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ILS NE SAVENT PAS CE QU'ILS FONT

Luc 19, 28 à 40

Châteaudouble, le 14 avril  2019 - Dimanche des Rameaux

Chers tous,

Jésus, après toute une vie passée au nord de la Palestine, en Galilée notamment, s’est mis en route pour Jérusalem. C’est le temps de la fête de la Pâque, où tous les juifs se rassemblent au Temple pour la fête des pains sans levain, pour commémorer la libération d’Égypte, la libération de l’esclavage. Et déjà quelque chose surprend : cette procession avec ces feuilles de palme que l’on brandit, ce psaume 118 « Hosanna, bénit soit celui qui vient au nom du Seigneur », font plutôt penser aux traditions de la fête de Sukoth, la fête des tentes ou fête des récoltes qui a lieu en octobre/novembre. Au printemps, ces feuilles de palmes sont encore en bourgeon. Ici, les fêtes, les saisons se télescopent comme pour nous dire que Jésus est comme maître du temps, que pour le contenu de son enseignement comme pour ce qui va advenir à Jérusalem, l’heure, la date, les circonstances importent peu. Ce qui va se vivre est un moment à part, un moment hors du temps, dont les conséquences sont promises à une éternité.

Géographiquement, le trajet de cette procession n’est aussi pas anodin : Bethphagé, la maison des figues qui nous rappelle la parabole du figuier stérile et semble déjà comparer le Temple de Jérusalem à d’une maison pleine de figues desséchées ; Béthanie, lieu de l’onction des pieds de Jésus par Marie-Madeleine ; le monts des Oliviers, lieu de la trahison et de son arrestation. Et ce qui surprend tout autant, c’est la connaissance que Jésus a de ce qui l’attend. Il a déjà annoncé sa passion, sa mort et sa résurrection trois fois aux disciples, et ici il sait exactement où trouver l’ânon, ce qu’il faut dire à son propriétaire. Plus tard, il saura également dire à l’avance aux disciples où ils trouveront la salle et les victuailles pour prendre la Cène, son dernier repas avec eux. Il sait déjà qui le trahira.

Comment peut-il alors ne pas être conscient de la méprise dont il est victime de la part de la foule ? Car il est ici acclamé comme un roi, le nouveau David. Bienheureux, me direz-vous, celui qui a reconnu en Jésus le Messie, le Seigneur ! La procession, bien que faite de bric et de broc avec des manteaux pour tapis d’honneur, des feuilles de palmes cueillies à la hâte au bord du chemin, un ânon comme monture au lieu d’un fier destrier, cette procession est le pâle simulacre d’une procession solennelle et royale. Et elle en dit long sur les attentes de cette foule, qui nous le savons, voyait en Jésus un puissant libérateur, celui qui allait chasser les romains hors d’Israël, qui allait ramener la paix. Même l’ânon, dont la présence semble incongrue, n’est en fait là que pour faire référence à ces paroles du prophète Zacharie : « Voici ton roi, il vient à toi : il est juste et victorieux. Il est humble et monté sur un âne jeune » (Zacharie 9,9). Oui, pour eux, Jésus est bien ce roi, ce nouveau David, ce libérateur attendu et annoncé par les anciens.

Et Jésus sachant qu’il n’est pas venu pour diriger la résistance et la révolte contre l’envahisseur romain, Jésus sachant pertinemment ce qui l’attend vraiment au terme de cette visite à Jérusalem, comment comprendre qu’il se laisse embarquer dans cette procession fantasque ? Pourquoi ne se dérobe-t-il pas à cet accueil, à cette méprise sur le sens de sa venue ?

Jésus a bien conscience des attentes, des espoirs de cette foule, et pourtant il ne s’y soustrait pas.

Oui, Jésus connaît les attentes de tous ces gens, il sait qu’ils espèrent une libération qu’il ne peut leur offrir, et pourtant il ne les repousse pas. Il a bien accueilli parmi ses disciples Judas l'Iscariote, un ancien zélote membre des forces révolutionnaires. Il a également appelé Lévi, le collecteur d’impôt qui, lui, était plutôt satisfait des retombées lucratives de sa collaboration avec les Romains.

