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DIEU SAUVE LORSQU’IL PEUT AIMER LIBREMENT

Jean 8, 1 à 11 - Esaïe 43, 16 à 21 - Philippiens 3, 8 à 14

Ce passage de l'évangile selon Jean est un cas particulier. En effet, on ne le trouve pas dans les plus anciens manuscrits de cet évangile, ni dans de nombreuses versions anciennes, telles que les versions coptes, syriaques ou arméniennes. Les pères grecs semblent l'ignorer.
Plusieurs manuscrits le placent soit après Jean 7, 36, ou Jean 7, 44. Voire encore, à la fin de l'évangile. C'est pourquoi on peut penser que ce passage n'appartenait pas primitivement à l'évangile selon Jean. Il s'agit d'une tradition indépendante, insérée après coup. Ce qui ne veut pas dire que l'épisode que ce texte raconte n'est pas authentique. On sait bien que les évangiles n'ont pas pu présenter tous les actes et toutes les paroles de Jésus. Les conclusions des chapitres 20 et 21 de l'évangile selon Jean le disent clairement.
C'est pourquoi ce passage a été conservé dans le Canon des Ecritures, et cette canonicité n'est discutée par personne, car le message qu'il contient correspond parfaitement à l'œuvre et au témoignage du Christ.
Mais que nous dit ce texte ?

Une femme est amenée devant Jésus. Elle a été surprise en adultère. Elle n'a aucune excuse. Excuses qui seraient mises en avant par ses accusateurs ou par un avocat.

Le texte ne mentionne pas, et pour cause, des questions propres à notre époque moderne, du genre :

  • Elle n'a pas commis l'adultère toute seule. Où est son amant ?
  • Pourquoi est-elle la seule à être accusée ?

Dans l'antiquité, seule la femme adultère est poursuivie par la loi. Cela vient du fait qu’on connaît toujours le nom de sa mère ; alors qu’on peut avoir des doutes concernant l’identité de son père. C’est pour éviter ces doutes que l’homme (le mâle) a établi quantités de lois régissant la liberté de sa femme. C’est une question de possession de patrimoine ; car il ne peut admettre de transmettre son patrimoine à l’enfant d’un autre.

La loi condamne cette femme à mort par lapidation. Elle ne peut pas changer la loi et elle n'a ni avocat, ni circonstances atténuantes. La cause est entendue, elle est perdue.

A moins que cet homme, devant lequel on l'amène, ne fasse quelque chose.
Mais s'il parvient à lui sauver la vie, ce sera un véritable miracle.

Les juges questionnent Jésus au sujet de cette femme : La loi dit qu'il faut la lapider, toi que dis-tu ? Le verset 6 rappelle que les docteurs de la loi posent cette question à Jésus afin de l'éprouver. Ils essaient de le piéger. Ils n’ont pas de problème avec le cas de cette femme. Ils ne se trouvent pas devant une difficulté légale à résoudre. La loi leur donne toutes les réponses nécessaires.

On sait, par d'autres épisodes des évangiles, qu'ils ont l'habitude de sacrifier les individus sur l'autel de leurs règles et de leurs principes. On se souvient du diacre Etienne.

Que peut répondre Jésus à la question des docteurs ?

Jésus peut répondre : La loi condamne cette femme ! Et bien lapidons-la !

Jésus serait juste aux yeux des docteurs. Personne ne le critiquerait, pas même la femme, qui, d'ailleurs, ne dit rien dans cette affaire.
Mais si Jésus répondait : La loi condamne cette femme ! Et bien lapidons-la !, il n'y aurait pas d'Evangile, pas de christianisme et pas de salut pour l'humanité. La loi resterait plus importante que l'individu ; alors que le Christ enseigne (en Marc 2, 27) que la loi a été faite pour l'homme et non l'homme pour la loi. Dans ce texte, Jésus dit littéralement : Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. Mais le sabbat, c’est la loi.

