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RENTRER EN SOI-MÊME, OU SORTIR DE SOI

Luc 15, 1-32 ; Sophonie 2, 1-3

La parabole du Fils prodigue n'est pas isolée dans un contexte qui parlerait totalement d'autre chose.

Elle fait partie d'un ensemble de 3 paraboles :
Au début du chapitre 15 de Luc, nous avons d'abord la parabole de la brebis perdue. Du verset 8 au v. 10, Jésus raconte la parabole de la drachme perdue, puis le chapitre se termine avec la parabole du Fils prodigue.
Le même thème se retrouve dans les 3 paraboles, quelque chose de perdu est retrouvé :
Un animal dans le cas de la brebis perdue, un objet, pour ce qui est de la drachme ; un être humain en dernier lieu. Ce qui conduit certains à intituler cette dernière parabole, non pas Le Fils prodigue, mais Le Fils perdu et retrouvé.
En fait, malgré les images de la brebis et de la drachme, c'est la personne humaine qui est considérée. La parabole de la brebis perdue se termine par : il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour 99 justes qui n'ont pas besoin de repentance. Quant à la parabole de la drachme perdue, elle s'achève par : il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent. Vous l'avez noté, un terme revient dans ces deux conclusions et révèle le thème fondamental de ces paraboles : la repentance.
La repentance qui occasionne la joie dans le ciel, comme dans la famille du Fils perdu et retrouvé. Mais, justement, où la repentance est-elle mentionnée dans cette dernière parabole ?
Car elle n'est pas citée à la fin du chapitre. Il y est seulement parlé de la joie du père d'avoir retrouvé son enfant.
On la trouve, peut-être, exprimée au verset 17, dans l'expression : étant entré en lui-même. Le second fils de la parabole a quitté la maison familiale, il a dilapidé sa part d'héritage et se retrouve pauvre et seul. « Il rentre alors en lui-même ». Que veut dire cette expression ?

Rentrer en soi-même.

Luc 15, 17 est le seul passage du Nouveau Testament où l'expression est employée. Elle est beaucoup plus fréquente dans l'Ancien Testament. Rentrer en soi-même est peut-être un hébraïsme. On sait que l'hébreu utilise souvent des images de ce genre pour exprimer des notions qui peuvent sembler abstraites, telles que la repentance, justement. C'est donc en faisant un détour par l'Ancien Testament que l'on essaiera de comprendre ce que signifie rentrer en soi-même.

En hébreu, c'est le verbe yachav qui est employé, et qui signifie s'asseoir, ou habiter.
Rentrer en soi-même se dit : s'asseoir ou habiter en soi-même. Et cela implique de s'arrêter dans son action et de prendre un temps de repos et de calme pour faire le point.

Prenons 3 exemples de l'Ancien Testament.

  • Au chapitre 44 de son livre, Esaïe s'attarde sur l'attitude du païen qui coupe du bois dans la forêt, en prend une partie pour faire du feu, et une autre pour fabriquer une idole qu'il adore. Le verset 19 regrette que cet homme ne rentre pas en lui-même pour considérer le manque de logique de son action. Dans cet exemple, rentrer en soi-même, c'est faire un bilan réfléchi, avec intelligence, d'une situation.
  • Le prophète Sophonie, lui, critique l'infidélité d'Israël et annonce la venue du jugement : le jour du Seigneur. Au chapitre 2 et au verset 1er, il conseille à Israël de rentrer en lui-même, afin d'éviter la punition et dans le but de pratiquer la justice. Et alors, peut-être (?) serez-vous épargnés au jour de la colère de Dieu. Rentrer en soi-même n'offre donc pas toutes les garanties. Dans ce passage, rentrer en soi-même est un examen de soi.
  • Le chapitre 8 du 1er livre des Rois reproduit la prière de Salomon lors de la dédicace du temple de Jérusalem. Dans cette prière, il évoque l'exil des Israélites. Au verset 47, il dit à Dieu : s'ils rentrent en eux-mêmes dans le pays où ils seront captifs … et qu'ils disent : nous avons péché … exauce …leurs prières. Ici, rentrer en soi-même, c'est prendre conscience de son péché.

Ces 3 exemples présentent donc le fait de rentrer en soi-même comme un examen d'une situation et de soi. Examen qui aboutit logiquement à la prise de conscience de son péché.
C'est une démarche nécessaire si l'on ne veut pas être conduit seulement par l'instinct. Mais quel sera l'aboutissement de cet examen ? Quelle conclusion le Fils prodigue en a-t-il tirée ?