Jésus sait de quelle manière le salut va être offert à tous ces gens. Il sait également ce qu’il va devoir traverser pour qu’ils le comprennent. Et pourtant, il respecte et accueille ces espérances confuses, démesurées, hors de propos. Le cœur même de son enseignement n’est pas de désavouer ces gens, de leur ôter leur illusions. C’est de les déplacer dans leur vision de l’objectif, dans leur conception de la libération et de la liberté. C’est leur faire découvrir le salut tel que Dieu l’a conçu de toute éternité : une libération non pas collective pour tout son peuple, mais une libération individuelle, personnelle pour tout homme qui accepterait de le suivre jusqu'à la croix et de se laisser convertir par la Bonne Nouvelle de la Résurrection.

Et dans nos vies aussi, Jésus est là qui n’exige pas que nous assimilions et mettions en pratique sans conditions ses enseignements, en faisant fi de nos réticences, de nos difficultés à en saisir le sens, fi de nos croyances et de nos espoirs quelque fois mal placés, et déçus. Jésus est proche de ceux qui souffrent, qui sont opprimés, et comprend nos attentes parfois illusoires, nos demandes parfois déplacées, nos itinéraires parfois sans issue. Patiemment, il les écoute et les replace dans la trajectoire de ce projet de Dieu pour nos vies, pour chacune de nos vies. Par ses paroles que nous transmet la Bible, par les signes dont il ponctue incognito jour après jour notre chemin d’existence, par sa patience et son amour, il se fait proche et à l’écoute de ceux qui souffrent, qui cherchent, qui espèrent.

Comme ces gens dont l’accueil est presque indécent par rapport à ce qu’il vient faire et endurer à Jérusalem ; presque indécent lorsqu'on sait que ces mêmes vont le lendemain demander son exécution. Comme ces gens, Jésus nous laisse s’approcher de lui pour nous associer à cet événement inouï de sa mort et de sa résurrection. Il nous laisse l’accompagner tout au long de sa passion et de son chemin de croix pour faire de nous les témoins de cette espérance nouvelle qui naît du tombeau vide, et qui nous convertit, qui nous montre le véritable visage de ce salut auquel nous aspirons tous.

Cette Semaine Sainte qui s’ouvre avec ce dimanche des Rameaux va nous faire emprunter, étape par étape, le chemin que Jésus a suivi de son entrée à Jérusalem jusqu'à sa Passion, sa mort et sa Résurrection. Ils nous accueille à la porte, avec nos attentes souvent erronées ou excessives, mais surtout avec nos tourments, nos incompréhensions, nos questionnements, nos révoltes aussi, comme peut nous révolter cette foule qui, plus tard, le condamne et préfère en gracier un autre. Et lentement, progressivement, tout au long de son chemin de croix, il nous distille encore cet Évangile qu’il a prêché des années durant, pour qu’au matin de Pâques enfin, nous comprenions ce qu’il était venu accomplir et incarner parmi nous.

Du haut de sa croix, ses paroles se font l’écho de cette immense compassion dont il sait faire preuve :

Père, pardonne-leurs, ils ne savent pas ce qu’ils font  (Luc 23,34).

Amen.

 


Luc 19, 28 à 40

28 Après avoir ainsi parlé, Jésus prit les devants et monta vers Jérusalem.
29 Lorsqu'il approcha de Bethphagé et de Béthanie, vers le mont appelé mont des Oliviers, Jésus envoya deux de ses disciples.
30 en disant : Allez au village qui est en face ; quand vous y serez entrés, vous trouverez un ânon attaché, sur lequel aucun homme ne s’est jamais assis ; détachez-le et amenez-le.
31 Si quelqu'un vous demande : Pourquoi le détachez-vous ? vous lui direz : Le Seigneur en a besoin.
32 Ceux qui étaient envoyés s’en allèrent et trouvèrent les choses comme Jésus le leur avait dit.
33 Comme ils détachaient l’ânon, ses maîtres leur dirent : Pourquoi détachez-vous l’ânon
34 Ils répondirent : Le Seigneur en a besoin.
35 Et ils amenèrent à Jésus l’ânon, sur lequel ils jetèrent leurs vêtements, et firent monter Jésus.
36 À mesure qu’il avançait, les gens étendaient leurs vêtements sur le chemin.
37 Il approchait déjà (de Jérusalem) vers la descente du mont des Oliviers, lorsque tous les disciples, en foule, saisis de joie, se mirent à louer Dieu à haute voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus.
38 Ils disaient : Béni soit le roi, celui qui vient au nom du Seigneur !
Paix dans le ciel,
Et gloire dans les lieux très hauts.
39 Quelques Pharisiens, du milieu de la foule, dirent à Jésus : Maître, reprends tes disciples.
40 Il répondit : Je vous le dis, s’ils se taisent, les pierres crieront !

Texte : Traduction Segond "La Colombe"

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