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LE RISQUE DU PARTAGE

Actes 6, 1 à 7, 1 Pierre 2, 4 à 10, Jean 14, 1 à 12

Problème à l’Eglise de Jérusalem. Pourquoi ? Parce que le nombre des disciples augmente. Ce n’est pourtant pas un problème en soi, l'augmentation du nombre de disciples ! Au contraire, les apôtres travaillaient à la propagation de l’Evangile, au développement de l’Eglise, et donc à l’accroissement du nombre des chrétiens, que l’on n’appelait d'ailleurs pas encore ainsi, mais disciples. Il est normal que le nombre de membres de la communauté augmente.
Cependant, dès qu'un groupe prend de l'importance, il gère plus de problèmes, et doit s’organiser en conséquence. Un groupe formé de quelques unités peut se contenter d’accords tacites et oraux, alors qu’un ensemble plus important doit songer à produire des statuts écrits, voire une véritable administration.

Mais le nombre n’est ni le seul, ni le vrai problème de l’Eglise de Jérusalem. Des difficultés apparaissent parce que les veuves hellénistes sont négligées dans la distribution qui se fait tous les jours. C’est par cet incident, que l’on apprend que l’Eglise de Jérusalem n’est pas uniforme ; même si l’auteur du livre des Actes des apôtres la présente comme une communauté de croyants unis dans la louange et mettant tous leurs biens en commun (Actes 2, 42-47). Cette image est peut-être un peu idyllique. Certes, il y est prévu des distributions de nourriture pour les personnes qui sont dans le besoin, comme les veuves ; mais ce partage n’est pas parfait, certains font des différences.
Le texte parle de deux groupes différents : les Hellénistes et les Hébreux. Qui sont ces gens ?

  • Les Hellénistes sont des disciples, des chrétiens originaires de la diaspora juive et dont la langue maternelle est le grec. La population de Jérusalem était, en partie, composée de Juifs revenus au pays, après avoir vécu un temps en dehors d’Israël, voire même après avoir passé toute leur vie à l’étranger, comme cela se passe encore aujourd’hui. Plusieurs de ces personnes ont été touchées par la prédication des apôtres, comme les Jérusalémites d’origine.
    D’autre part, des pèlerins juifs venus à Jérusalem à l’occasion des fêtes juives ont entendu la prédication de l’Evangile et se sont convertis. On peut penser que plusieurs d’entre eux sont restés au sein de la communauté chrétienne de Jérusalem, la seule qui existait à l’époque.
  • Les Hébreux, eux, sont des disciples, des chrétiens d’origine palestinienne et qui parlaient donc l’hébreu ou l’araméen.
    Il semble que les deux groupes ne s’entendent pas très bien. La suite du livre des Actes révèle que les Hellénistes sont partisans d’une ouverture à l’empire tout entier et à la prédication de l’Evangile aux païens, alors que les disciples d’origine palestinienne veulent limiter l’annonce du message chrétien aux Juifs.

Dans ce chapitre 6 qui nous occupe, le différend est circonscrit à un aspect pratique d’entraide. Pour des raisons d’unité de l’Eglise, l’auteur a tendance à limiter les dissensions. Mais, même si l’on s’en tient au texte, le fait que les veuves hellénistes soient oubliées manifeste que l’entente souffre dans l’Eglise de Jérusalem. Le problème est suffisamment grave pour susciter la réunion d’une assemblée générale. Quelle solution l’Eglise va-t-elle trouver ?

La solution aux problèmes de l’Eglise de Jérusalem.

C'est Pierre qui préside ce premier « synode » et qui présente le cas à résoudre. Curieusement, il ne traite que l’aspect pratique de l’affaire. Ce sera la tâche du Synode de 49 ap. J-C (raconté en Actes 15) que de traiter de la question de fond ; à savoir la prédication aux païens ou non.
Ici, il ne s’agirait que d’une question d’organisation, et, plus particulièrement, d’un manque de main d’œuvre. Aucune accusation n’est portée contre ceux qui font des différences, par exemple ; pourtant, le texte parle bien de négligence. Mais cela ne sert à rien d’accuser les uns ou les autres. L’accusation ne peut qu’aggraver les tensions déjà existantes, et ce n’est pas forcément en cherchant des responsables que l’on va résoudre le problème. Il y a une différence entre accuser et chercher les causes de la difficulté. Pour résoudre un conflit, il faut pouvoir poser le problème sans passion. Encore qu'un rappel du commandement d'amour pouvait aider.
La solution passe-t-elle par un effort de centralisation ? En mettant tout entre les mains des apôtres, on pourrait imaginer qu’il n’y aurait plus de problèmes ! C’est une tentation dans laquelle les responsables tombent souvent. Mais Pierre dit qu’il n’est pas convenable que les apôtres abandonnent la prédication pour servir aux tables. Par ces mots, il ne veut pas forcément opposer la prédication de l’Evangile à l’aspect matériel du service, comme si ce dernier était indigne du statut d’apôtre ! Jésus a toujours encouragé ses disciples à être les serviteurs de tous. Pierre veut tout simplement dire que les 12 ne peuvent pas tout faire, et qu’il faut partager les tâches.

