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LA MULTIPLICATION DES PAINS

Jean 6, 1 à 15

Chers amis,

Quand on emménage dans un nouveau quartier, dans une nouvelle ville, je ne sais pas pour vous, mais pour moi il est primordial de se mettre en quête d’une bonne boulangerie. C’est à mon fils qu’est revenu cette tâche lorsqu’il est venu me voir au début de ce mois. Pendant trois jours, chaque matin, il a testé les boulangeries du centre ville de Chabeuil pour finalement élire la baguette qui faisait l’unanimité : nous avions trouvé notre fournisseur attitré, et nous lui restons fidèles.

Je suis toujours étonnée de l’importance que l’on accorde au pain, au bon pain, à son goût, sa couleur, son croustillant. Et étonnée du fait que, dans presque toutes les civilisations, il ne saurait y avoir un repas sans pain, quel qu’il soit. Pour les hommes, le pain est symbole de nourriture rassasiante, mais aussi de repas complet, de partage et de convivialité.

Pourquoi vous raconter cela ? Quel rapport avec notre texte ? J’y viens.

Dans ce chapitre 6 de l’Évangile de Jean, Jésus affirme et explique pourquoi et comment il est pour nous, symboliquement, « le pain de Vie ». Et c’est avec ce récit de la multiplication des pains qu’il débute cet enseignement à ses disciples et aux foules qui le suivaient.

La multiplication des pains, racontée en tout 6 fois dans les 4 évangiles, est aussi connue que l’étiquette du « miracle », du « prodige » lui colle à la peau. Pourtant il nous est dit que les foules qui suivaient Jésus étaient en quête de guérisons de sa part, pas de nourriture. On lit que ces gens sont souffrants, pas affamés. Et pourtant, Jésus s’inquiète de pouvoir les nourrir, et plus précisément de pouvoir leur procurer du pain. Regardons cela de plus près.

Si les prédicateurs aiment retourner au texte original de la Bible, en l’occurrence ici au texte grec, c’est qu’il y a souvent un mot qui accroche un peu, une traduction qui, si on la questionne, ouvre une nouvelle perspective sur le texte. Pour moi, dans le passage qui dit « les gens avaient vus les signes qu’il opérait sur les malades », c’est le mot ασθενουντων. Pourquoi nos Bibles ont-elles traduit ce mot par « malades » ?
Asthenountôn. On reconnaît la racine du mot français « asthénie, asthénique », celui qui n’a plus de force, d’énergie. Le signe d’une grande fatigue, d’une grande lassitude. Un homme d’une grande pauvreté propose également le dictionnaire grec.
Sans doute influencés par les récits de guérison des autres évangiles et par les traduction latines et catholiques, on a voulu calquer sur le Jésus de Jean le rôle du thaumaturge, de celui dont les guérisons opérées étaient médicalement inexplicables, et donc miraculeuses.

Pourtant l’évangéliste Jean ne nous parle jamais de miracles, mais de signes. Les actes de Jésus n’ont pour lui rien de surnaturels, ce sont simplement des gestes qui font signe, qui désignent, qui matérialisent et explicitent de manière concrète et visible l’action de Dieu dans nos vies. Des gestes symboliques.

Et justement, c’est en changeant de regard sur cette foule qui rejoint Jésus que nous pouvons décrypter ce signe de la multiplication des pains qui n’a rien de miraculeux.

Ces « asthéniques » comme je les nomme, ces gens qui n’ont plus d’énergie, plus de force, plus d’espoir, ces gens cherchent un apaisement, un soulagement, une restauration auprès de Jésus. Ils sont certainement les « laissés pour compte » de cette époque, ces pauvres en esprit, ces malheureux, ces affligés dont nous parlent les Béatitudes. Ce jeune garçon, qui n’a que du pain d’orge (le pain des pauvres) et des poissons séchés est de ceux-ci. Cette foule aspire à une vie heureuse, une vie en paix, une vie en plénitude comme ils imaginent qu’était la vie sous le règne du Roi David. Et ils pensent que Jésus, en nouveau David, va la leur procurer. C’est dans ce sens qu’ils voient en lui un sauveur et veulent le faire Roi nous dit la fin du texte.

