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TOUS PRÊTRES À LA MANIÈRE DE MELKISEDEQ ?

Genèse 14, 17 à 20 - Hébreux 4,14 - 5,10

Châteaudouble, le 23 juin 2019

Chers frères et sœurs,

Parmi les textes de ce dimanche, j’avais retenu dans l’Ancien Testament cette évocation du prêtre Melkisedeq au livre de la Genèse. Mais le nom de ce prêtre reste énigmatique. Il ne réapparaît que dans le Psaume 110, pour ensuite disparaître de l’Ancien Testament pour ne refaire surface… que dans cet épître aux Hébreux, écrit plusieurs dizaines d’années après la mort de Jésus vraisemblablement par un disciple de l’apôtre Paul. Étrange, ce Melkisedeq dont on parle si peu, et que tout le monde connaît ?

Cet épître « aux Hébreux » s'adresse certainement à un groupe de chrétiens en mal de repères dans leur nouvelle foi, et en perte d'assurance quant au choix qu'ils ont fait de rejoindre les premières communautés chrétiennes. Ce pourrait fort bien être les premiers judéo-chrétiens qui, au lendemain de la Pentecôte, forment toujours un groupe à part à l’intérieur même la communauté juive.

Ils ont reconnu en Christ le Messie annoncé par les Écritures et cet enseignement qu'ils ont reçu du Christ, cette nouvelle vie de chrétien, ils trouvent logique de vouloir la vivre dans la continuité de la tradition juive. Christ est venu pour accomplir les Écritures, non pour les abolir. Mais les grands-prêtres, les docteurs de la Loi les rappellent à l'ordre, souvent de manière autoritaire et humiliante, et tentent de les ramener aux pratiques légales, rituelles et sacrificielles établies. On sait comment les choses finiront : la communauté chrétienne naissante sera chassée du temple, vers les années 60 après JC.

L'auteur de l'épître leur demande de « tenir ferme la confession de foi », celle qui professe Dieu le Père, mais aussi Jésus Christ, son Fils et l'Esprit Saint, et ce malgré l'adversité qu'ils rencontrent. Christ, qui a connu lui aussi ce rejet, cette humiliation, compatit, intercède et nous assurera l'aide du Père en temps voulu.

Et cette missive nous interpelle, nous aussi. Nous qui manquons parfois de repères pour notre foi dans le monde d'aujourd'hui. Nous qui nous interrogeons sur la distance qui nous sépare de Dieu, du Christ. Distance dans le temps (des siècles ont passé depuis le ministère de Jésus parmi les hommes), distance dans l'espace (où est ce Dieu, si lointain et pourtant si proche et si présent dans notre vie). A quoi ce Christ, Grand-Prêtre, peut-il nous être utile?

Certes, en tant que protestants, nous sommes souvent embarrassés par la figure du prêtre, car elle nous ramène immanquablement l'image des prêtres de l’Église catholique. Leur rôle y est établi comme intermédiaire entre les fidèles et Dieu. Ils sont seuls habilités à baptiser, à entendre les confessions, à absoudre les péchés, à offrir le sacrifice eucharistique et à administrer les autres sacrements.
Mais c'est justement ce que Martin Luther s'est acharné à dénoncer : les prérogatives d'un clergé qui, à son époque j'entends, accaparait (et monnayait qui plus est !) ce rôle de médiation.

Pour les réformateurs, par sa mort, Jésus-Christ a définitivement comblé la distance entre Dieu et nous. Agneau pascal, c'est en mourant qu'il a offert l’ultime sacrifice, celui de sa propre vie pour notre salut. C'est ce jour là que le rideau qui séparait Dieu des hommes dans le temple, et que seuls les prêtres avaient le droit de franchir, c'est ce jour là que ce rideau s'est déchiré, et que Dieu est devenu apercevable, accessible à tous. Jésus-Christ s'est offert lui-même, une fois pour toute, en sacrifice pour notre pardon, pour effacer cet éloignement que nous avions mis entre Dieu et nous et qui est la définition même du péché.

Aujourd'hui, l'auteur de cette lettre aux Hébreux nous exhorte à reconnaître en Jésus-Christ un Grand-Prêtre médiateur qui nous aide à rétablir la relation directe avec Dieu, qui se fait notre interprète.
Homme de chair comme nous, il connaît nos faiblesses, nos tentations, nos doutes parce qu’il les a lui-même vécus. Fils de Dieu, il connaît aussi cette miséricorde et cette Grâce que ce Père donne sans conditions à ses enfants. Il nous guide pour le rejoindre au pied de son trône, dans ce Royaume qui est le sien, et qui en Christ s'est approché de nous.

