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SOYEZ BENIS

Luc 3, 1 à 6 - Philippiens 1, 3 à 11 - Esaïe 60, 1 à 11

À lire le début de l'épître aux Philippiens (« …  je rends grâce à Dieu … ne cessant de manifester ma joie ... »), on a du mal à réaliser le contexte de cette lettre. Il n'est question que de joie, de bénédiction, d'amour. Et c’est une chose très connue que cette épître est parfois qualifiée d’hymne à la joie !
Pourtant, Paul écrit aux Philippiens depuis la prison de Rome. C’est là qu’il est captif, depuis qu'il en a appelé à César (c'est-à-dire à l'empereur Néron), comme son statut de citoyen romain l'y autorisait.

A contrario, le passage de l'évangile de Luc que nous avons lu est très explicite sur le contexte historique : la 15e année du règne de Tibère, la Judée, occupée par les Romains, est gouvernée par Ponce Pilate. Des rois ou tétrarques se partagent le pouvoir sur le reste du territoire, tandis que les souverains sacrificateurs, Anne et Caïphe, guident spirituellement le peuple.
Ces souverains sacrificateurs avaient partie liée avec le pouvoir romain. Ils dépendaient du bon vouloir des préfets romains ou des gouverneurs de la Judée pour se maintenir en place. Ceux qui déplaisaient aux représentants du pouvoir romain pouvaient être révoqués, comme c’est arrivé à des prédécesseurs de Caïphe. Il n’est peut-être pas exagéré de dire qu’il fallait collaborer avec les Romains pour espérer rester en poste aussi longtemps que Caïphe, qui s’est maintenu 18 ans. Autrement dit, on peut considérer que le texte de Luc insiste lourdement sur l'oppression romaine qui pèse sur la région. Luc met les points sur les I, les barres sur les T : il affirme que la parole de Jean-Baptiste s’adresse à un peuple victime d’oppression politique et religieuse, et qui aspire donc à la délivrance.

Quant au livre d'Esaïe, on connaît l'importance qu'il accorde aux thèmes de la déportation, de la captivité et de l'exil. Ce contexte n’est pas explicitement présent dans le passage lu ce matin, mais le chapitre 60 effleure cette tragédie dans le verset 2 : «Voici les ténèbres couvrent la terre et l'obscurité les peuples.» C’est une métaphore effrayante qui rappelle les tribulations des peuples et le désespoir qui s’abat sur eux.
Il nous faut ainsi, pour bien entrer dans ces textes, pour en avoir une compréhension juste, tenter de faire quelque chose de très difficile : essayer de nous mettre à la place de ceux qui ont vécu des tragédies de cette nature, sans les avoir vécues nous-mêmes.

Faire l’effort d’imagination pour comprendre ce que produit la violence des conquêtes, l’arrachement brutal et soudain à sa vie antérieure : parce qu’on a été capturé, réduit en esclavage, convaincu de rébellion, déporté, parce qu’on a perdu sa famille, au sens propre ou c’est tout comme : comment garder le lien avec ceux dont on a perdu la trace ?
Les guerres de conquête, sous les Assyriens, les Perses, ou les Romains, ça peut ressembler à ça !
Le lien avec ce que les humains ont de plus cher est rompu, abîmé, détruit. Ce sont des expériences de violence extrême et concrète. Les familles, les vies sont détruites. Les repères sont anéantis. Les humains ne font alors plus communautés ils ne font plus peuples. Ils sont atomisés, chosifiés.

Coupure des liens, arrachement, perte de son identité, de sa liberté. Perte de soi, mort sociale.
Nous plongeons dans les ténèbres et l’obscurité.

Pourtant, aucun de ces textes ne nous laisse seul avec ce poids de l’angoisse, cette peur de ce qui peut arriver dans un monde régi par l’esprit de conquête.
Que nous apprennent ces textes ? Ils ne parlent pas seulement de lumière au bout du tunnel. Non. C'est bien de lumière dans le tunnel, dans les ténèbres qu'il s'agit. Comment la lumière peut-elle luire dans le désespoir ? Et la liberté exister en captivité ? La justice peut-elle s'imposer face à l'oppression ?
Comment, en somme, repousser la malédiction qui s'abat parfois sur les peuples ou sur nos vies ?
Des éléments de réponse sont présents dans les trois textes. De manière explicite chez Paul, et symbolique dans les deux autres textes. Et chacun donne aussi une clé pour échapper à la malédiction, chacun montre un chemin vers la lumière.

Car tous parlent de bénédiction.