C'est dans cette question : La loi dit qu'il faut la lapider, toi que dis-tu ?, que se trouve un aspect du piège tendu par les docteurs. Car si Jésus va dans le sens de l'accusation, il détruit son message d'amour et de salut. Si lui, le Fils de Dieu, ne sauve pas de l'accusation de la loi, alors il confesse que Dieu n'a aucune solution de salut pour le pécheur ; et que, par conséquent, soit :

  • Il est, lui-même, prisonnier de la loi ; et il n'est donc pas Dieu. Et le Père, alors, est-il Dieu s’il manifeste qu’il n’a aucun moyen de sauver l’être humain de l’accusation de la loi ? Si Jésus n’a pas la solution, Dieu, c’est la loi, et son accusation.
  • Il n'est pas amour comme Jésus l'enseigne, mais il préfère la loi, l'ordre et les principes à l'individu.

Là est le débat : Dieu est-il à l'image des docteurs de la loi, ou autre ? Jésus va-t-il se dresser contre l'opinion générale et être lui-même accusé pour sauver cette femme et son message d'amour ?

Pour cela, une autre réponse s'imposerait :

Jésus peut répondre : Je me moque de ce que dit la loi, je refuse que cette femme soit lapidée.

Toute la justice du pays se retournerait contre lui.

C'est l'autre face du piège dressé par les docteurs. Si Jésus persiste à mettre l'individu au-dessus de la loi, il porte atteinte à l'ordre nécessaire à toute société. Et celle-ci ne peut que le rejeter.

C'est finalement ce qui se passera sur la croix. Où, par amour pour l'humanité tout entière, Jésus acceptera d'être l'unique accusé.

La question de fond est celle de la valeur de la loi.

Jésus peut-il abolir la loi ?

C'est le résultat logique du refus de la sanction. Si la loi ne s'accompagne pas de condamnations sur le contrevenant, elle n'a aucune force. Si je peux transgresser la loi sans être puni, c'est comme si elle n'existait pas. Or, supprimer la loi, n’est-ce pas dire (d’une certaine manière) que l’être humain est parfait ?

Et puis, que deviendrait la société sans loi ? Imaginez ce que serait la vie sans loi ! Ce que serait la circulation sans code de la route !
Non, Jésus n'abolit pas la loi ; pas plus dans cet épisode que dans le reste des évangiles ; disant, par exemple en Matthieu 5, 17 : Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir.

Dans le cas présent, Jésus ne met d'ailleurs pas en doute la valeur de la loi, en évoquant des erreurs de rédaction ou de lecture, disant, par exemple, que la loi a été mal retranscrite.

Jésus ne met pas en doute, non plus, la faute de la femme, en essayant de lui trouver des circonstances atténuantes, ou en se faisant, lui-même, accusateur en critiquant l'attitude des juges et des docteurs dans cette affaire. Ça, c’est ce que font les avocats actuels. Mais Jésus n'est ni abolitionniste, ni accusateur.

Alors, comment faire pour sauver l'accusée, sans éliminer la loi ni rejeter l'accusateur ?

Jésus élimine l'accusation.

Tout d'abord, nous dit le texte, il se met à écrire avec son doigt sur la terre.

Nombreux sont ceux qui ont extrapolé en tentant d'inventer ce que Jésus avait bien pu écrire à cette occasion. Certains ont imaginé qu'il avait écrit des reproches à l'égard des docteurs de la loi, en fonction de ce qu'il dit par la suite. Mais c'eût été reproduire ce qu'il s'efforçait d'éliminer, en l'occurrence : l'accusation.

Jésus s'est, peut-être, tout simplement donné le temps de la réflexion. Car le problème est ardu.

Pour éliminer l’accusation, le Christ place les accusateurs devant leur propre péché. Non en dévoilant leurs fautes et, ainsi, en les accusant, mais en les faisant réfléchir sur leur cas personnel. Il le fait par cette phrase, devenue depuis un proverbe : Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre (v. 7).

Les docteurs ne peuvent plus condamner, maintenant, sans s'accuser eux-mêmes, car, jeter la pierre c'est dire à la foule que l'on se considère pur, sans péché. C’est manifester, ainsi, un orgueil synonyme de péché par excellence. Les docteurs n’enseignent-ils pas eux-mêmes à leurs propres disciples que tout le monde est pécheur ?
Alors, accusés par leur conscience, ils se retirent un à un. D'abord les plus âgés, puis les plus jeunes, dit le texte. Ce détail est expliqué de diverses manières, selon que le commentateur est jeune ou âgé :

Soit les plus jeunes sont partis en dernier, parce qu'ils avaient moins de sagesse que les aînés et ont mis donc plus de temps à comprendre la leçon. Soit les plus âgés sont partis plus tôt, parce qu'ayant plus vécu, ils avaient plus de péchés dans leurs consciences.