Le partage des tâches.

A question pratique, réponse pratique. Cette solution peut sembler évidente ; elle ne l’est pas forcément, car, le partage (même des tâches matérielles) implique, de la part de celui qui délègue, une perte de responsabilité, et donc de pouvoir. Combien de chefs et de gurus s’occupent de tous les domaines de leur communauté, afin que rien ne leur échappe. Et si cela est vrai dans le domaine matériel, ça l’est d’autant plus sur le plan spirituel. La frontière entre les deux n’est d’ailleurs pas toujours nette, la suite du texte en témoigne.
Pierre propose la nomination de 7 hommes qui seront chargés de veiller aux aspects pratiques de la vie de la communauté. C’est ainsi que ceux que l’on appelle les diacres sont élus. Le terme diacre venant du grec diakonos qui veut dire serviteur.
Curieusement, ces diacres sont tous hellénistes. On peut l’affirmer en fonction de leurs noms grecs. Curieusement, car, pour résoudre une tension entre les Hellénistes et les Hébreux, il eut été préférable que les responsables soient choisis dans les deux camps. C’est ce détail qui conduit les commentateurs à voir, dans ce passage, non seulement la résolution d’un problème pratique dans l’Eglise primitive, mais la naissance d’un groupe à l’intérieur, voire à l’extérieur de l’Eglise mère, à savoir : la naissance de l’Eglise grecque.
D'autres détails confirment cette interprétation :

  • L’auteur présente ce groupe comme fondé par les 12. C’est encore une façon d’atténuer les dissensions et d’accorder une légitimité au nouveau groupe.
  • Les diacres ont pour cahier des charges une fonction pratique déterminée : le service des tables. Or, à aucun moment le texte ne les présente accomplissant cette tâche. Au contraire, chaque fois que le livre des Actes parlera des diacres (dans le même chapitre, tout de suite après ce passage), ceux-ci seront en train de prêcher l’Evangile : la fonction réservée, en principe, aux 12.

Ceci suscite plusieurs remarques.

1. Les leçons de Actes 6.

  • La valeur de l’organisation est relative.
    En effet, ce qui était prévu n’a pas forcément abouti. Si les diacres sont devenus des prédicateurs, pourquoi les avoir élus pour servir aux tables ? Et qui s’est occupé des tâches matérielles ? Si les diacres ont porté plusieurs casquettes et se sont occupés de tout, le problème est resté entier.
    Il faut être conscient qu’une organisation ne peut prévoir les évolutions des personnalités. Une personne n’est pas toujours faite pour la responsabilité qui lui est demandée. Elle-même ne sait parfois, qu’après avoir été élue, qu’elle est appelée à remplir une autre fonction. C’est surtout vrai dans l’Eglise, où l’Esprit de Dieu est agissant, quand on le laisse s’exprimer. C’est le cas du diacre Etienne : l’Esprit a fait de lui un prédicateur, alors que l’assemblée lui avait donné une autre charge.
  • Une saine gestion de la communauté passe par le partage.
    Il n’est pas bon qu’une seule personne assume l’ensemble des responsabilités. Pour des raisons d’efficacité, déjà ; et pour éviter au responsable de se prendre pour le chef.
    Mais, là encore, le partage est quelque chose qui ne se contrôle pas totalement. Les apôtres ont cru partager une part de leurs responsabilités, en l’occurrence, l’aspect pratique, mais, en fait, tout a été partagé, la charge spirituelle aussi.
    C’est une invitation à ne rien retenir pour soi, à donner de soi-même, à partager vraiment, même si, comme dans le cas présent, ce partage a suscité, avec les énergies nouvelles, des points de vue divergents. Mais il y a plusieurs demeures dans la maison du Père. Jésus nous invite à partager sa maison, même si nous n’avons pas tous les mêmes conceptions.

2. Le partage est un risque.

Il est plus sûr d’assumer toutes les responsabilités, mais beaucoup moins intéressant.
Le Christ a toujours assumé ce risque. Soyons ses disciples, aussi en ce sens.