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EPIPHANIE : LA MISSION UNIVERSELLE

Matthieu 2, 1 à 12 - Esaïe 60, 1 à 6 - Ephésiens 3, 1 à 6

Nous lisons ce texte au moins une fois par an, à l'occasion du dimanche de l'Epiphanie. Nous l'avons donc entendu souvent, et nous serions sans doute capables de le raconter par cœur. Mais il y a toujours quelque chose de nouveau à tirer d’un texte lu quantité de fois auparavant. Attardons-nous, cette fois, sur la géographie du récit.

Des Mages viennent d'orient. De quel orient s'agit-il ? Il faut replacer le texte à son époque pour répondre à cette question.

Lorsque, aujourd'hui, nous parlons d'orient, nous pensons soit au Proche ou Moyen-Orient, soit à l'Extrême-Orient. Le Moyen-Orient étant la région qui va de la Turquie au Pakistan, l'Extrême-Orient au delà du Pakistan (de l'Inde au Japon).

Au début de notre ère, et en Palestine, le langage est différent. Il n'y a pas de Moyen et d'Extrême-Orient, car Matthieu se trouve lui-même dans ce que nous, nous appelons le Moyen-Orient. Or l'orient se trouve toujours à l'Est de celui qui parle.

D'autre part, à l’époque de Jésus, on ne parle pas, non plus, d'Extrême-Orient ; car la route de la soie n'est pas encore ouverte, et rares sont ceux qui sont allés jusqu'en Inde. On se souvient, qu’au 4ème siècle av. J-C, les soldats d'Alexandre le Grand avaient refusé, d'aller au delà de l'Indus.

En fait, pour les contemporains de Jésus, il n'y a qu'un orient : c'est la Mésopotamie et la Perse, c'est-à-dire l'Irak et l'Iran actuels. Une région que les Juifs connaissent bien, pour, au moins, deux raisons :

  • Parce que, par Abraham, les Hébreux sont originaires de Mésopotamie.
  • Parce qu'au 6ème siècle av. J-C, les Israélites ont été emmenés captifs à Babylone (en Mésopotamie) puis en Perse.

Des liens sont demeurés très forts entre cet orient là et la Palestine. L'araméen, parlé en Mésopotamie et en Israël, est la langue diplomatique de l'époque. Il rivalise avec le grec dont l'usage s'est perdu au-delà de la Jordanie actuelle. La communauté israélite de Babylone et de Perse est encore importante, elle est constituée des descendants des exilés du 6ème siècle av. J-C qui ne sont jamais revenus en Judée. Elle s'est structurée en synagogues et cultive le culte et les traditions juives. Beaucoup de ces Juifs d'orient viennent en pèlerinage à Jérusalem à l'occasion des fêtes juives. C'est au sein de cette communauté que sera rédigé le Talmud.

Sur le plan religieux, les religions juive et perse se sont mutuellement influencées lors de l'exil du 6ème siècle av. J-C. Plusieurs notions sont effectivement communes aux deux religions :

  • La croyance en un seul Dieu.
  • Le refus d'un destin tout tracé.
  • La prédication d'une religion morale basée sur l'application d'une loi ; l'obéissance déterminant le salut du croyant.
  • L'attente d'un messie sauveur.
  • La croyance aux anges et aux prophètes directement inspirés.
  • La croyance en une force maléfique ; que les Mazdéens appellent Ahriman et les Juifs Shatan.

Certes, depuis la mort de Zarathoustra et la conquête d'Alexandre le Grand, le zoroastrisme a été remplacé par le mazdéisme et les Mages (qui sont les prêtres du mazdéisme) ont introduit ou réintroduit certaines pratiques rejetées, en son temps, par Zarathoustra :

  • Le dualisme entre le dieu des ténèbres et celui de la lumière a remplacé le monothéisme.
  • Les dieux sont maintenant représentés.
  • Le culte du soleil se développe sous le nom de Mithra. Les mazdéens fêtent sa naissance le … 25 décembre.

En fonction de ces liens, les contacts sont-ils restés étroits entre Juifs et Mazdéens ? Pas tant que cela, car depuis 164 av. J-C ce sont les Parthes qui gouvernent en orient. Or les Parthes sont les ennemis jurés des Romains. Malgré leur puissance, les Romains ne parviendront jamais à dominer les Parthes. C'est pourquoi il est étonnant de voir des Mages d'orient venir jusqu'à Jérusalem. Comment ont-ils fait pour passer la frontière gardée par l’armée romaine ?

