JE SUIS LA VOIX

Jean 1, 6 à 8 et 19 à 28 - Malachie, 3 22 à 24 - Matthieu 11, 2 à 15

La scène se passe à Béthanie. Non pas le village où vivaient Lazare, Marthe et Marie, mais un autre village situé à l'Est du Jourdain. On n'a jamais pu localiser ce village avec précision.
C'est là que Jean baptise ceux qui viennent l'écouter et qui acceptent son baptême.
Des émissaires viennent le voir et l'interroger. Ils sont envoyés par les Juifs dit l'évangéliste : une appellation que Jean utilise pour parler des responsables du peuple juif.
Qui sont ces représentants des autorités ? Des prêtres et des lévites (v. 19). C'est-à-dire des chefs religieux attachés au temple de Jérusalem. Ce sont ceux que l'on appelle aussi les sadducéens, des ministres du culte.

Mais ils ne sont pas seuls, ces prêtres et ces lévites ; il y a aussi des représentants des Pharisiens, c'est-à-dire des docteurs de la loi, des enseignants, des théologiens. D'ordinaire, ils ne s'entendent pas avec les prêtres, mais, pour une fois, ils font cause commune. C'est dire que la raison de leur déplacement est importante.
Que viennent-ils faire, au-delà du Jourdain, ces représentants des autorités religieuses ? Ils viennent interroger Jean-Baptiste, car ce personnage les intrigue.
Dans le contexte de l'occupation romaine, un thème est essentiel pour ces religieux : l'attente du Messie. Les prêtres ne l'attendent pas vraiment. L'attente messianique est une notion qui émane des prophètes. Or eux, les prêtres, ne sont pas très portés vers la prophétie, ils préfèrent le culte et les rites. Alors, si le Messie pouvait encore attendre, ça ne les gênerait pas.
Les docteurs, eux, sont impatients de voir le Messie arriver. A la différence des prêtres qui ont accepté l'occupation romaine (puisque les Romains n'ont pas détruit le temple), les Pharisiens comptent sur le Messie pour chasser l'occupant et faire éclater la gloire d'Israël. Alors, ce Baptiste est intéressant. Et si c'était lui, le Messie ! Pourquoi ne pas le lui demander, tout simplement ?

La question de l'identité de Jean.

Les prêtres et les docteurs demandent à Jean : Qui es-tu ? Quelle importance ? Plutôt que de savoir qui est Jean, n'est-il pas plus important de savoir ce qu'il dit, ce qu'il fait, ce qu'il enseigne ? En lui-même, le nom n'a pas d'intérêt. On peut faire n'importe quoi en se cachant derrière une identité. Ce n'est pas le nom qui fait le message. Pour les docteurs et les prêtres, si ! Car leur théologie a déjà défini ce que sera le message du Messie, avant même de l'avoir entendu. Et si un soi-disant Messie ne dit pas ce que le Messie est censé dire, cela signifie qu'il n'est pas le Messie. Pas étonnant qu'ils ne l'aient pas reconnu, car le message d'amour de Jésus n'entrait pas dans leur schéma préconçu.

Que répond Jean ?

