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DE LA JUSTICE A LA GRÂCE ?

Esaïe 42, 1 à 9 - Galates 2, 15 à 21 - Luc 18, 9-14

Lorsqu'en 1517 (le 31 octobre pour être précis, soit 499 ans demain), Martin Luther commence à réformer l'Eglise, il tente de répondre à un souci, une question de l'homme.

Une question débattue dans toute la Bible, et tout particulièrement dans l'épître de Paul aux Romains. Lettre qui fut le texte de base de la réforme luthérienne.
Cette question est fondamentale et commune à toutes les religions du monde. C'est celle-ci : L'homme peut-il être juste devant Dieu ? Et si oui, comment ?
Non seulement toutes les religions sont intéressées par cette question, mais elles y trouvent leur origine. La démarche religieuse est, en effet, motivée par la volonté humaine d'être juste devant Dieu (ou les dieux), et d'obtenir, par cette justice, la reconnaissance de Dieu, sa bénédiction, le bonheur, voire l'immortalité.
La réponse quasi générale à cette question est : oui, l'être humain peut être juste ! Réponse générale, car si on répond par la négative, c'est toute la religion qui s'effondre. Pourquoi, en effet, professer un dogme et une conduite à tenir si, au bout du compte, la justice est impossible ?
Cette réponse positive étant posée, il faut, après coup, donner les moyens de parvenir à la justice. C'est ainsi que naît toute une panoplie de règles et de lois à respecter pour être juste.
C'est à cette question que Luther et les autres réformateurs vont apporter une réponse originale. Mais avant d'en arriver là, voyons ce que Jésus, lui-même, en disait. Et, pour cela, reprenons la parabole du pharisien et du publicain (Luc 18, 9 à 14).

Deux hommes vont au temple pour prier.

Ils désirent, ils recherchent, ils attendent quelque chose. Une chose que l'un recevra et pas l'autre (18, 14) : la justice. On est bien dans la démarche religieuse fondamentale.

Le publicain est justifié ; lui qui est pourtant considéré comme l'injuste par excellence par les Israélites de l'époque, parce qu'il collecte les impôts pour le compte des Romains.
Il est justifié, c'est-à-dire qu'il est vu comme juste par Dieu.

Le pharisien n'est pas justifié ; lui qui se veut, pourtant, le modèle moral et religieux de la société. On peut le comparer aux intégristes actuels. Pourquoi n'est-il pas justifié ? Parce que, nous dit le texte (18, 9), le pharisien se considérait comme juste déjà. Ce qu'il se dit en lui-même en témoigne : Je ne suis pas comme les autres qui sont injustes …, je jeûne …, je donne la dîme… En un mot : Je suis meilleur que les autres. Bien sûr, il se le dit en lui-même. La bienséance, l'image de la justice qu'il veut donner, l'empêchent de le proclamer. Mais ce qu'on se dit à soi-même est souvent plus vrai pour soi que ce qu'on ose dire aux autres.

Le pharisien.

Il n'est pas justifié car il ne cherche pas la justice ; parce qu'il croit l'avoir déjà, par ce qu'il fait et ce qu'il croit être. On pourrait, en quelque sorte, dire qu'il n'est pas religieux, puisqu'on a défini la religion comme la recherche de la justice.
C'est le paradoxe du pharisien : lui qui se veut spécialiste de la religion et particulièrement pieux, n'est pas religieux. Or, la religion, c'est le lien, le contact avec Dieu. La parabole nous apprend donc que celui qui se croit juste par ses propres œuvres ou mérites est séparé de Dieu. Ceci est parfaitement logique : si je parviens à la justice seul, je n'ai plus besoin de Dieu, car mon Dieu, c'est moi, mes mérites, ma valeur personnelle.

Le publicain.

Il ne sait qu'une chose : c'est qu'il est pécheur. Alors il ne demande pas justice, car la justice signifierait la fin pour lui. En effet, qui dit justice dit jugement.
Or, il sait bien, le publicain, qu'un jugement ne peut que le condamner. Il ne demande donc pas justice le publicain, il demande grâce, c'est-à-dire l'absence de jugement. Et il obtient la justice, car Jésus dit qu'il est descendu justifié dans sa maison.

