a besoin de la lumière dans tous les sens du terme : physiquement et intellectuellement. C'est le cas de l'aveugle-né de l'Evangile.

L'aveugle-né

Il est amorphe. Ce qui est normal d'ailleurs ; un aveugle a beaucoup de peine à prendre des initiatives. Il ne demande rien à Jésus ; alors que la plupart des malades ou infirmes que Jésus rencontre demande la guérison, lui ne bouge pas. C'est Jésus qui prend l'initiative de faire de la boue, de la lui appliquer sur les yeux et de l'envoyer se laver à la piscine de Siloé.
Il est tellement sans réaction, l'aveugle-né, que les disciples, qui cherchent les causes de son infirmité, sont prêts à considérer que ce puisse être à cause de ses parents. L'aveugle est si peu vivant qu'il ne peut être responsable. Il a carrément un problème d'identité.

Il a un problème d'identité. Même les gens ne le reconnaissent pas. Cela tient, bien sûr, au fait que auparavant il était aveugle et qu'il ne l'est plus ; mais cela dénote, quand même le peu d'intérêt qu'on lui portait. L'aveugle était plus un objet, un élément du décor, qu'une personne. Certains disent : C'est lui ; d'autres disent : Non.
Ce problème d'identité est double :

  • Avant la guérison, il est un pauvre hère, jeté dans la vie sans trop savoir ce qu'elle est, ni ce qu'il est lui-même.
  • Après la guérison, il est transformé, changé. Il est tout neuf. Le Christ vient de le créer par cette boue faite de terre et de salive (ce qui rappelle la poussière et le souffle de Dieu qui ont formé Adam) et par l'ablution à la piscine de Siloé (ce qui fait allusion au baptême-nouvelle naissance). Qui est-il maintenant ?

Mais la guérison lui donne une identité ; c'est là, le vrai miracle. Cet homme, qui ne vivait pas et existait à peine, se lève maintenant et dit : C'est moi ; littéralement : moi, je suis. Désormais, il est quelqu'un. C'est le premier pas essentiel du chemin que le Christ ouvre devant lui.
Cette nouvelle identité, l'ancien aveugle l'affirme à plusieurs reprises, au cours de l'enquête que mènent les pharisiens. Il dit : Je, maintenant : Je vois (v.15), Je sais (v.25). Il déclare que Jésus est prophète et qu'il fait la volonté de Dieu ; et cela, malgré l'opposition des docteurs qui le chassent. C'est alors que le processus enclenché par Jésus passe un cap important.

La rencontre et la révélation de l'autre "Je"

Jésus rencontre l'aveugle guéri.
Il faut préciser que l'homme n'a jamais vu Jésus. La dernière, et la seule fois qu'ils ont été en contact, il était encore aveugle. C'est là que Jésus l'a envoyé se laver à la piscine de Si-loé. L'ancien infirme ne connaît donc pas le visage de Jésus. S'il avait cherché Jésus, il ne l'aurait pas reconnu ; et il ne l'aurait donc pas trouvé.
C'est Jésus qui recherche le miraculé, quand il apprend que les pharisiens l'ont chassé. C'est toujours Dieu qui nous cherche et nous rencontre.
L'ayant rencontré, Jésus demande à l'ancien infirme : Crois-tu au Fils de Dieu ? Question directe et rare dans la bouche de Jésus. La réponse de son interlocuteur soulève un problème : Qui est le Fils de Dieu ? L'homme ne connaît pas le Fils de Dieu et, par là même, ne connaît pas Dieu. Car c'est grâce à la révélation de Dieu fait homme que l'on connaît Dieu.
La réponse de l'ancien infirme est une façon de dire que tout être humain est naturellement aveugle en ce qui concerne la connaissance de Dieu ; de même qu'il est déficient, handicapé, quant à la connaissance de lui-même. Socrate avait déjà noté cette infirmité humaine, lui dont l'enseignement se résume dans cette parole : connais-toi toi-même.
Ce chapitre 9 de l'Evangile selon Jean veut nous dire que c'est grâce à la révélation de Dieu en Jésus-Christ que l'on parvient à se connaître soi-même et à connaître Dieu. Les deux démarches vont ensemble et ne font qu'une.

Jésus se révèle à l'ancien aveugle.

De façon simple et naturelle, comme peut l'être la rencontre entre deux personnes.
A la question : Qui est le Fils de Dieu ? Jésus répond : Tu l'as vu, et celui qui te parle, c'est lui. Littéralement : celui-là est. C'est l'affirmation de l'être. C'est ainsi que Jésus se révèle souvent dans l'Evangile, il dit : Je suis. Reprenant ainsi la déclaration de Dieu à Moïse, dans l'épisode du buisson ardent qui présente de nombreux points communs avec Jean 9.