C'est donc avec confiance, « avec pleine assurance » nous dit le texte, que nous pouvons nous approcher de Dieu et établir le dialogue, Christ ayant ouvert la voie et intercédé en notre faveur pour nous aider à réparer ce lien, cette communication qui nous unissent au Père.

Mais à plusieurs reprises dans cet épître, Jésus-Christ Christ est dit « Grand-Prêtre à la manière de Melkisedeq ». Et cette comparaison demeure toujours bien énigmatique. Alors menons l’enquête...

Dans la Bible, en Genèse 14, nous avons lu que Melkisedeq était Prêtre de Dieu le Très-Haut, qu'il louait Dieu, qu'il bénit Abraham et lui fournit du pain et du vin…. Premier indice, mais maigre piste.
Car c'est tout ce que la Bible nous dit de ce qu'il a fait. Ensuite, « A la manière de Melkisedeq » revient comme un refrain dans le Psaume 110 et à plusieurs endroits dans l’épître aux Hébreux, à croire que la vie et les manières sous-entendues de ce Melkisedeq étaient bien connues des lecteurs juifs. Un peu comme si je vous dit de quelqu'un que c’est un Robin des Bois ou une pauvre Cosette. Je n’ai pas besoin de vous raconter toute l’histoire pour que vous compreniez ce que je veux dire.

Mais qui donc est Melkisedeq ? Quelle est son histoire ?
Melkisedeq (Melech Zadoq) veut dire en Hébreux Roi de Justice. En Genèse 14, ils nous est dit qu'il était « Roi de Salem ». Salem, c'est Shalom, la Paix.
Roi de Justice, Prince de Paix…. Cela nous rappelle quelque chose… deuxième indice.

Mais c'est dans la littérature apocryphe, c’est à dire dans des livres qui n’ont pas été retenus pour composer l’Ancien Testament, que nous allons pouvoir trouver d'autres indices. Dans un livre apocalyptique juif appelé 2 Henoch, on trouve une légende de Melkisedeq assez édifiante.

La mère de Melkisedeq, âgée et stérile tombe enceinte de manière mystérieuse, alors que son mari l’a quittée et ne vit pas avec elle. Lorsque celui-ci l'apprend, il l'accuse d'adultère et la tourmente au point qu'elle en meurt. Mais l'enfant qu'elle porte naîtra tout de même, bien vivant. Sitôt qu'il voit le jour, il est déjà habillé, il parle, loue et glorifie le Seigneur. Son père alors voit en lui un élu de Dieu. Il lui donne le bain sacré et le revêt de la tunique sacerdotale, il lui donne à manger le pain consacré. Et il devient, dès son jeune âge, prêtre du Seigneur.
Un Ange apparaît alors à son père et lui dit qu'en son temps, il viendra enlever ce fils pour l'emmener auprès de Dieu dans le Paradis d'Eden, et qu'il sera alors à la tête des prêtres dans un peuple qui servira le pouvoir de Dieu… Là, nous tenons un troisième « gros » indice.

Si cette légende de Melkisedeq appartenait vraiment à la culture juive, alors nul doute que l'auteur de l’épître a voulu l'utiliser pour illustrer la vie et le rôle du Christ : même naissance miraculeuse, même rituel de baptême, même vocation de paix et de justice, même ascension auprès de Dieu pour devenir la tête d'une Église de prêtres.

Mais il faut à mon sens dépasser cette simple analogie entre le destin de ces deux personnages pour comprendre ce que sous-entend cette affirmation : Jésus-Christ, Dieu fait homme et Grand-Prêtre à la manière de Melkisedeq.

Car il faut s’intéresser également à la mention faite d'Aaron, frère de Moïse et désigné par Dieu pour être le prêtre qui officiait dans le tabernacle. Il a été d’abord intronisé comme l'ont été en leur temps Melkisedeq et Jésus-Christ : un bain rituel, le partage du pain consacré, pour ensuite avoir l’autorisation de s'adresser à Dieu et d’intercéder pour ses frères.
Aaron était un homme comme les autres, et il était chargé de faire des offrandes et des sacrifices pour le pardon de ses péchés d’abord, puis ensuite de ceux de ses congénères. Il l'a fait avec toute l’indulgence et la compassion d'un être humain. Pécheur comme ses frères, Dieu l'a choisi, il l'a appelé et l'a chargé de cette mission comme il continue de le faire aujourd'hui avec nous.