Cette parabole révèle plusieurs vérités :

1. Personne ne demande la justice.
Le bien-pensant, le méritant, l'homme riche de ses bonnes œuvres ne la demande pas, parce qu'il se croit juste. Il n'a rien à faire d'une justice qui viendrait d'ailleurs, une justice qui ne serait pas sienne ; et qui révèlerait donc qu'il n'est pas juste, malgré toutes ses œuvres.
Le pécheur - celui qui se reconnaît comme tel, parce que tous sont pécheurs - ne demande pas justice non plus ; parce que la justice est condamnation.

2. L'homme ne peut être juste devant Dieu.
Il n'y a que deux catégories d'hommes dans cette parabole, et les deux sont injustes.
Que l'homme ne puisse être juste devant Dieu, c'est ce que la Réforme protestante énonce ; en opposition à la démarche religieuse de base qui proclame la capacité humaine à être juste.
Cette affirmation de l'incapacité humaine à être juste est sans doute l'apport le plus important du protestantisme à la théologie.
L'homme ne peut que se reconnaître pécheur et condamné. C'est pourquoi il ne demande pas justice, mais grâce. C'est la bonne attitude, dit Jésus ; celle du publicain. Et toute la relation à Dieu change, car cette relation ne repose plus, alors, sur une base juridique (la justice) - la loi servant d'intermédiaire entre Dieu et les hommes - mais sur une base spirituelle, de personne à personne. Une relation non gérée par la loi, mais par l'amour.
Et, par grâce, l'être humain obtient la justice qu'il ne demande plus. Mais cette justice n'est pas condamnation, parce qu'elle est par grâce, dépendante de l'amour de Dieu. Cette justice n'est pas le résultat de l'obéissance ou des mérites de l'homme, mais le regard de Dieu qui voit l'être humain juste, alors qu'il ne l'est pas en réalité. C'est cela l'amour, le pardon et la justification.
Lorsqu'on pardonne, ce n'est pas parce que l'auteur de la faute est subitement devenu meilleur, mais parce que, par amour, on le voit meilleur que ce qu'il est. C'est ce que Dieu fait, il nous aime et, en vertu de cet amour, il nous voit justes alors que nous ne le sommes pas.
L'homme n'est et ne sera jamais juste. C'est pourquoi il ne peut pas se glorifier. C'est pourquoi l'attitude du pharisien est fausse. L'homme n'est et ne sera jamais juste, il n'est jamais que justifié.

3. L'homme n'a pas à se considérer, à se regarder.
Car l'appréciation qu'il a de lui-même ne donne jamais de bons résultats.
Si cette appréciation est auto-justifiante, elle est fausse et le pousse à se glorifier, souvent aux dépends des autres, car, comme le pharisien, l'homme se justifie par comparaison.
Si l'appréciation humaine est conforme à la réalité (en prenant conscience de l'injustice fondamentale de l'individu), elle le condamne et le pousse au désespoir.
L'homme n'a pas à se considérer, à se regarder, mais à se laisser regarder, considérer par Dieu. C'est le regard de Dieu qui est vérité, pas le nôtre. C'est une leçon d'humilité : l'orgueilleux se regarde et se complaît dans son image, le chrétien regarde le Christ. C'est pourquoi Jésus termine la parabole en disant : Quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.

Faut-il rechercher la justice ou demander la grâce ?

Tout dépend du cadre de notre prière :

  • Si notre prière s'adresse aux hommes et a pour cadre notre monde et son histoire, alors il faut rechercher la justice et la grâce. Il faut les rechercher pour tous les hommes, les femmes et les enfants de ce monde, et plus particulièrement pour ceux qui souffrent de l'injustice et de l'absence de grâce et d'amour. Il ne faut d'ailleurs pas seulement rechercher la justice et la grâce, mais y travailler. Dans ce domaine, la justice et la grâce vont de paire.
  • Si notre prière s'adresse à Dieu et a pour cadre notre place devant Dieu, alors c'est la grâce qu'il faut demander. Car notre justice, même celle de notre militance pour les droits des humains, n'est pas digne de l'amour de Dieu. Dieu nous aime et nous justifie inconditionnellement.

Par son amour, sa grâce et sa justification, Dieu nous libère de l'angoisse de notre propre salut. Ainsi libérés, nous pouvons travailler à faire grandir la justice et la grâce dans le monde.