DONNER SANS CALCUL

Matthieu 25, 31 à 40 - Matthieu 5, 43 à 6, 4 - Matthieu 10, 6b à 13

Les occasions d'être charitables et solidaires n'ont jamais manqué dans l'histoire. De tous temps les êtres humains ont eu besoin les uns des autres. L'entraide a d'ailleurs été, dans les temps primitifs, le principal facteur de survie, l'individu seul ayant peu de chance de survivre sans le clan ou la tribu.
La sécurité que la modernité apporte amoindrit cet aspect de la solidarité. C'est, sans doute, la première raison pour laquelle on est moins charitable à l'heure actuelle. Il suffit de voyager dans un désert — où, par définition, la vie est plus fragile — pour se rendre compte que ses habitants ont su garder le sens de la solidarité.
Mais, je dois dire que je suis assez agréablement surpris de voir que l'entraide n'a pas totalement disparu. L'élan populaire et mondial qui se manifeste lors des grandes catastrophes en témoigne. On peut, bien sûr, se demander quel est l'état d'esprit qui suscite de tels élans, tant l'homme moderne a pour réflexe la rentabilité et le refus de l'acte gratuit. C'est pourquoi, je me suis intéressé à ce que l'Evangile avait à nous dire à ce sujet. Et c'est dans la parabole du jugement (en Matthieu 25), que j'ai trouvé des réponses.

La parabole de Matthieu 25, 31-40

Le Fils de l'homme juge les nations rassemblées devant lui. Il place les brebis à sa droite et les boucs (ou les chèvres) à sa gauche. Ce qui est important, ce sont les critères de jugement. Le texte n'exploite pas les caractéristiques des brebis et des boucs : dans le sens que les uns seraient productifs de lait et pas les autres, dans une opposition des valeurs féminines et masculines, par exemple, ou en comparant la douceur des brebis à l'esprit plus indépendant des chèvres … etc. Non, rien n'est dit en ce sens. Au point qu'on se demande pourquoi une telle image est donnée : pourquoi des brebis et des boucs, ou des chèvres ? Le tri est fait selon d'autres critères.
Le premier critère est évident, c'est celui de l'amour du prochain. Les brebis ont aidé, soutenu, accompagné les personnes en difficulté. Le Fils de l'homme leur dit, en effet : J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire … etc. Ce que les boucs (ou les chèvres) n'ont pas fait. Là encore, aucun lien n'est fait entre les qualités des brebis et des chèvres et la solidarité. Pourquoi les chèvres ne seraient-elles pas plus solidaires que les brebis ? Le texte ne le dit pas ; parce que là n'est pas la question. Ce serait sortir du message de la parabole si l’on extrapolait en utilisant les figures des brebis et des boucs pour déclarer que seuls ceux qui produisent (comme les brebis donnent leur lait), ou seules celles qui sont douces comme des brebis, échappent au jugement. Non, la parabole a pour seul critère de jugement, la solidarité, la générosité, le sens du don.

On pourrait s'arrêter là et tirer la leçon évidente de ce texte : l'amour triomphe du jugement. C'est ce que tout prédicateur, prêchant à partir de ce passage, a fait un jour ou l'autre. Et ça m'est arrivé aussi.
Mais le dialogue entre le Fils de l'homme et les jugés s'instaure ; et il est riche en enseignements.

Les brebis et les boucs ne se souviennent pas avoir été charitables envers Jésus.

Les uns comme les autres demandent : Quand avons fait (ou pas fait) cela ?
Pourquoi ne se souviennent-ils pas avoir été charitables envers Jésus ? Parce que dans la réalité, ce n'était pas Jésus qui était là. C'était toute personne en détresse et qui demande de l'aide. La réponse du roi éclaire le propos : Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites.
Il est clair que le message essentiel de ce texte est d'établir une correspondance, une relation particulière entre Jésus et les petits, les faibles …

Mais il y a peut-être une autre raison pour laquelle les brebis répondent : Quand avons-nous fait cela ? Même si cette raison n'est pas vraiment exprimée dans le texte.


Les brebis et les boucs ne se souviennent pas avoir été charitables envers Jésus, parce qu'elles l'ont fait sans y penser, par habitude, par nature. C'est leur façon de vivre que d'aider, que d'aimer.
On se souvient de ce qui surprend, de ce qui n'est pas habituel. On se souvient, par exemple, davantage d'un repas de fête que d'un repas quotidien. Si les brebis n'avaient aidé, soutenu, accompagné que quelques fois, elles s'en souviendraient. Leur manque de mémoire manifeste leur nature généreuse. Elles seraient prêtes à dire qu'elles n'y sont pour rien, mais que la gloire en revient au Christ lui-même, parce que ces œuvres sont, en vérité, les siennes. Il est vrai, qu'en tant qu'agneau de Dieu, Jésus est aussi brebis.
On peut, peut-être, alors dire que si nous nous souvenons de nos œuvres, ce sont les nôtres. Et que si nous ne nous en souvenons pas, ce sont celles de Dieu. Mais il y a peut-être encore une autre raison pour laquelle les brebis ne se souviennent pas.

Les brebis et les boucs ne se souviennent pas avoir été charitables envers Jésus, parce qu'elles ont agit sans rien attendre, sans calcul.

Si on attend un résultat de nos actes, on ne peut les oublier.
Si on veut que nos actions soient rentables, alors forcément on calcule.
Si on veut établir la liste de nos œuvres à présenter à Dieu au jour du jugement, alors on n'est pas une brebis. Remarquez : on n'est pas un bouc non plus, puisque ces derniers ne se souviennent pas. Mais il est normal que les boucs ne se souviennent pas, puisqu'ils n'ont rien fait. On ne peut se souvenir de ce qui n'existe pas. D’autre part, les boucs ne se souviennent pas avoir été sollicités, parce que cette sollicitation n’est pas rare, et parce qu’il est habituel pour eux de ne pas y répondre.
L'idéal est d'aimer sans s'en rendre compte, parce que c'est naturel d'aimer et d'agir pour les autres.
C’est pourquoi, le « témoignage » qui consiste à raconter nos bonnes œuvres est suspect. On ne devrait pas s’en souvenir.

L'Evangile nous invite, encore et toujours, à aider, à soutenir, à accompagner, à aimer. Mais sans calcul, sans arrière pensée. Sans attendre un rendu de la part de la personne assistée, ou d'une autre, … ou de Dieu. L'amour est gratuit, il n'accorde aucun crédit ou mérite, sinon il n'est pas amour. C'est ce que Jésus propose à ses disciples :
- Quand tu fais un acte de compassion, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite (Mat 6, 3).
-
Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (Mat 10, 8).
Aimer sans calcul, c'est entrer, vivre et agir dans le Royaume de la gratuité. Celui dont Jésus est le souverain.
Je me réjouis et je veux croire que tous ceux qui manifestent de la solidarité face aux malheurs du monde font partie de ce Royaume. Prenons garde cependant, l'aide apportée aux lointains ne nous dispense pas d'aimer notre prochain.