LE LIEU OU LE TEMPS

Ephésiens 2, 11 à 22, Esaïe 65, 17 à 25, Jean 7, 25 à 36

Lorsque j'étais en Normandie, j'ai reçu, un jour, un coup de téléphone d'un jeune catholique. Il souhaitait se marier avec une jeune femme, catholique comme lui. Pourquoi donc me contactait-il, moi pasteur protestant ? Parce qu'il voulait que la cérémonie se passe en plein air ; or le prêtre ne l'acceptait pas. La cérémonie religieuse devait se passer à l'Eglise, et nulle part ailleurs. Cette position traditionnelle du catholicisme illustre l'importance que cette Eglise donne au lieu. Cet attrait pour la dimension spatiale remonte aux Grecs.

La pensée religieuse grecque s'inscrit dans une conception cyclique du temps. Pour les Grecs anciens, le temps est un éternel recommencement. Il n'y a donc ni nouveauté, ni progrès, et l'espérance ne peut être terrestre. L'espoir se situe dans le monde céleste, le monde des Idées platoniciennes. Dans le ciel d'où viendrait l'âme immortelle et où elle retournerait.

La pensée religieuse grecque s'articule autour de deux pôles : ici-bas et au-delà. L'important est le lieu dans lequel on se trouve ou avec lequel on est en relation, et non le moment que l'on est en train de vivre.
Certains lieux terrestres seraient en relation avec le monde céleste et, par là même, ils seraient saints, à part, faisant un peu partie de l'au-delà. Le catholicisme a conservé quelque chose de cet esprit grec.
Comment pensaient et pensent les juifs à ce sujet ?

La pensée religieuse juive s'inscrit dans une conception linéaire du temps. Le temps est une ligne ayant un commencement et une fin. L'histoire a donc un but voulu par Dieu. Ce but, après la fin des temps, c'est l'établissement du règne de Dieu, dans ce monde, et non dans un autre. L'espérance est terrestre. C'est ce qu'exprime Es 65, 17-25, qui ne présente pas un autre domaine, un autre monde, mais un autre temps. Avec une société comparable à la nôtre, mais embellie.

La pensée religieuse juive s'articule autour de deux notions de temps : avant et après. Parce que Dieu est un Dieu nomade qui se déplace avec son peuple, l'important est le moment que l'on vit, et non l'endroit où l'on est. Le juif se souvient de l'expérience vécue avec Dieu, et il attend l'établissement du règne de Dieu. Mais tout se passe ici, il n'y a pas d'ailleurs. D'où l'étrangeté de la phrase de Jésus : Vous ne pouvez venir où je serai (Jean 7, 34). Si ce ne peut être que sur terre, comment serait-il impossible de le rejoindre ? (v. 35). Ce ne peut être que dans un pays étranger, chez les Grecs. Mais Jésus parlait de sa mort, et mélange ainsi, un peu, les notions de lieu et de temps.

Le protestantisme est resté marqué par cette conception juive, et réfléchit donc sur d'autres bases que le catholicisme. C'est important à savoir dans le cadre du dialogue œcuménique ; surtout lorsque l'on aborde certains sujets, notamment la mort et la fin des temps, et … l'Eglise.

La mort et la fin des temps.

Pour le grec, et le catholique, mourir, c'est changer d'espace, c'est passer d'ici-bas à l'au-delà. Si cette optique est poussée jusqu'au bout, il n'y a pas, à proprement parlé, de fin des temps. La mort n'est pas la mort.

Pour le juif, et le protestant, mourir, c'est s'arrêter dans le temps, pour se réveiller lors de l'établissement du règne de Dieu. Mais tout en restant dans le monde terrestre. La mort est un sommeil dans l'attente de la résurrection. Cette présentation, pour être simple, est très (voire trop) schématique. Beaucoup de chrétiens (des deux Eglises) ne savent pas trop ce qu'ils croient, et certains ne se sont peut-être jamais posé la question. Cette imprécision existe aussi en ce qui concerne la conception de l'Eglise.

L'Eglise.

Tous les chrétiens s'accordent pour reconnaître que l'Eglise est l'assemblée des fidèles. Les apôtres emploient les images de corps (du Christ), ou de maison de Dieu. Et selon que l'on a l'esprit plutôt grec ou plutôt juif, on comprend ces expressions différemment.

Dans le catholicisme, l'importance de l'espace a conduit à voir l'Eglise comme un ou des emplacements. Cela va de Rome au lieu de culte communément appelé Eglise. L'Eglise, c'est l'endroit où les fidèles se rassemblent, et le bâtiment lui-même a pris la forme d'une croix, c'est-à-dire d'un corps. Cette conception correspond à la phrase de l'apôtre : Vous n'êtes plus des gens du dehors ; mais vous êtes concitoyens des saints, gens de la maison de Dieu (Eph 2, 19).

Dans le protestantisme, l'importance donnée au temps fait que l'Eglise n'est pas le lieu où l'assemblée se rassemble, mais le moment où les fidèles sont réunis. L'Eglise, c'est quand les chrétiens se rencontrent, et peu importe l'endroit, et … le moment aussi d'ailleurs.
Le protestantisme n'est pas tributaire d'un lieu. Il n'y a pas de lieux saints, à part, puisque c'est l'assemblée qui fait l'Eglise. Un culte, un mariage, un baptême peuvent se dérouler n'importe où ; l'Eglise est cependant présente.
Les protestants retiendront alors plutôt la phrase suivante de Paul : Vous qui étiez jadis éloignés, vous avez été rapprochés par le sang de Christ (Eph 2, 13).

La différence ressort dans le vocabulaire utilisé pour désigner le lieu de culte. Le protestantisme ne pouvait l'appeler Eglise, puisque ce terme désigne l'assemblée. Alors, curieusement, on l'a appelé temple. Je dis : curieusement, car un temple est traditionnellement un bâtiment où l'on offre des sacrifices. Or, dans le protestantisme, la Cène n'est pas un sacrifice ; alors que la messe est considérée comme telle dans l'Eglise romaine. Comme quoi, nous sommes tous piégés par notre vocabulaire.

Qui a raison, en ce qui concerne la définition de l'Eglise ?
Sans doute personne. Les différentes mentalités sont des approches humaines de vérités qui nous échappent ; ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas chercher et étudier. Etudions en sachant bien que la Bible n'a pas pour but de répondre à toutes nos questions. Son imprécision, sur certains sujets, est peut-être voulue, afin de nous éloigner du dogmatisme, pour nous conduire à la confiance en Dieu et à l'ouverture au prochain.

La communion fraternelle dépend, en grande partie, de l'humilité de chacun. Reconnaître que l'on n'a pas toutes les réponses et qu'on ne détient donc pas la vérité est le commencement de l'humilité. L'apôtre Paul le disait aux Philippiens (3, 15. 16) : Si vous êtes en quelque point d'un autre avis, Dieu vous éclairera aussi là-dessus. Seulement au point où nous sommes parvenue, marchons d'un même pas.