L'introspection du Fils prodigue.

Dans le cas du fils cadet de la parabole de Luc 15, on hésite à parler de repentance. Car, quelles conclusions tire-t-il du fait d'être rentré en lui-même ? Après cet examen, il fait ce constat : Chez mon père, les ouvriers ont du pain en abondance, et moi je meurs de faim.
Analyse logique de la situation, mais qui ne rend compte que d'un intérêt personnel. On peut même penser que, depuis le jour où il a demandé à son père sa part d'héritage, il n'a pas changé. Ce qui l'intéresse toujours, c'est l'abondance matérielle.
De ce souci, il tire une conclusion pratique : J'irai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ; traite-moi comme l'un de tes ouvriers.
Malgré l'emploi du mot, assistons-nous à une réelle prise de conscience de son péché, ou à un calcul permettant de retrouver l'abondance ? Considérant que celle-ci est plus "intéressante" que la dignité de fils, et donc que la relation au père. Car, en fait, dans sa démarche, il sacrifie le lien filial pour avoir du pain.
Au risque de bousculer l'interprétation classique de cette parabole, je soutiens que personne ne peut affirmer la qualité de la repentance du fils prodigue. Le père de la parabole ne s'en soucie pas d'ailleurs ; tout heureux de voir revenir son fils, il n'écoute même pas sa confession, il le rétablit dans sa dignité de fils et fait la fête.
Le père n'attend pas une repentance parfaite. Mais, qu'est-ce qu'une bonne repentance ?

La repentance.

Se repentir, c'est changer d'avis.
C'est le sens de l'hébreu nahram et du grec μετανοια (métanoia). Ces deux mots sont aussi traduits pas conversion.
Se repentir, se convertir, c'est abandonner une première façon de voir les choses (une façon que l'on peut qualifier d'habituelle, de naturelle), pour voir les choses autrement.
Dans le contexte religieux, le but est de voir les choses comme Dieu les voit.
Se repentir, c'est donc sortir de soi ; sachant bien que la vérité (= la juste façon de voir) ne se trouve pas en soi, mais en Dieu.
Se repentir, c’est dépasser l'introspection. Rentrer en soi-même est l'aspect négatif de l'expérience. Ce premier pas nous fait comprendre que l'on ne trouve pas le meilleur en soi, mais souvent, au contraire, le calcul et l'égoïsme.
Alors le soi n'est plus le critère de référence. La vérité est extérieure à nous.
L'Evangile nous invite à sortir de nous-mêmes. C'est le sens du verbe exister, qui vient de deux mots latins ex et sistere, se tenir hors de soi. A l'inverse de insister, in sistere, se tenir en soi, rentrer en soi-même, et qui reflète d'avantage l'image du têtu, sûr de son fait et qui n'admet pas d'être remis en cause. D'où son insistance.

Le changement n'est finalement l'attitude ni de la brebis perdue, ni de la drachme, ni du fils prodigue. Ils sont restés en eux-mêmes, fidèles à ce qu'ils avaient toujours été.
Ceux qui se repentent, dans ces paraboles, sont le berger de la brebis perdue, la propriétaire de la drachme et le père du fils prodigue. Ce sont eux qui sortent d'eux-mêmes et de leurs habitudes, pour aller à la rencontre et chercher ceux qui sont perdus ; pour rencontrer les amis, les voisins … etc., et se réjouir avec eux.
Et pour rencontrer Dieu aussi, car le ciel est inclus dans les réjouissances.

Se repentir, c'est sortir de soi, et de nos critères habituels.
Le fils prodigue, en rentrant en lui-même, a fait l'inverse. Par là même, il a préparé un retour calculé. Sa démarche tenait compte d'un prix à payer, d'une expiation de sa faute.
Ce marchandage, c'est à l'intérieur de soi qu'on le trouve.
Son père n'a pas tenu compte de ce calcul pour l'accueillir. En recevant son fils, il était hors de lui, alors il a fait grâce.
Le fils n'attendait pas cette grâce, il ne l'avait pas trouvée en lui.

Pour cette nouvelle année, je vous invite à être hors de vous-mêmes, … mais à être en Dieu.
En grec, ça se dit (εν Θεος) en Theos. Et cela a donné enthousiasme.
Alors soyons enthousiastes !

G. Carayon