Car c'est là l'image du sacerdoce universel qu'ont défendu les réformateurs depuis cinq siècles.

Nous sommes tous prêtres et prophètes, porteurs de la Parole de Vie. Prophètes lorsque nous l'annonçons au monde, en paroles et en actes. Et prêtres lorsque nous nous adressons directement à Dieu et intercédons pour que nous-mêmes et notre prochain ayons la vie éternelle par la grâce de Dieu.
Oui, nous sommes tous consacrés à la prêtrise par notre baptême. Par lui, nous devenons enfants de Dieu, et cette filiation rend possible un lien, un dialogue direct entre Lui et nous. Et nous sommes également appelés à servir Dieu, notre Père comme l'ont fait les Grand-Prêtres en leur temps.

Mais alors, que penser de cette nouvelle fonction qui nous incombe. Est-ce un honneur, une grâce ou une charge ?

Nous sommes déjà appelés par Dieu à œuvrer dans le monde selon les dons qu'ils nous a donné et le projet qu'il a formé pour nous. Nous sommes appelés également à servir nos frères et sœurs, et la diaconie est un devoir qui, aux yeux du réformateur Jean Calvin par exemple, était une vocation au même titre que celle de pasteur, de professeur ou d'ancien, c’est-à-dire de conseiller presbytéral. Mais nous voici de surcroît investi du rôle de prêtre. Que de responsabilités sur nos épaules ! N'était-ce finalement pas mieux lorsqu'un clergé dédié se chargeait de cette tâche ?
Je crois cependant qu'il nous faut relativiser cette fonction qui nous incombe. Il n'est pas question ici d'une charge que nous devons assumer, mais du constat que Christ ayant ouvert la voie, il n'y a plus d'intermédiaire entre nous et Dieu. Après l’événement de la Croix, la charge de prêtre s'est trouvé vidée de son utilité car c'est directement que nous échangeons avec Dieu. Elle s'est atomisée et plus que les devoirs, ce sont les prérogatives qui y étaient attachées qui reviennent désormais à chaque baptisés : être en relation directe avec Dieu, dialoguer avec lui, et recevoir en droite ligne son pardon, sa miséricorde et sa grâce, sans contreparties, sans avoir à offrir de sacrifices agréables à Dieu, sans les œuvres nous dirait Luther.

Oui, si Jésus-Christ était Grand-Prêtre à la manière de Melkisedeq, il fut le dernier car désormais, plus personne ne peut s'adjuger l'exclusivité de ce ministère. C'est donc le privilège et l'honneur de la charge qui reviennent à chacun en tant que baptisés, et non les seuls devoirs.

Mais me direz-vous, que faisons-nous alors de la fin de ce texte : « Jésus , au cours de sa vie terrestre, offrit prières et supplications avec grand cri et larmes à celui qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de sa soumission. Tout Fils qu'il était, il apprit par ses souffrances l'obéissance. ».

Elles sont accablantes ces prérogatives ? Si Jésus, Grand-Prêtre est à la tête de cette sainte communauté sacerdotale, ses exigences envers les prêtres qu'il dirige sont-elles dures à ce point ?
Ces versets nous ramènent certes à la prière de Jésus à Gethsémané. Après avoir demandé à son père d'éloigner cette coupe qu'il lui fallait boire, et de lui épargner la souffrance de sa Passion, il finit par se soumettre à la volonté de Dieu : Père, ta volonté et non la mienne.

Mais il faut je crois nous garder d'une lecture trop doloriste de ce passage. Ce dialogue, cette relation si intime avec Dieu est-elle réellement un chemin de souffrance et d'obéissance ? Peut-être, mais une obéissance qui se veut une crainte respectueuse, comme l'indique le texte grec : ευλαβεια ne se traduit pas seulement par obéissance et soumission, mais aussi par précaution, crainte, voire piété.
Nous sommes là dans cette crainte de Dieu qui revient tout au long de l'Ancien Testament, une crainte teintée de respect plus que de peur. La soumission s'apparente plus à mon sens à ces traités de vassalité anciens, où l'on prêtait allégeance à un Seigneur pour s’assurer sa protection, et non pour se retrouver asservi à son bon vouloir.

