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COMMENT ETRE JUSTE DEVANT DIEU ?

Luc 18, 9 à 14 - Deutéronome 10, 12 à 11, 1 - Romains 3, 21 à 30

On a souvent utilisé ce texte pour opposer deux catégories de personnes : les orgueilleux et les humbles, et tirer des conclusions plus morales que spirituelles, du genre : ce n'est pas bien de se vanter, c'est-à-dire s'élever ; il faut savoir s'humilier aux yeux de Dieu et des hommes, ou encore s'abaisser.
Un jour, un jugement aura lieu ; jugement au cours duquel ceux qui se seront abaissés seront élevés, comme le rappelle la fin du verset 14.
Tout ceci est vrai, mais le texte a une portée plus profonde qui tourne autour d'une notion présente deux fois dans la parabole, en introduction et en conclusion : la justice.

Il dit cette parabole, en vue de certaines personnes se persuadant qu'elles étaient justes... (verset 9), puis, celui-ci (le publicain) descendit dans sa maison justifié, plutôt que l'autre (le pharisien) (verset 14).

La phrase : Quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé (qui se trouve déjà au verset 11 du chapitre 14, en conclusion de la parabole de l'invité prétentieux), semble avoir été rajoutée ici par Luc, comme une 2ème conclusion, pour introduire le thème de l'humilité, développé dans le paragraphe suivant, relatif à l'accueil des enfants par Jésus. Mais la véritable conclusion du passage mentionne la justice.

La justice

C'est une notion fondamentale en matière religieuse. Elle a fait l'objet de l'étude des réformateurs ; et tout particulièrement de Luther. C'est la raison pour laquelle il a bâti sa théologie sur l'épître de Paul aux Romains qui a pour thème, et question : Comment être juste devant Dieu ?
C'est la question re-posée par la réforme protestante et sur laquelle nous revenons, avec ce texte, à 3 semaines du dimanche de la réformation.

Qu'est-ce que la justice ?

La justice recoupe un ensemble de notions morales, parmi lesquelles :

  • La juste appréciation, la reconnaissance et le respect des droits de chacun (selon le Petit Robert). La justice, c'est donc la droiture, l'impartialité, l'honnêteté.
  • L'action fondée, légitime. Etre juste, c'est agir avec juste raison.
  • La justice est ce qui correspond à ce qui doit être. Cela va du juste prix à l'heure juste (exacte), en passant par le fait d'atteindre l'objectif fixé (viser juste).
    Tout ceci est purement moral. Il n'est pas nécessaire d'être croyant ou religieux pour être droit, honnête, raisonnable, ou pour correspondre à la réalité.

La religion a développé cette justice morale :

  • La droiture est devenue la perfection. Une perfection d'autant plus incontournable qu'elle est sensée trouver ses racines dans l'idéal divin. Or chacun sait que la religion a très souvent été comprise comme le moyen par lequel l'homme pouvait espérer ressembler à Dieu.
  • En religion, la correspondance à ce qui doit être n'est pas autre chose que l'obéissance. Etant entendu que la loi religieuse qui réclame cette obéissance a pour prétention de refléter l'ordre cosmique de toute la création.
  • La religion a développé la justice morale en limitant la justice à l'application d'une loi, et en donnant à cette loi une valeur d'absolu, par son lien avec Dieu.

La religion a enfermé l'individu dans un cadre, certes moral et utile, mais dont le principal défaut est qu'il est devenu plus important que l'homme lui-même. On en connaît les dérives, dans le pharisaïsme du Nouveau Testament et dans l'intégrisme actuel.

C'est la situation dans laquelle se situent le pharisien et le publicain. Tous les deux souffrent sous l'autorité d'un ensemble de règles issues d'une loi fixée une fois pour toutes ; et ils ne peuvent pas s'empêcher de juger. Mais ils ne jugent pas de la même façon :

  • Le publicain, au regard de la loi, ne juge que lui-même. Et il en tire la conclusion logique, et toujours vraie, qu'il n'est pas parfait.
  • Le pharisien, en bon observateur de la loi, se considère comme parfait, et se persuade d'être juste. Et il se compare aux autres qui, à ses yeux, sont moins justes que lui.

