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LA FOULE ENTENDIT DIRE

Jean 12, 12 à 19, Psaume 118, 13 à 29, Romains, 6, 3 à 5

Le lendemain, la grande foule qui était venue pour la fête entendit dire que Jésus venait à Jérusalem. Le lendemain de quoi ? Cet indicateur de temps nous oblige à considérer le contexte.
Le début du chapitre 12 raconte ce qui s'est passé la veille : à savoir un repas. Un repas organisé, semble-t-il par Marthe, la sœur de Marie et de Lazare, en l'honneur de Jésus. Repas où se trouve Lazare récemment ressuscité. C'est au cours de ce repas que Marie verse du parfum sur les pieds de Jésus, et que Jésus prend sa défense devant Judas.
Le verset 9 mentionne la présence d'une grande foule rassemblée à l'occasion de ce repas. Une foule venue voir Jésus et Lazare. La nouvelle de la résurrection de Lazare s'est répandue comme une traînée de poudre. Il faut dire que l'événement est important. Dans l'évangile selon Jean, c'est avec la résurrection de Lazare que débute vraiment l'histoire de la Passion du Christ. Passion qui trouve son aboutissement dans la résurrection du Christ le matin de Pâques.
Le lien semble évident entre la résurrection de Lazare et celle de Jésus. La résurrection de Lazare préfigure celle du Christ. Mais un autre élément sert de lien à tous ces événements : c'est la foule. Elle est au cœur de ce récit. Jean utilise 4 fois ce terme du verset 9 au verset 19. Quelle est cette foule ?

La foule.

Elle est venue pour la fête, dit Jean. C'est-à-dire pour la Pâque juive : célébration de la libération de l'esclavage, ou encore de la résurrection du peuple d'Israël.
A cette occasion, tous les ans, des pèlerins juifs de tout le bassin méditerranéen se rendaient à Jérusalem. Quelques versets plus haut (Jean 11, 55), Jean parle précisément de la proximité de la fête de Pâque et de la foule qui monte à Jérusalem pour se purifier.

La foule a entendu parler de Jésus.
Jean rapporte que la foule cherchait Jésus dans le temple (11, 56), en se demandant s'il allait venir à la fête. La résurrection de Lazare a décuplé la popularité de Jésus. C'est pourquoi la foule est encore là, lors du repas qui a suivi cette résurrection. Tout le monde veut voir Jésus. Il est la personnalité incontournable de la fête, cette année-là. Cette popularité crée beaucoup de problèmes aux prêtres. Ils craignent que le peuple tout entier ne suive Jésus et ne se détourne de la médiation sacrificielle du temple, les privant de leur fonction, de leur autorité et de leur prestige. Il y a de la jalousie de leur part envers Jésus. Cette tension est une résurgence de l'opposition qui a toujours existé, en Israël, entre le sacerdoce et le prophétisme, les prêtres et les prophètes.
La popularité de Jésus pousse les prêtres à réagir et à envisager de faire disparaître ce prophète encombrant. Par la même occasion, ils se proposent d'éliminer aussi Lazare (12, 10-11). Il est, en effet, témoin de la résurrection. Résurrection en laquelle ils ne veulent pas croire.

Le lendemain (c'est là que nous en étions) la foule entendit dire que Jésus venait à Jérusalem. Aussitôt c'est le rush. Les gens prennent des branches de palmiers, sortent au-devant de Jésus, et chantent : Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d'Israël.
Tout le monde est là. Et c'est bien le mot qu'utilisent les pharisiens : cosmos (le monde), en se disant les uns aux autres (en assistant à la scène) : Vous voyez que vous n'y pouvez rien : le monde s'en est allé à sa suite ! (12, 19).

Qui compose cette foule ?
On l'a dit : des personnes qui sont là pour la fête de Pâque. Des fidèles donc, capables de faire des centaines de kilomètres pour participer à une cérémonie religieuse particulière. Des gens quelque peu traditionalistes et ritualistes : ils sont attirés par les fêtes et les cérémonies. Des personnes qui ont le sens du groupe, du rassemblement, de la communion. C'est en ce sens que les fêtes sont des temps forts.
Mais ce groupe là ne connaît rien de Jésus ; hormis ceux qui viennent de Galilée, peut-être. Ils accueillent Jésus parce qu'ils ont entendu parler de lui.
Il y a celles et ceux qui ont assisté à la résurrection de Lazare. Ils sont impressionnés par ce miracle, ce signedit Jean (12, 18). C'est le même mot en grec : sèmeion (signe, miracle). Ils rendent témoignage de Jésus, dit Jean (12, 17).
Enfin un 3ème groupe compose la foule. Mais peut-être font-ils partis de ceux qui sont tout simplement venus à la fête. Ce sont ceux qui ont entendu le témoignage de ceux qui ont assisté à la résurrection de Lazare. Ils ont entendu dire que Jésus avait produit ce signe, dit Jean (12, 18).
On a donc des fidèles classiques, des curieux, des gens qui aiment le spectacle (le miracle). Des gens qui parlent, qui racontent ce qu'ils ont vu, des gens qui écoutent seulement, des meneurs et des moutons. Dans les foules il y en a toujours. C'est pourquoi la foule est impersonnelle. La plupart du temps, on ne peut rien en attendre de constructif. Or, que fait-elle ici cette foule ?