Notre vie de chrétien est un chemin d’obéissance consentie qui est plus de l'ordre de la suivance du Christ. Un chemin pavé d'hésitations, de doute, de remises en question, mais un chemin qui nous invite à poser nos pas dans ceux du Christ pour nous mettre en route vers le Royaume. Cette soumission volontaire, mais salutaire, c'est le prix de la grâce qu'a mis en avant le théologien Dietrich Bonhoeffer. Notre relation à Dieu n'est plus au prix de sacrifices d’animaux, ni même au prix de renoncements ou de sacrifices personnels. Elle est dans l'offrande de notre vie comme disciple du Christ, avec ses obligations, mais aussi ses privilèges.

Que devons-nous donc retenir de ces lectures d’aujourd'hui ? Je pense qu'il y a une caractéristique commune entre ces grandes figures sacerdotales, entre Melkisedeq, Aaron, Samuel peut-être aussi, et Jésus-Christ qui fut le dernier de tous : Ils étaient des hommes comme les autres, avec leurs faiblesses, leur défaillance, et ils ont tous été choisis, appelés par Dieu, et consacré à son service. Et en cela ils se distinguaient des lignées de prêtres juifs lévites qui se transmettaient leur charge de manière héréditaire, de père en fils.
Et notre église en tant que communauté sacerdotale s'inscrit aussi dans cette élection et cette filiation spirituelle qui nous lie au Père par le baptême. Nous ne sommes pas chrétiens par ce que nos parents l’étaient. Nous sommes chrétiens par le baptême que nous ou nos parents avons demandé.

Oui, en tant que prêtres, nous voulons servir Dieu comme un enfant sert son père, nous l'avons chanté tout à l'heure. Nous voulons affermir en Christ ce désir de lui parler, de le prier, et la joie de lui obéir.

Amen


Genèse 14, 17-20  -  Épître aux Hébreux 4, 14 - 5,10

Genèse 14

17 Après qu’(Abram) fut revenu vainqueur de Kedorlaomer et des rois qui étaient avec lui, le roi de Sodome sortit à sa rencontre dans la vallée de Chavé, qui est la Vallée du Roi.
18 Melchisédeq, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était sacrificateur du Dieu Très-Haut.
19 Il bénit Abram et dit : Béni soit Abram
Par le Dieu Très-Haut,
Maître du ciel et de la terre !

20 Béni soit le Dieu Très-Haut,
Qui a livré les adversaires entre tes mains !
Et Abram lui donna la dîme de tout.

Hébreux 4 et 5

14 Puisque nous avons un grand souverain sacrificateur qui a traversé les cieux, Jésus le Fils de Dieu, tenons fermement la confession (de notre foi).
15 Car nous n’avons pas un souverain sacrificateur incapable de compatir à nos faiblesses ; mais il a été tenté comme nous à tous égards, sans (commettre de) péché.
16 Approchons-nous donc avec assurance du trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, en vue d’un secours opportun.

1 En effet, tout souverain sacrificateur, pris parmi les hommes, est établi pour les hommes dans (le service) de Dieu, afin de présenter des offrandes et des sacrifices pour les péchés.
2 Il peut avoir de la compréhension pour les ignorants et les égarés, puisque lui-même est sujet à la faiblesse.
3 Et c’est à cause de cette faiblesse qu’il doit offrir, pour lui-même aussi bien que pour le peuple, (des sacrifices) pour les péchés.
4 Nul ne s’attribue cet honneur ; mais on y est appelé par Dieu, comme le fut Aaron lui-même.
5 De même, ce n’est pas le Christ qui s’est donné lui-même la gloire de devenir souverain sacrificateur, mais c’est Celui qui lui a dit : Tu es mon fils, c’est moi qui t’ai engendré aujourd'hui ;
6 de même il dit encore ailleurs : Tu es sacrificateur pour l’éternité, selon l’ordre de Melchisédeq.
7 C’est lui qui, dans les jours de sa chair, offrit à grands cris et avec larmes, des prières et des supplications à Celui qui pouvait le sauver de la mort. Ayant été exaucé à cause de sa piété, il a appris.
8 bien qu’il fût le Fils, l’obéissance par ce qu’il a souffert.
9 Après avoir été élevé à la perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent l’auteur d’un salut éternel.
10 Dieu l’ayant proclamé souverain sacrificateur selon l’ordre de Melchisédeq.

Texte : La Colombe, Segond

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