Jérusalem est cette lumière qui luit dans les ténèbres chez Esaïe. Sion symbolise la bénédiction universelle de Dieu qui se traduit par la réparation des liens entre les humains. «Tous ils s'assemblent, ils viennent vers toi.». Ce qui était dispersé est rassemblé, les liens brisés sont réparés, reconstruits. L'unité de l'humanité est proclamée, attestée par l'universalité de la bénédiction.
On doit encore faire un effort d’imagination pour comprendre comment ces paroles peuvent être reçues par ceux à qui elles sont adressées. Ils sont dispersés, ils seront rassemblés. Ils ont été arrachés à leur terre (c’est-à-dire leur famille, leurs amis, leur milieu social, leurs traditions, leurs métiers), ils retrouvent leur cité, Sion. Ils étaient pauvres et démunis, ils retrouvent l’abondance. La bénédiction se manifeste de manière concrète comme la promesse d’une restauration de leur propre personne. Ils n’étaient plus rien, ils retrouvent leur propre être. Ici, la bénédiction est synonyme de résurrection.

Chez Luc aussi, c'est par la voix d'Esaïe qu'est proclamée la bénédiction. « Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline seront abaissées. »
Il ne s’agit pas d’écocide, dans cet extrait ! Bien sûr que non ! Les montagnes, les collines, mais aussi les vallées symbolisent les obstacles qui séparent les humains. Au point qu’ils ne se comprennent plus ! Ne dit-on pas « vérité en-deça des Pyrénées, mensonge au-delà ? » Pareillement, les chemins tortueux, raboteux, égarent les humains : plus de compréhension possible, les pierres d’achoppement les font chuter, les liens sont difficiles, ou même rompus.
La bénédiction, ici, c’est la promesse que tout cela sera aplani, effacé pour laisser la place aux liens directs, aux chemins droits, libérateurs et salvateurs. Les êtres humains pourront à nouveau vivre ensemble en bonne intelligence, réunis autour de leur Seigneur.

Opportunément, le texte du jour s'arrête au verset 6, juste avant la prédication rugueuse de Jean-Baptiste où il traite la foule de races de vipères. C'est aussi bien comme ça ! Car cela nous permet d'insister sur l'étymologie du mot bénédiction : dire du bien, bene dicere. Tout simplement.
Et c'est ce que fait Paul dans sa lettre aux Philippiens, notre troisième lecture. Il dit du bien de ses chers amis. Pas seulement pour les remercier des dons en argent qu'ils lui ont faits pour le soutenir en captivité. Mais pour rappeler le lien fraternel qui l'unit aux disciples réunis à Philippe, en Macédoine.
Paul ne cesse dans ses lettres de captivité de creuser ces chemins vers les communautés de croyants qu’il exhorte dans leur foi naissante. Il évoque peu sa captivité, il leur parle d’humain à humain. Il les encourage, se réjouit avec eux, les admoneste parfois, argumente, débat, avec eux : ses lettres sont pleines de vie !
Ainsi, Paul captif songe d’abord à bénir les Philippiens, comme si l’enfermement n’avait pas de prise sur lui. Comme si, à vrai dire, il avait compris que rien ne pouvait le séparer de l’amour de Dieu. Et, se sachant aimé et béni, c’est avec cette assurance qu’il peut dire du bien à l’adresse des Philippiens, qu’il peut les bénir lui-même.

Par ces trois exemples, on peut donc entrevoir la richesse du mot bénédiction, vue sous diverses significations : bénir, c’est dire du bien, mais c’est aussi raccommoder, réparer, retisser, restaurer les liens détruits, liens familiaux ou liens sociaux. Le mot bénédiction peut signifier alors résurrection.

Je ne doute pas que nous pouvons tous méditer le sens du mot bénédiction et en tirer un enseignement personnel. Mais s’il fallait insister sur un point, je me permettrais de faire une remarque ayant trait à l'éducation. Longtemps, on a mis en garde les parents contre le fait de féliciter leurs enfants pour leurs réussites, leurs petites victoires. Il ne fallait pas risquer de les rendre orgueilleux. C'était oublier que la bénédiction n'est pas la flatterie. Dire du bien des enfants revient à les bénir, les aider à construire les liens sociaux ou familiaux, à tisser cette trame qui fera d’eux des humains à part entière. Alors, n'hésitons pas à bénir les enfants que nous côtoyons !

Et je terminerai, en ce deuxième dimanche de l’Avent, en vous disant, frères et sœurs : soyez bénis !

Amen.