Dieu se révèle à Moïse.

Dieu apparaît dans un buisson de feu.
Là encore, c'est lui qui fait la première démarche. Et il appelle Moïse. Et Moïse répond : Me voici. Ou encore : Voici moi ; voici Je ; ce qui correspond au moi, je suis de l'aveugle-né.
Dieu veut un interlocuteur véritable, quelqu'un qui puisse dire : Je, quelqu'un de responsable. Et quand il ne le trouve pas, il le libère, il le rend responsable afin de pouvoir s'entretenir avec lui, et bâtir ensemble une vie nouvelle et le Royaume.
Moïse est-il cet interlocuteur libre et responsable ? On peut se poser la question. Certes, il est capable de dire : Me voici, mais quand Dieu veut lui donner la responsabilité de libérer Israël, Moïse répond : Qui suis-je, pour aller vers Pharaon ? Qui suis-je ?
Question que l'aveugle devait se poser avant sa libération.
Question fondamentale lors de la rencontre avec le prochain, mais surtout avec Dieu.
C'est dans la rencontre avec Dieu que vient la réponse, puisque Dieu nous révèle à nous-mêmes. Mais une autre question surgit alors : qui es-tu, toi qui me révèles à moi-même ? C'est la question de l'aveugle-né à Jésus, et de Moïse à Dieu.

Moïse demande à Dieu qui il est.

En effet, Moïse dit à Dieu : J'irai donc vers les enfants d'Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m'envoie vers vous. Mais s'ils me demandent quel est son nom, que leur répon-drai-je ? Dieu dit à Moïse : Je suis qui je suis. Et il ajouta : C'est ainsi que tu répondras aux enfants d'Israël : Celui qui s'appelle "Je suis" m'a envoyé vers vous. C'est le nom que Jésus reprend pour lui-même.
On a dit beaucoup de choses sur ce : Je suis.

  • Certains y voient seulement une façon divine de se cacher ; de dire, en quelque sorte, à Moïse qu'il ne saura jamais, et que l'être humain ne saura jamais vraiment qui est Dieu.
  • On y a vu l'affirmation de l'être absolu. Toute existence trouvant son origine en Dieu.
  • On l'a traduit par : L'Eternel. Parce qu'on voyait dans ce nom l'éternité constante de Dieu.

Tout ceci constitue des approches, des interprétations de l'expression.
J'y vois, pour ma part, la révélation d'un Dieu personnel, libre et responsable. Un Dieu qui n'est pas une force, une énergie froide et impersonnelle, mais une personne vivante, ca-pable d'émotions et de surprises. C'est ainsi qu'il s'est révélé en Jésus-Christ.

Pourquoi cette révélation ?

Parce que, pour Dieu, rien n'est plus important que la rencontre.
Parce que tout se passe dans la rencontre et la communion de deux personnes libres et res-ponsables. C'est là que chacun se révèle, à l'autre et à soi-même. Et ces révélations sont à la base des remises en cause, des réformes et des progrès. C'est si vrai qu'à la question de Moïse : Qui suis-je ? Dieu ne fait pas un cours d'anthropologie mais répond : Je serai avec toi. Car ce n'est qu'en étant en relation avec Dieu que l'on saura qui on est vraiment.
Mais ceci est aussi vrai pour Dieu. Dans ce chapitre 3 de l'Exode, Dieu se présente à plusieurs reprises comme étant le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Dieu n'est pas Dieu "comme ça", solitaire et indépendant, sinon il ne serait le Dieu de personne, et ne serait tout simplement pas Dieu. Dieu est Dieu parce qu'il a créé et rencontré Abraham, Isaac et Jacob, et tous les autres, et le monde, et nous avec. Dieu se révèle dans la rencontre ; c'est là aussi qu'il nous apprend ce que nous sommes, créatures et non Dieu.

Je suis la lumière du monde, dit Jésus.

Il ne dit pas : Je suis la lumière, mais : Je suis la lumière du monde. En effet, la lumière n'a aucun intérêt s'il n'y a pas de monde. Dieu n'est pas une lumière qui n'éclaire rien, parce que seule. Cette lumière éclaire tout être humain, et produit une suite ininterrompue d'éclairages nouveaux qui commence par les révélations conjointes de Dieu et de nous-mêmes.
Nous sommes tous des aveugles de naissance ne connaissant ni Dieu ni nous-mêmes. Alors Dieu dit : Je suis. Je suis avec toi en Jésus-Christ. Alors tout s'éclaire ; car si Dieu est avec moi, c'est que ce moi existe. Et chacun peut dire alors : Je suis. Dieu veut que nous le disions comme lui, afin de venir librement à lui.