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TU NE POSSEDERAS PAS

Exode 20, 15 - Psaume 49 - Luc 12, 13-34

Tu ne commettras pas de vol (Exode 20, 15). C'est le 8ème des 10 commandements, un commandement toujours d'actualité.

Que le pays soit riche ou pauvre, ça ne change rien, le vol ne disparaît pas. Il se présente seulement sous des formes différentes. Formes rendues par la diversité des verbes utilisés pour en parler, de dérober à faucher, en passant par piquer ou extorquer.
Mais je n'ai pas l'intention de faire une leçon de vocabulaire, mais plutôt de mettre le doigt sur ce qui se cache derrière le vol, l'état d'esprit qui le motive, afin, si possible d'en couper les racines.
Et cet état d'esprit, c'est l'envie de posséder.

Le désir de posséder.

Comme le vol, on le trouve partout, et il se manifeste de façons différentes :

  • L'orgueil du possédant (la frime), et son mépris pour celui qui n'a pas. Il faut voir (dans les cours de récréation, déjà) les rivalités qui existent pour des questions de vêtements ou de sacs.
  • La haine du pauvre pour le riche. Car le pauvre veut posséder, lui aussi.
  • L'amour de l'argent. Quasi général, car c'est par l'argent que l'on possède.

Pourquoi cette envie de posséder ? Qu'est-ce qui pousse l'individu à posséder le plus possible ? Au besoin en prenant ce qui est à autrui. Même de façon honnête.
Pourquoi, par exemple, cherche-t-on un travail qui rapporte le plus possible ? Alors que celui qui nous plaît est moins rémunéré ? Posée de cette façon, la question trouve une réponse évidente : pour manger, pour vivre, pour survivre.

D'accord, mais alors pourquoi ne se contente-t-on pas, d'ordinaire, du strict nécessaire, et cherchons-nous à accumuler ?

Pour deux raisons complémentaires :

1. Pour être puissant, car, de tous temps, la puissance est liée à la possession. Les maîtres, les chefs, les nobles ont toujours été, à la fois, propriétaires et puissants. Malgré l'Evangile et les révolutions prolétariennes, c'est toujours vrai. La religion a d'ailleurs souvent accompagné le phénomène, en disant que le riche et le puissant était béni de Dieu. Elle est même parfois allée jusqu'à enseigner que le puissant était saint ; alors que le misérable était forcément un pécheur.

Chez les Bantous (et notamment chez les Masaïs), la valeur d'un homme se manifeste par le nombre de ses bœufs. Et ce n'est que lorsqu'il possède un troupeau conséquent - au besoin en le volant (et dans ce cas, le vol, non seulement n'est pas une faute, mais il est même loué) - qu'il est reconnu comme suffisamment courageux et puissant pour posséder une femme. Le mariage est donc aussi affaire de possession.

On touche ici à une forme excessive du vol : la possession des hommes et des femmes. La TOB (Traduction Oecuménique) traduit le 8ème commandement par : Tu ne commettras pas de rapt.
Le sommet du lien qui existe entre la puissance et la possession se révèle dans le vol des personnes. C'est ce que tous ceux qui veulent posséder recherchent finalement, consciemment ou inconsciemment, dominer les autres en les possédant. Cela va de l'esclavage à la prise d'otages, en passant par l'abus du pouvoir parental et le machisme.

2. La deuxième raison qui pousse l'individu à accumuler est la sécurité.

Il est évident que le fait d'avoir des réserves donne un sentiment de sécurité qui évite l'angoisse. Enfin, croit-on ; car celui qui possède est toujours angoissé de perdre ses possessions.

La sécurité est donc quasiment un besoin, que l'on retrouve dans tout le règne animal. Les animaux aussi, par exemple, luttent pour garder leurs territoires. Et pour cela, plus ils sont puissants et plus ils les protègent efficacement. C'est la quête de l'homme riche de la parabole : après avoir amassé, il dit : j'ai beaucoup de biens en réserve pour de nombreuses années (Luc 12, 19). Il se sent en sécurité et pense ainsi avoir atteint le but de sa vie, parce qu'il possède ce qui est nécessaire à sa vie. En fait, c'est sa vie qu'il croit posséder. Voilà le but de celui qui veut posséder, consciemment ou non : posséder sa propre vie, être le maître de sa vie

Mais Jésus dit que c'est justement sa vie qui lui sera redemandée. Par là même, il enseigne que l'homme ne possède jamais sa vie. La vie est à Dieu. Seul Dieu possède. En croyant posséder la vie, l'homme usurpe un titre de propriété, il vole Dieu.

Agur (en Proverbes 30, 8. 9) prie ainsi : Eloigne de moi l'illusion et la parole mensongère ; ne me donne ni pauvreté, ni richesse ; accorde-moi le pain qui m'est nécessaire, de peur qu'étant rassasié, je ne te renie et ne dise : Qui est le Seigneur ? Ou que, pauvre, je ne commette un vol et ne porte atteinte au nom de mon Dieu.
Dérober, c'est s'attaquer à Dieu, car, c'est vouloir être propriétaire, Dieu de ce que l'on possède. Job dit (31, 25. 28) : Si je me suis réjoui de l'abondance de mes biens, des richesses que ma main avait acquises … j'aurais renié le Dieu d'en haut !