 

Luc 3, 1 à 6

1 Maintenant, Tibère est empereur depuis 15 ans. Ponce Pilate est préfet de Judée. Hérode Antipas gouverne la Galilée. Philippe, le frère d’Hérode Antipas, gouverne l’Iturée et la Trachonite. Lysanias gouverne l’Abilène.
2 Hanne et Caïphe sont grands-prêtres. À ce moment-là, dans le désert, Dieu adresse sa parole à Jean, le fils de Zakarie,
3 et Jean va dans toute la région du Jourdain. Il lance cet appel : « Faites-vous baptiser, pour montrer que vous voulez changer votre vie, et Dieu pardonnera vos péchés. »
4 En effet, dans le livre du prophète Ésaïe, on lit : « Quelqu’un crie dans le désert : Préparez la route du Seigneur ! Faites-lui des chemins bien droits !
5 On remplira tous les ravins, on aplatira toutes les montagnes et toutes les collines. Les tournants de la route deviendront droits, on remettra les mauvais chemins en bon état,
6 et tous verront que Dieu veut les sauver ! »

Philippiens 1, 3 à 11

3 Chaque fois que je pense à vous, je remercie Dieu.
4 Chaque fois que je prie pour vous tous, je prie avec joie,
5 parce que vous m’avez aidé à répandre la Bonne Nouvelle depuis le premier jour jusqu’à maintenant.
6 Je suis sûr d’une chose : Dieu qui a commencé en vous un si bon travail va le continuer jusqu’au bout, jusqu’au jour où le Christ Jésus viendra.
7 J’ai bien raison d’avoir ces sentiments-là pour vous tous, parce que je vous porte dans mon cœur. En effet, vous participez tous au don que Dieu m’a fait : aujourd’hui où je suis en prison, comme hier, quand je défendais la Bonne Nouvelle et quand je la répandais avec force.
8 Oui, Dieu sait que je dis la vérité : je vous aime tous avec la tendresse du Christ Jésus.
9 Voici ma prière pour vous : je demande que votre amour grandisse de plus en plus, qu’il vous aide à voir clair et à comprendre les choses parfaitement.
10 Alors vous pourrez juger ce qui est le mieux, et le jour où le Christ viendra, vous serez purs et sans défaut.
11 Avec l’aide de Jésus-Christ, votre vie sera remplie d’actions justes pour la gloire et la louange de Dieu.

Ésaïe 60, 1 à 11

1 Debout, Jérusalem ! Brille avec éclat : en effet, ta lumière arrive, la gloire du Seigneur se lève sur toi !
2 Regarde : la nuit couvre la terre, un brouillard enveloppe les peuples. Mais sur toi, le Seigneur se lève et sa gloire brille sur toi.
3 Les autres peuples marchent vers ta lumière, et les rois se dirigent vers la clarté qui s’est levée sur toi.
4 Lève les yeux et regarde autour de toi ! Tous se rassemblent et viennent vers toi. Tes fils arrivent de loin, tes filles sont portées dans les bras.
5 En voyant cela, tu brilleras de joie, ton cœur battra de bonheur. En effet, les richesses de la mer arriveront chez toi, les trésors des autres peuples parviendront jusqu’à toi, Jérusalem.
6 Des troupeaux de chameaux te couvriront, de jeunes chameaux de Madian et d’Éfa. Ils viendront tous de Saba. Ils apporteront de l’or et de l’encens et ils chanteront devant tous la louange du Seigneur.
7 Le Seigneur dit : « Les troupeaux de Quédar se rassembleront chez toi. Tu pourras utiliser les béliers de Nebayoth pour tes cérémonies. On les présentera sur mon autel, et ce sacrifice me plaira. J’honorerai ainsi la beauté de mon temple.
8 « Qui sont-ils, tous ces gens qui volent comme un nuage, qui ressemblent à des colombes rentrant dans leurs nids ?
9 Les pays éloignés m’attendent avec espoir. Les grands bateaux avancent en tête pour ramener tes enfants de très loin, avec leur argent et leur or. Ils viennent me rendre gloire, à moi, ton Dieu, le Dieu saint d’Israël qui te fais cet honneur. »
10 Le Seigneur dit à Jérusalem : « Des étrangers reconstruiront tes murs, leurs rois seront à ton service. Dans ma colère, je t’avais frappée, mais dans ma bonté, je te montre mon amour.
11 Tes portes seront toujours ouvertes. On ne les fermera ni le jour ni la nuit. Alors on fera entrer chez toi les richesses des autres peuples, ainsi que leurs rois, l’un après l’autre.