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A QUI FAIRE CONFIANCE ?

Deutéronome 8, 17 et 18

Les sondages et l’observation de la réalité sociale montrent que depuis plusieurs décennies persiste et se développe en France un climat de pessimisme et de conflictualité forte. Cette perte de confiance multifactorielle a pour corollaire une forme de défiance envers les autorités instituées, dont les périodes de turbulences sociétales sont un révélateur.
On l’a vu avec l’épisode des gilets jaunes ou lors des manifestations contre la réforme des retraites. Et, sans surprise, avec la crise sanitaire actuelle, source de grosses incertitudes.
Toutefois, devant sa gravité, on aurait pu attendre une confiance renouvelée à l’égard de ceux qui ont à prendre et à mettre en œuvre des décisions lourdes.
Or, ce n’est pas le cas.

Elle n’a cessé de se dégrader au cours du confinement et, plus préoccupant encore, au moment du déconfinement. Certes, l’attente de réponses claires et précises est légitime, mais elle s’est peu à peu transformée en un climat d’insatisfaction et de défiance généralisé que le système médiatique a largement contribué à installer, à alimenter et à amplifier. Une fois de plus, au lieu d’informer le plus factuellement possible, les médias n’ont cessé d’instiller un sentiment d’incertitude, cherchant toujours ce qui ne va pas, ce qui fait problème, se complaisant de manière répétitive dans des polémiques et des débats stériles. (…) Les médias nous ont ainsi « confinés » dans une atmosphère de dramatisation et de peurs irrationnelles.

Evidemment, il ne s’agit pas de cacher, ni d’atténuer les éventuelles erreurs, errances ou errements des politiques et des scientifiques, ni non plus des journalistes et autres commentateurs inspirés ! Mais une information libre et critique ne saurait se réduire à ce qui fait le buzz, jouant avec les émotions de l’opinion publique.
Même si on a compris que c’est cela qui fait recette, dans tous les sens du mot !
Une fois de plus, les médias, à de rares exceptions, n’ont pas eu comme exigence de donner à penser avec la « distanciation » nécessaire, de mettre en perspective et de problématiser ce qui était en train de se passer. Ils n’ont pas aidé à en discerner les causes profondes, susceptibles d’expliquer et de dépasser les orientations parfois erratiques des gouvernants comme des scientifiques.

Cette épidémie nous rappelle douloureusement que la vie est marquée par les risques et l’incertitude. Elle nous apprend, ce que les scientifiques savaient depuis longtemps, qu’il faut « agir dans le savoir explicite de notre non-savoir ». (Jürgen Habermas). Il n’est donc pas étonnant, qu’avec les gouvernants, ils aient eu du mal à appréhender l’ampleur et les caractères de cette épidémie.
Du fait même de sa nature inédite, elle ne pouvait générer des décisions s’imposant de manière évidente et définitive. N’en déplaise aux experts autoproclamés qui ont la science infuse (…), cette incertitude scientifique quant à la nature du Covid-19 explique, pour une large part, les hésitations, les révisions,, les retours en arrière, les essais, les erreurs, les contradictions… Il n’est même pas sur que nous soyons un jour en mesure de savoir ce qui a été bien et mal fait. On voit combien cela est insupportable dans une société qui pense tout maitriser de se sentir à ce point fragile et vulnérable, abandonné aux choix tâtonnants des décideurs, considérés du coup comme incompétents, irresponsables et capables de tout.
Edgar Morin soulignait ce 6 avril dans le journal du CNRS, les retentissements anthropologiques de ces incertitudes dans un monde de plus en plus complexe : « Nous devons apprendre à les accepter et à vivre avec elles, alors que notre civilisation nous a inculqué le besoin de certitudes toujours plus nombreuses sur le futur, souvent illusoires, parfois frivoles… L’arrivée de ce virus doit nous rappeler que l’incertitude reste un élément inexpugnable de la condition humaine. »
Analyser ce nécessaire renoncement à la toute puissance aurait évidemment conduit certains « critiques », parfois nous-mêmes à interroger la notre. « Garde – toi de dire en ton cœur : ma force et la puissance de ma main m’ont acquis ces richesses. Souviens-toi de l’Eternel, ton Dieu, car c’est lui qui te donnera de la force pour les acquérir »… souviens –toi !, nous dit l’auteur du livre du Deutéronome chapitre 8, v 17 et 18.