 

L'envie de posséder est donc un faux culte.

C'est le culte du moi. C'est s'adorer soi-même comme propriétaire. C'est pourquoi Jésus fut celui qui ne possédait pas. Il n'avait pas où poser sa tête (Matthieu 8, 20).
Le commandement ne se limite donc pas à un acte : ne pas dérober, mais il veut traiter le problème en profondeur. Il est question des rapports entre Dieu et nous, et, par voie de conséquence, entre les individus.
Qui est Dieu ? Quel est le culte que nous offrons ?
La loi n'est pas très explicite à ce niveau, elle ne peut qu'interdire le geste qui illustre l'envie de posséder. Jésus l'éclaire par son enseignement, et il nous propose une voie originale.

Le remède à l'envie de posséder.

C'est une véritable déprogrammation, ou encore : une conversion. Selon l'enseignement de Jésus en Luc 12, nous dégageons 3 éléments :

1. Comme nous l'avons dit : la prise de conscience que Dieu est seul propriétaire de tout, et que, par conséquent, la possession est illusoire. Notre mort en témoigne.

2. Le refus de la sécurité pour soi. Jésus dit, en effet : Ne vous inquiétez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez ni, pour votre corps, de ce dont vous serez vêtus …ne cherchez pas ce que vous allez manger ou ce que vous allez boire, et ne vous tourmentez pas. Tout cela, en effet, c'est ce que les gens de toutes les nations du monde recherchent sans relâche ; votre Père sait que vous en avez besoin (Luc 12, 22. 29. 30).

Jésus l'a aussi enseigné par l'exemple. Cela l'a, certes, conduit à la mort. Mais ceux qui veulent posséder meurent aussi. Les possessions ou leur absence ne changent rien face à la mort. Les riches et les pauvres partent à vide, il n'y a donc pas de calcul possible dans le refus de la sécurité. La foi, la confiance, n'est pas une assurance, son intérêt est ailleurs, à savoir : le refus de la sécurité libère de la peur. Jésus parle d'inquiétude (Luc 12, 25. 26). Je peux oser, entreprendre, lier des contacts sans crainte, puisque le but de mon existence n'est pas de survivre.
C'est être enfin libéré de l'instinct animal de conservation, pour devenir spirituel, à l'image de Jésus qui n'a pas voulu sauver sa vie, mais qui l'a donnée.

Voilà la déprogrammation, la révolution, la conversion que Jésus nous propose. Elle est appelée à se manifester par une attitude, un état d'esprit : le don.

3. Le don.
A l'image de l'attitude de Dieu qui nourrit les oiseaux et habille les fleurs (Luc 12, 24. 27. 28) et qui nous donne le Royaume (v. 32). Tout en Dieu est don, gratuité, grâce.
Donner, c'est entrer dans la voie de Dieu, dans le Royaume de la gratuité et détruire, en profondeur, tout le mécanisme de la possession et du vol. Il en est l'exact opposé.
Mais le don n'est pas qu'un geste.
De même que l'on peut être dévoré de convoitise sans voler, il est possible de donner en regrettant de le faire.
Non, le don n'est pas qu'un geste, c'est un état d'esprit. C'est préférer les êtres aux choses. C'est aimer le prochain. C'est à ce niveau que se situe la conversion.
Le commandement va jusque là. Se contenter du geste, ce n'est pas obéir.

Les peaux-rouges étaient étonnés de ce que les hommes blancs achetaient la terre. Ils n'avaient jamais pensé à ça. La terre n'était-elle pas pour tout le monde et gratuite ? Pourquoi ne pas acheter l'air qu'on respire, tant qu'on y est. Il se peut bien qu'on en arrive là un jour.

Le désir de posséder semble normal, et pourtant il ne l'est pas. La peur nous emprisonne dans des mécanismes de défense dont le désir de posséder fait partie.

Pour nous libérer de la peur et des conflits d'intérêt, Dieu nous propose l'absence de possession et de sécurité, et l'esprit d'amour, de gratuité, de don et de partage qui va avec. C'est pourquoi le commandement ne dit pas seulement : Tu ne déroberas pas, mais : tu ne possèderas pas. Ou même : Tu donneras.

Et pour nous montrer que ce n'est pas une utopie, il l'a vécue lui-même en Jésus. Ne cherchant ni la puissance, ni la sécurité pour lui-même, Jésus était l'homme libre par excellence.

Vendez vos biens et donnez-les par des actes de compassion (Luc 12, 33), dit Jésus, alors votre trésor sera inépuisable. Parce que le vrai trésor est un don de Dieu.

N'aie pas peur, petit troupeau ; car il a plu à votre Père de vous donner le Royaume (Luc 12, 32).