C'est là le fond du problème posé par la parabole. C'est parce que des personnes se persuadent d'être justes que Jésus raconte cette histoire. Une question se pose : Comment la justice se perçoit-elle ?

Comment la justice se perçoit-elle ?

Certains se persuadent :

  • Par un ensemble d'arguments.
  • En se comparant à un texte, et/ou aux autres.
  • En mettant bout à bout : l'obéissance à la loi, les bonnes œuvres accomplies, les dispositions intérieures ...
  • En prêtant une oreille attentive aux louanges, aux flatteries, peut-être.
  • En éprouvant la sensation d'être arrivé, d'avoir atteint le but recherché ; en se sentant bien.

Toutes choses qui nourrissent l'orgueil et qui nous amène à la conclusion que s'il y a un juste, ce ne peut être que nous.
On peut se poser la question de la valeur de cette démonstration. La justice est-elle le résultat d'une argumentation ? Sur le plan humain, on peut imaginer les discussions sans fin que cela peut entraîner. Discussions dans lesquelles chacun essaie de se justifier ; au besoin en accusant les autres.
Dans le domaine religieux, est-ce bien raisonnable, et juste (!) de discuter avec Dieu pour lui prouver notre bon droit ? Qui est Dieu, finalement ?L'être humain peut-il se juger lui-même ? Ce serait ce qu'on appelle être juge et partie.

J'ajouterai une autre question, moins évidente, mais pourtant capitale : la justice correspond-elle à une sensation ? Suis-je juste parce que je me sens juste ? La sensation (l'émotion, l'élan, l'enthousiasme, la joie ...) est-elle un gage de vérité ? N'avons-nous pas tendance à tirer de trop rapides conclusions de la présence ou de l'absence d'émotions ? Car nos sensations, c'est nous-mêmes, et juger par elles, c'est juger par soi.
Le publicain n'a pas forcément ressenti quelque chose. Le texte n'aborde pas cet aspect de la question ; justement parce que l'émotion n'est pas un critère. Et pourtant Jésus dit qu'il est justifié. Il est justifié ; et non : il se sent, ou il se persuade d'être justifié.

La justice se perçoit par la foi.

Il n'a peut-être rien ressenti le publicain. Et pourtant il doit croire qu'il est justifié.
L'homme n'est pas l'auteur de la justice qui lui est accordée. La justification est extérieure, objective, indépendante de l'homme. C'est pourquoi on ne se persuade pas que l'on est juste. Rien de ce qui est en nous ne peut constituer un critère de vérité.

La justification : c'est le grand débat de la Réforme. Comment l'homme peut-il être juste devant Dieu ?

  • Par lui-même ?
    En compensant ses fautes par des pénitences et des œuvres ? Voire des indulgences ? L'être humain ne pourrait alors éviter de se persuader qu'il est juste en fonction de son obéissance, limitant la foi à une pratique religieuse et condamnant ceux qui n'agissent pas de même. Non, dit Luther, à la suite de l'apôtre Paul et de l'Evangile.
  • Par la foi ?
    Le chrétien ne se convainc pas qu'il est justifié, il le croit. Il n'a besoin ni d'arguments, ni de démonstration ; il fait confiance à celui qui a fait la promesse, même s'il ne ressent rien, même si sa vie n'a pas été transformée pour autant. C'est cela la foi.

La justification de l'être humain se fait sans l'être humain. C'est l'un des aspects les plus déroutants de l'Evangile, mais fondamental, si l'on parle de grâce.

En fait, de toute la recherche des réformateurs, il ressort que l'homme ne peut pas être juste devant Dieu ; il n'est jamais que justifié, c'est-à-dire, non pas rendu juste, mais considéré comme juste par Dieu. C'est en Dieu, dans sa subjectivité et non dans celle de l'être humain, que se trouve la justice.

C'est ce que Dieu juge et déclare ; c'est ce qu'il ressent, lui ! qui est vrai et juste. C'est pourquoi, c'est en croyant à la parole de Dieu que l'on est justifié.