  • Je ne suis pas le Christ, le Messie (v. 20).
    Etrange réponse, car la question ne faisait pas directement allusion au Messie. Les enquêteurs ne lui ont pas demandé : Es-tu le Christ ? Mais Jean sait bien ce qui se cache derrière la question : Qui es-tu ? C'est toute l'attente du Messie dont nous avons parlé.
    Alors une autre question vient : Es-tu Elie ? Qui est cet Elie ? C'est le prophète Elie, réformateur d'Israël au temps du roi Achab, neuf siècles avant Jésus. L'importance du personnage fait de lui le type des réformateurs, des prédicateurs de repentance. C'est pourquoi le prophète Malachie (3, 23) donne son nom au prophète qui doit précéder le Jour du Seigneur. Alors, le Baptiste est-il justement ce prophète annonciateur de temps nouveaux ?
  • Je ne suis pas Elie, répond Jean.
    Etrange réponse, là encore, parce que Jean annonce justement des temps nouveaux. Il précède le Christ qui va inaugurer une époque nouvelle. En Jean 3, 28, le Baptiste déclare encore : je ne suis pas le Christ, mais c'est devant lui que je suis envoyé. Etre envoyé devant le Christ, c'est bien le rôle d'Elie, selon Malachie ! Et pourtant, Jean dit qu'il n'est pas Elie.
    Etrange réponse, car Matthieu 17, 12. 13 ; 11, 14 ; Marc 9, 11-13 et Luc 1, 17 disent clairement que Jean-Baptiste est l'Elie qui devait venir. Pourquoi donc Jean, lui-même, déclare-t-il, ici, qu'il n'est pas Elie ?
    Alors les docteurs demandent à Jean s'il est le Prophète. Quel Prophète, si ce n'est Elie ? Peut-être celui qui avait été annoncé par Moïse (Deut 18, 15). Un prophète à l'image de Moïse, un législateur donc, un chef. Le prophète que la foule a cru reconnaître, plus tard, en Jésus, quand il a multiplié les pains (Jean 6, 14). Il est vrai que, comme Moïse avait nourri le peuple dans le désert avec de la manne, Jésus venait de multiplier les pains. Alors, Jean est-il ce Prophète ?
  • Je ne suis pas le prophète, dit Jean.
    Jean, en effet, n'est pas un nouveau Moïse. Il s'inscrit dans la lignée des prophètes, certes, mais pas des législateurs. Jésus sera, en quelque sorte, un nouveau Moïse, puisqu'il commentera la loi, et qu'il donnera des commandements nouveaux.

Il est curieux de remarquer que Jean-Baptiste ne répond que par la négative. A la question : Qui es-tu ? Il répond systématiquement par : Je ne suis pas. Ce n'est pas répondre à la question. Ce n'est pas une identité. Dire qui on n'est pas, ne permet pas de savoir qui on est.
Visiblement, pour Jean, connaître son identité n'a pas d'importance. Il est plus intéressant de savoir ce qu'il fait que qui il est. C'est ce qui ressort de sa dernière réponse. Car les prêtres et les docteurs renouvellent la question : Qui es-tu ? Que dis-tu de toi-même ? Question plus vague que les précédentes, et qui donne plus de liberté de réponse.

  • Je suis celui qui crie dans le désert.
    Là encore, Jean ne donne pas son identité, mais il dit ce qu'il fait. Il est une voix. Et le message que cette voix proclame n'est même pas de lui ; il ne fait que reprendre les mots d'Esaïe qui disait : Rendez droit le chemin du Seigneur. C'est le message qui est important, pas son auteur, ni son porte-parole.
    Conformément à l'humilité qui le caractérise, Jean ne veut pas parler de lui. Il dira, en parlant de Jésus : il faut qu'il croisse et que je diminue (Jean 3, 30). Il vient juste annoncer le Seigneur.

Que se cache-t-il derrière la volonté institutionnelle d'identifier les individus ?
Volonté présente à tous les niveaux : dans le domaine administratif (carte d'identité, passeport …), et sur le plan personnel. Il est, en effet, poli, la première fois que l'on entre en relation avec quelqu'un, de décliner son identité.