La foule loue le Seigneur.
Spontanément, à priori. Mais elle ne le fait pas n'importe comment. Cette louange est étudiée, élaborée, voire inspirée. C'est très étonnant de la part d'une foule. Les exemples de la bêtise des foules sont tellement fréquents.
Elle reprend le verset 26 du psaume 118 : un psaume qui était chanté lors de l'entrée d'un nouveau roi à Jérusalem. On peut donc dire que cette louange est particulièrement bien choisie, elle est même orientée. Elle est porteuse d'un message : Jésus est reconnu comme roi.
L'évangéliste, lui-même (et non la foule) fait le lien entre l'entrée de Jésus et la prophétie de Zacharie qui annonçait la venue du roi assis sur un âne.
On est ici au cœur de ce passage : la royauté de Jésus est proclamée, et c'est la foule qui le fait. Une foule disparate. Une foule qui a entendu dire … Une foule témoin de peu de choses par elle-même. Une foule qui suit la foule. Mais, une foule qui croit à ce qu'elle a entendu. Une foule inspirée qui prophétise la royauté du Christ. Une foule qui chante, qui loue, qui rend grâce. Mais, une foule qui, 6 jours plus tard, criera : crucifie-le, à l'encontre de celui qu'elle encense en ce moment. Comment est-ce possible ? Comment peut-on, à ce point, être … foule ? C'est-à-dire instinctif, sans réflexion. Jean nous donne la réponse, en parlant des disciples.

Les disciples.

Ils sont là aussi, dans la foule. Et ils ne comprennent rien à ce qui se passe, dit Jean. Comme la foule elle-même. Ils comprendront plus tard, quand Jésus aura été glorifié, c'est-à-dire après sa mort et sa résurrection.
Il faut du recul pour analyser une situation, un message, une parole. C'est ce recul qui a permis à Jean d'interpréter le texte de Zacharie, par exemple, en relation avec l'événement.
Le propre de la foule, c'est d'agir de façon impulsive, sans réflexion. C'est pourquoi elle est capable des pires comme des meilleures initiatives … et des reniements complets de sa parole, comme de vouloir la mort de celui qu'on adorait quelques jours plus tôt.

Ce récit nous donne des enseignements fondamentaux. Car la foule, c'est nous. Que nous soyons disciples ou non. Les disciples faisaient partie de la foule.

Pourquoi sommes-nous ici, ce matin ?
Que sommes-nous venus faire ? Assister à un spectacle, ou participer à un signe ? En l'occurrence le signe du baptême et de la confirmation.
C'est là que le choix doit se faire entre deux attitudes : Comme une foule, se contenter de regarder et suivre le mouvement, comme des moutons ; ou se sentir concerné et s'impliquer dans le geste, le signe manifesté.
Or quel est le sens du baptême ? C'est le sens de la Passion et de Pâques. C'est-à-dire le signe de la mort et de la résurrection, selon l'enseignement de l'apôtre Paul aux chrétiens de Rome (Rom 6).
Quelle foule formons-nous ? Une foule qui contemple un spectacle ? ou … une foule qui réfléchit et s'implique ? Et qui saisit le message pour le vivre. Une foule qui meurt et ressuscite avec le Christ, selon le signe du baptême. Une foule qui se remet en cause et qui s'engage.

Je ne veux pas, cependant, profiter de l'émotion du moment pour vous manipuler. Certains sont passés maîtres en la matière pour conduire les foules et les faire marcher au pas cadencé. Agir ainsi serait renier l'enseignement de ce récit. Car il ne faut pas être impatients, en voulant tout, tout de suite. En l'occurrence, ici, la foule veut un libérateur politique.
Ne soyons pas impatients en agissant sans réflexion, sans recul. L'impatience est le meilleur moyen de faire n'importe quoi, et conduit au reniement des prises de position antérieures.Méfions-nous des élans spontanés, de l'émotion, de l'impulsivité. Ces manifestations n'ont rien à voir avec la spiritualité, même lorsque cette émotion peut nous amener à dire des choses vraies, voire prophétiques.
La foule du dimanche des rameaux :

  • A cru à la parole qu'elle a entendu. C'est l'expérience de tout chrétien : croire.
  • A rendu fidèlement témoignage de ce qu'elle avait vu. C'est ce qui nous est demandé, en tant que disciples du Christ.
  • A annoncé la royauté et la gloire du Christ. Même si le règne de Dieu n'est pas encore totalement effectif, les chrétiens annoncent déjà le royaume.
  • Mais c'est elle, aussi, qui a renié son Seigneur, parce qu'elle n'a pas pris le temps de chercher, d'analyser, de comprendre ce qui était dit et vécu.

Etre inspiré une fois n'implique pas une inspiration constante. L'Esprit de Dieu n'enferme pas le chrétien dans la vérité.

La foule entendit dire (Jean 12, 12).

Elle s'est contentée de ce ouï-dire. Elle n'a pas fait l'expérience du Christ. Elle n'a pas passé du temps, vécu avec lui. Elle n'a pas pensé, intégré son enseignement et sa vie.
Cette expérience n'est pas qu'émotion et sensibilité ; c'est pourquoi elle prend du temps.
C'est plus tard — et parfois bien plus tard — que les disciples se sont souvenus, et qu'ils ont compris.
Il ne faut pas confondre émotivité et spiritualité. L'esprit ne s'oppose pas à l'intelligence et à la réflexion.