L’important, dans le récit, c’est que les accusateurs étant partis, il n'y a plus d'accusation. C'est ce que Jésus voulait : non le rejet des accusateurs, mais la fin de l'accusation.

Hélas, comme dans le cas présent, les deux sont souvent indissociables, car les accusateurs ne sont pas prêts à faire cesser leurs accusations. Cela implique un changement d'état d'esprit et non seulement d'attitude.

C'est à ce niveau que se place le débat sur les rapports entre loi et Evangile. Pour Jésus, la loi n'est pas abolie, mais son rôle n'est pas d'accuser, mais de servir l'individu. Les docteurs ont dénaturé la loi en en faisant un instrument d’accusation.

Cela apparaît dans le dialogue qui suit entre Jésus et la femme : Où sont ceux qui t'accusaient, lui dit Jésus, personne ne t'a condamnée. La femme répond : Non, Seigneur.

C'est la seule fois que cette femme dit quelque chose. Il faut dire qu’avec les docteurs, elle n’avait pas droit à la parole. Seul Jésus lui a permis de s’exprimer. Et c'est pour dire qu'elle n'est plus condamnée.

Voilà une femme qui est au centre d’une histoire ; l’histoire de sa survie, de son salut. On s’attendrait à ce que cette femme intervienne, qu’elle se défende, qu’elle fasse valoir ces droits. Mais non ! Elle ne dit rien cette femme. Avez-vous remarqué qu’elle ne demande rien, pas même le pardon. Pourquoi le demander, alors qu’il n’est pas prévu de le donner. C’est le problème : lorsque la loi est toute puissante, il est très difficile de pardonner, car le pardon porte atteinte au pouvoir de la loi.

D’autre part, ce récit illustre le fait que Dieu peut très bien pardonner, même si on ne le demande pas. L’être humain peut agir ainsi ; à plus forte raison Dieu.

A cette femme qui dit seulement à Jésus que personne ne l’a condamnée, le Christ déclare : Je ne te condamne pas non plus. Le « non plus » a toute son importance et révèle que c’est ce que Jésus attendait. Il s'appuie, en effet, sur l'absence de condamnation de la part des docteurs. Car, imaginez que l'un de ces pharisiens revienne plus tard pour reprocher à Jésus de ne pas avoir condamné cette femme. Jésus pourrait lui répondre : tu ne l'as pas condamnée non plus ; comment peux-tu me reprocher d'avoir agi comme toi ?

L'accusation n'a plus qu'à se taire.

Et Jésus sauve. Il en a la liberté maintenant.

C'est pour pouvoir sauver qu'il a éliminé l'accusation. L'amour de Dieu peut s'exprimer en toute liberté. Tant que quelqu'un accuse, Dieu ne peut pas manifester son amour facilement. Or, c'est là son but ; non pas, agir sans être inquiété, mais aimer et sauver sans entrave. Le salut, c'est l'amour de Dieu qui s'exprime dans la liberté.

Et Jésus dit à la femme : Va, et ne pèche plus ! Comme quoi, il n'abolit pas la loi, mais il sauve l'individu accusé par la loi, parce que la personne humaine a plus de valeur que la loi. Et pourquoi l’être humain a-t-il plus de valeur que la loi ? Parce qu'il est aimé de Dieu.

La femme adultère a-t-elle tout compris ? Certainement pas. Nous non plus d'ailleurs. Ça ne l'a pas empêchée d'être sauvée. Nous non plus. Mais une chose est à comprendre : si le salut c'est l'absence d'accusation et l'amour en liberté, comment les chrétiens pourraient-ils être accusateurs ?

La loi est toujours là, et elle m'accuse, peut-être. Mais qu'elle ne soit jamais dans ma bouche, ou dans mon attitude, une façon d'accuser autrui ; mais, au contraire, un moyen pour mieux aimer et servir mon prochain.