Derrière l’identification des individus, se cache le souci de se protéger. On veut savoir à qui on a affaire. Le cas échéant, on veut pouvoir retrouver la personne, ne serait-ce que pour l'attaquer en justice.
On cherche à cerner, cataloguer l'individu. Comme si le fait de mettre une étiquette sur la personne nous permettait de la contrôler, ou, tout simplement, nous aidait à agir en sa présence, selon des schémas conçus d'avance : il est fils de untel, alors on peut s'attendre à … Il vient de tel endroit, alors on sait ce qu'il pense … Il fait tel métier, alors ce n'est pas la peine de parler philosophie avec lui … etc.
Je me souviens de la question qui m'a été posée, un jour, lors d'une rencontre entre un conseil paroissial catholique et le conseil presbytéral réformé. Nous parlions des mouvements évangéliques. Un frère catholique m'a demandé : Pensez-vous que ces mouvements évangéliques font partie de l'Eglise ? Je lui ai répondu que je ne pouvais pas répondre à cette question. Sommes-nous Dieu pour savoir qui est dans l'Eglise et qui n'y est pas ? Et pourquoi cette question ? Pour savoir s'il est légitime et bon de rentrer en contact avec eux ? Pour savoir quelle attitude prendre à leur égard ? Et quel discours leur tenir ? Quelle importance de savoir si telle ou telle personne est dans l'Eglise ou non ? Ne sommes-nous pas tous frères et sœurs en Jésus-Christ ? L'étiquette ne sert qu'à cloisonner et à créer des barrières.

Jean-Baptiste casse ce processus d’identification.
Lui qui fait voler en éclats les convenances en habitant dans le désert et en mangeant des sauterelles.
Il casse ce processus dans son annonce même du Messie. Il dit aux prêtres et aux docteurs : il est au milieu de vous, et vous ne le connaissez pas (v. 26). Scandale ! Comment oser dire cela à ces docteurs qui croient déjà tout savoir du Messie ?
Même le Messie, vous ne pourrez pas lui mettre une étiquette. Alors, ne venez pas avec vos catalogues d'idées préconçues. Son message vous prendra toujours au dépourvu et par surprise !
C'est bien ce qui a empêché les religieux de reconnaître, en Jésus, le Messie.
Les idées toutes faites sont un handicap à la révélation du Christ. Or il faut qu'il se révèle, puisque nous ne le connaissons pas.

Nous sommes des Jean-Baptiste.
Un jour, Jean demandera à Jésus : es-tu celui qui doit venir ? (Mat 11, 3). Nous aussi, nous sommes amenés à nous poser la question. Nous ne connaissons pas Jésus avant de l'avoir entendu et de l'avoir vu vivre. Tout repose sur sa révélation, et non sur nos idées. Raison pour laquelle, quand Jean-Baptiste fait demander à Jésus : Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? Jésus ne répond pas : C'est moi, je suis le Christ  parce que n'importe qui peut répondre ça, cette réponse ne signifie donc rien  mais Jésus répond : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les malade sont guéris … En d'autres termes : voilà ce que je fais, et non : voici mon nom. Là est la vraie réponse.
Qui nous sommes n'a pas beaucoup d'importance. A la question : Qui es-tu ? La bonne réponse est celle de Jean : Je ne suis pas. Seul Jésus peut dire (avec le Père) : Je suis. C'est lui l'important, et son message. Nous ne sommes pas dignes de délier la lanière de sa sandale.

Les docteurs voulaient mettre une étiquette sur Jean-Baptiste. S'il était le Messie, ils auraient agi en conséquence à son égard, en vertu de leurs présupposés. De même, si Jean-Baptiste avait déclaré qu'il était Elie ou le Prophète, il aurait été tout de suite catalogué. C'est pourquoi, malgré le fait qu'il est bien le Elie annoncé par Malachie (comme le dit Jésus lui-même), Jean-Baptiste dit qu'il n'est pas Elie, car il n'est pas le Elie que les docteurs et les prêtres ont en tête.
Les docteurs voulaient mettre une étiquette sur Jean-Baptiste, mais ils n'ont pas su qui il était.
Pour le savoir, ils auraient dû l'écouter, car il était la voix qui criait dans le désert.
Nous aussi, nous ne sommes rien d'autre qu'une voix :
La voix qui annonce encore et toujours le chemin du Seigneur.
La voix qui proclame les œuvres du Christ.
La voix qui n'est rien sans le Christ, car c'est lui qui fonde notre identité.