Le récit ne répond pas à ce genre de questions. Sa valeur est ailleurs, dans l’action des mages.

 

Que viennent faire les mages ?

Ils viennent chercher un roi. Ils ont vu son étoile en orient. C’est le discours qu’ils tiennent devant les habitants de Jérusalem (v.2). Qu'est-ce que ça veut dire : nous avons vu son étoile en orient ?

Veulent-ils dire qu'après l'avoir vu en orient, ils ne l'ont pas revue jusqu'à Jérusalem ? Le texte semble nous amener à cette conclusion car, c'est après qu'ils ont parlé à Hérode, et pris, sur les conseils des scribes, la route de Bethléem, qu'ils voient de nouveau l'étoile, ce qui les remplit de joie (v. 9. 10). N’ayant que ces informations on se demande comment ils ont compris que cette naissance devait avoir lieu en Judée et que le roi attendu était le roi des Juifs, selon l’expression qu’ils utilisent eux-mêmes en s’adressant aux habitants de Jérusalem (v. 2).

Ils viennent donc chercher un roi. Quel roi ? Le roi des Juifs !

Alors là, je m'interroge. D'ordinaire, et surtout à cette époque où l'on ne connaît pas ce qui se passe dans le pays voisin, lorsque l'on parle d'un roi, c'est du sien. A plus forte raison si ce roi, ce maître, ce messie a pour but d'être connu dans le monde entier, comme c'est le cas du Sauveur attendu par les Mazdéens. Comment ce fait-il que ces mages parlent du roi, du messie juif, et non du leur ?

Ils ont fait des centaines de kilomètres pour parler, non de leur religion, mais de celle des habitants du pays qu'ils visitent, et pour leur apprendre quelque chose concernant cette religion locale, à savoir que le roi, le messie des Juifs vient de naître.
C'est le monde à l'envers. Non pas tant à cette époque, où la croyance en des dieux locaux pouvait amener des voyageurs à essayer de pratiquer la religion du lieu dans lequel ils se rendaient. Mais c’est le monde à l’envers pour des religions missionnaires telles que le judaïsme - et la culture ambiante du texte est juive - et surtout le christianisme. Or Matthieu, qui écrit, est chrétien.

C'est un peu comme si les missionnaires chrétiens, depuis 2000 ans, avaient fait l'effort d'écouter les cultures et les religions qu'ils découvraient en mission. Prêchant aux populations autochtones que Dieu répondait à leurs prières mêmes s'ils ne devenaient pas chrétiens.

 

Cette histoire des mages nous donne plusieurs leçons

La fin du monopole religieux.
Un monopole qui consisterait à croire que je détiens la vérité, et que tout le monde doit croire comme moi. Les mages ne prêchent pas le messie mazdéen, mais le roi des Juifs.

L'écoute des autres cultures et des autres religions ?
Les mages ne viennent pas enseigner leurs croyances. Ils posent des questions en ce qui concerne la foi de ceux qu'ils rencontrent. C'est une façon de donner la parole aux autres et d'apprendre soi-même.

La mission universelle.
Non dans le sens commun qui consiste à dire que ma foi doit être connue dans le monde entier. Ce qui sous entend que c'est à moi de partir et d'enseigner. C’est la mission universelle, dans le sens que Dieu appelle tous les êtres humains à prêcher Sa Bonne Nouvelle. Non seulement ceux qui y croient et y adhèrent, mais même les autres, ceux qui cherchent et ne croient pas encore. Comme les mages qui prêchent le messie attendu par les Juifs, alors qu'ils ne sont pas juifs, et qu’ils cherchent encore.

L'Epiphanie, c'est la fin des frontières et des clivages religieux, en acceptant, par exemple, que des non chrétiens viennent nous donner des leçons de christianisme.
C'est-à-dire des leçons de foi, de respect de l'autre, d'amour du prochain.

L’Epiphanie, ce n'est pas seulement l'Evangile prêché à toutes les nations - c'est le sens traditionnel que l'on donne au terme Epiphanie et à ce texte biblique - mais l'Evangile prêché par toutes les nations.
Nul, hormis l'Esprit Saint, n'est le dépositaire officiel de la Bonne Nouvelle.

Selon des critères de logique humaine, l'Epiphanie aurait dû se manifester par une visite des Juifs en orient pour y prêcher la naissance du Christ. Au lieu de cela, ce sont des orientaux qui sont venus en Judée prêcher la naissance du Christ.

Dieu a parfois de drôles de surprises.