Si les incertitudes dans le champ du savoir contribuent à alimenter un climat d’inquiétude et de défiance, peuvent-elles altérer fondamentalement la confiance ?
Celle-ci, en effet, est d’un autre ordre. Elle ne relève pas de connaissances acquises. Comme la foi, elle se reçoit d’une parole en laquelle on fait crédit.
Calvin traduit le latin fides, la foi, par le mot « fiance ». Ainsi, foi, confiance, fiançailles, confidence, fiable, fidélité…sont des mots de même famille. Ils n’appartiennent pas au seul langage religieux mais témoignent tous d’une relation de confiance envers un autre. Alors, au-delà des éléments contextuels liés à la crise sanitaire, n’y a-t-il pas une cause plus profonde à la perte de confiance de notre société ? Ne résiderait-elle pas dans la fermeture à toute altérité, dans une difficulté à faire créance à un autre ? En quoi, en qui, sommes-nous prêts à faire encore confiance ?

Luther écrit : « La confiance et la foi du cœur font et le Dieu et l’idole. Ce à quoi tu attaches ton cœur et tu te fies est, proprement, ton Dieu ». (Le grand catéchisme ; 1529). Alors, aujourd’hui, en quels dieux croyons-nous ? Ceux de nos sociétés qui nous fascinent, nous façonnent, mais qui ne sont pas forcément à la hauteur de nos espérances. Ces « idoles des nations qui sont d’argent et d’or, faites de main d’homme… Leurs auteurs leur ressemblent, comme tous ceux qui comptent sur elles ! », nous a rappelé le Psalmiste (118 ; v 15 à 18.). Alors à quel autre, à quel autre, porteur de promesses, accordons-nous crédit ?

On perçoit à quel point cette compréhension d’une vie liée à un autre en qui on croit, heurte le désir contemporain d’un individu qui se croit totalement libre, capable de se comprendre et d’exister par lui-même, qui cherche à s’auto-fonder, à se réaliser et à se construire par ses propres forces ou réussites. Un individu qui ne fait plus confiance qu’à lui-même… Et encore pas toujours ! En effet, quand il ne parvient pas à atteindre les objectifs que la société de performance lui fixe ou qu’il se fixe lui-même, il en vient à perdre toute confiance et l’estime de soi. Expression ultime et pathétique de l’individualisme contemporain.

La confiance, elle, est fille de l’altérité, fille de la parole échangée, de la Parole reçue et partagée. Elle sait les richesses et les limites des savoirs humains. Elle n’ignore pas les incertitudes du réel, elle permet de les analyser et de les assumer avec lucidité.
Elle autorise la critique sans s’y dissoudre, elle n’est pas une façon illusoire de s’évader des souffrances de la terre. Elle donne force et courage pour les combattre.
La confiance n’enferme pas l’humain dans le présent, elle l’appelle à désirer et à construire de nouveaux possibles.
La confiance permet d’espérer « contre toute espérance » qu’un monde autre peut advenir.

D'après une prédication du pasteur Michel Bertrand - Extrait du journal Réforme du 14/05/2020

 

Deutéronome 8, 17 et 18

17 Attention ! Ne dites jamais dans votre cœur : « Nous sommes devenus riches par nous-mêmes, grâce à nos seules forces. »
18 Rappelez-vous : c’est le Seigneur votre Dieu qui vous donne la force d’obtenir ces richesses. Et ainsi aujourd’hui encore, il respecte l’alliance qu’il a faite avec vos ancêtres.

 

Psaume 118, 15 à 18

15 Écoutez les cris de joie et de victoire dans les tentes de ceux qui obéissent à Dieu :« Le Seigneur a fait un exploit !
16 Il nous a donné la victoire, le Seigneur a fait un exploit ! »
17 Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour raconter les actions du Seigneur.
18 Oui, le Seigneur m’a bien corrigé,mais il ne m’a pas laissé mourir !

(Texte Parole de Vie)

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