« Ils ne sont pas malades, ils ont faim », diagnostique Jésus. Certes, mais ils ont surtout faim de justice, de paix, de reconnaissance, d’encouragements, faim de vérité.
Et c’est alors que ce texte va surfer sur la symbolique de la Parole comme remède à leurs angoisses, en la comparant au pain comme nourriture qui vient calmer cette faim.

Comment nourrir tous ces gens, en pleine campagne ? Ou trouver ce pain, nourriture de base essentielle, vitale pour ces milliers de personnes. C’est en demandant aux disciples de trouver par eux-même une solution à cette situation que Jésus va les amener à réfléchir au sens de cet enseignement.
Que proposent les disciples ? Les cinq pains et les deux poissons d’un petit garçon ! Nous comprenons ici combien les moyens que nous, humains, nous essayons de mettre en œuvre pour guérir les maux de ce monde sont dérisoires. « La misère du monde n’est pas de dimension humaine », disait prosaïquement Coluche. La solution dépasse nos capacités humaines. Elle est à cet instant dans les mains de Dieu, et dans la parole du Christ.

C’est ici que la référence faite à la Pâque juive a son importance. Elle n’annonce pas la future passion du Christ, mais mais elle rappelle que les juifs sont sur le point de commémorer la sortie d’Égypte, l’Exode. Et qui dit Exode dit 40 ans au désert, pendant lesquels Dieu a dispensé à son peuple la manne, cette nourriture mystérieuse qui tombait mystérieusement chaque nuit, et qui servait à faire du pain. Cette manne quotidienne qui était offerte aux Hébreux comme nous est donné notre pain quotidien. Cette manne qu’il n’était pas possible de garder plusieurs jours, mais qui devait être ramassée, fraîche, chaque matin.

Oui, c’est à l’image de cette manne, gratuite, surabondante, nourrissante et suffisante à la survie du peuple en plein désert que nous découvrons ici cette nourriture que Jésus va partager sans compter pour nourrir la foule de ces anonymes : sa Parole.

Car la parole est à l’image de ces deux maigres pains d’orge : elle est ténue, fragile, subjective. Et pourtant, elle peut se partager à l’infini. Lorsqu’elle est prononcée avec force et assurance, elle se démultiplie et atteint toutes les oreilles qui sont à sa portée, sans qu’il soit possible de choisir qui la reçoit et qui ne la reçoit pas. Elle se répand, se répète, se partage, fait écho…

Et cette parole a le pouvoir de rassasier, de combler le manque de toutes ces personnes en souffrance. Elle a le pouvoir de les guérir, oui de les guérir comme les mots peuvent nous guérir lorsqu’il nous réconfortent, qu’ils nous encouragent, qu’ils nous guident vers la vraie vie, celle que le Christ nous désigne.

En bon berger, il conduit son troupeau se reposer dans de verts pâturages , là où l’herbe est grasse (Petit clin d’œil au Psaume 23 !). Et ce repas que cette multitude va partager n’est pas un repas pris à la hâte comme le dernier repas avant l’Exode. Cette foule est confortablement installée sur l’herbe verte, allongée, nous dit le texte grec, comme on s’allongeait à cette époque sur des divans pour prendre un copieux repas entre dignitaires dans les riches familles. Ce repas copieux qui comble la faim et redonne l’énergie de la Vie préfigure ici ce banquet de la fin des temps, fait de pain blanc et de vin capiteux qu’Ésaïe annonçait. Le récit de ce repas champêtre sous-entend que Jésus est réellement ce Messie qu’annonçait les prophètes et qui viendrait redonner force et espoir au monde.

Et avant de la distribuer, Jésus rend grâces pour cette Parole, qui est Parole de Dieu faîte chair puisqu’elle trouve son expression humaine par sa bouche. Il remercie symboliquement son Père pour cette Parole donnée en bénissant le pain avant de le partager.

Et cette Parole, qui peut se multiplier à l’infini sera plus que suffisante pour nourrir et remettre sur pied cette foule. Il y en aura même de reste, douze paniers, un par disciple. Ils pourront ainsi continuer à la distribuer, entendons par là continuer à la diffuser. C’est symboliquement ainsi qu’elle nous a rejointe aujourd’hui. Ces paniers pleins de cette Parole de Vie dont les disciples ont poursuivi la distribution ne se sont jamais épuisés. Et nous puisons encore dans cette Parole que les évangélistes nous ont transmise pour nous aussi apaiser notre faim, reprendre des forces, puis proposer à notre tour cette nourriture de l’Évangile à ceux qui en ont besoin.

C’est ainsi que je vous propose de comprendre ce récit tout en symboles de la multiplication des pains. Et de comprendre que ce n’est pas de se gaver de pain et de nourriture qui est le plus important, mais de recevoir la juste quantité de bon pain, la bonne parole qui comblera notre faim. Tout est dans le geste, l’intention. Même si nous n’aurons pas de Sainte-Cène aujourd’hui, je vous propose de simplement vous imaginer, prenant un petit morceau de pain dans l’assiette comme vous puiseriez une parole dans un de ces paniers. Et de considérer combien ces quelques grammes se suffisent à eux même pour symboliquement, vous faire participer à ce repas offert par le Christ. Vous avez saisi le sens de cet enseignement.

Aussi je reviens à mon histoire de boulangerie, et finalement de boulanger. Car il n’y a pas de bon pain sans un bon boulanger. Cette baguette que nous avions plébiscitée, mon fils et moi, elle est née du savoir-faire d’un artisan qui a choisit sa farine, qui s’est levé aux aurores pour pétrir et façonner son pain, qui a surveillé sa cuisson pour en décupler la saveur. Derrière ce bon pain se cache un bon boulanger. Et derrière cette Parole qui nourrit et nous fait revivre, il y a un homme, Jésus-Christ, qui en bon berger sait guider son troupeau vers des pâturages nourrissants, et lui apporter, en paroles, le soin et l’amour nécessaires.

« C’est moi qui suis le pain de vie ; celui qui vient à moi n’aura pas faim ; celui qui croit en moi jamais n’aura soif. », nous dit Jésus dans cet Évangile de Jean.
« En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole, et qui croit à celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle et ne vient point en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. »

Alors choisissons pour vivre, de nous nourrir de sa parole qui de tous temps a surabondé,

Amen


 

Jean 6, 1 à 15

Après cela, Jésus s’en alla de l’autre côté de la mer de Galilée (ou) de Tibériade.
Une foule nombreuse le suivait, parce qu’elle voyait les miracles qu’il opérait sur les malades. Jésus monta sur la montagne et là, il s’assit avec ses disciples. Or la Pâque, la fête des Juifs, était proche. Jésus leva les yeux, vit qu’une foule nombreuse venait à lui et dit à Philippe : Où achèterons-nous des pains pour que ces gens aient à manger ? Il disait cela pour l’éprouver, car il savait ce qu’il allait faire.
Philippe lui répondit : Les pains qu’on aurait pour deux cents deniers ne suffiraient pas pour que chacun en reçoive un peu. Un de ses disciples, André, frère de Simon Pierre, lui dit : Il y a ici un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de personnes ?
Jésus dit : Faites asseoir ces gens. Il y avait à cet endroit beaucoup d’herbe. Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes. Jésus prit les pains, rendit grâces et les distribua à ceux qui étaient là ; il en fit de même des poissons, autant qu’ils en voulurent. Lorsqu’ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : Ramassez les morceaux qui restent, afin que rien ne se perde.
Ils les ramassèrent donc, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, qui restaient à ceux qui avaient mangé. Ces gens, à la vue du miracle que Jésus avait fait, disaient : Vraiment c’est lui le prophète qui vient dans le monde. Jésus, sachant qu’ils allaient venir l’enlever pour le faire roi, se retira de nouveau sur la montagne, lui seul. Le soir venu, ses disciples descendirent jusqu’à la mer.

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