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L'HERITAGE

Ecclésiaste 2, 17 à 27 - Jacques 2, 5 à 7 - Romains 8, 13 à 17

Au début du mois de février, l’hebdomadaire L’Obs a proposé à ses lecteurs un dossier sur la question de l’héritage.
Plusieurs économistes ont observé que la fortune détenue par les Français les plus riches est de moins en moins le résultat du travail et de l’entreprenariat, mais de plus en plus reçue en héritage.
La fortune héritée représente désormais 60 % du patrimoine total des Français, alors qu’elle représentait seulement 35 % au début des années 1970. Nous sommes retombés au même niveau qu’avant la 2ème guerre mondiale, quand aucune politique redistributive n’avait encore été mise en place. Si rien n’est fait, ces économistes annoncent que l’héritage pourrait représenter 80 % du patrimoine des Français d’ici à 2050.
De quoi décourager tous ceux qui croient encore que c’est en étudiant et en travaillant plus qu’ils vont pouvoir s’enrichir.

Nous sommes en train de construire une société profondément inégalitaire. Il y a d’un côté ceux qui ont la chance d’être nés dans une famille aisée et qui vont ainsi pouvoir faire fructifier ce capital, et de l’autre côté ceux qui sont nés dans une famille défavorisée, sans aucune chance de pouvoir franchir ce qu’on appelle « le plafond de verre ».
Ce qui est très surprenant, c’est qu’à une large majorité les Français souhaitent que les droits de succession restent le moins élevés possible, comme s’ils espéraient secrètement être un jour bénéficiaires d’un héritage, alors que les chances pour que cela se réalise sont infiniment minces. Presque aussi minces que celle de gagner au Loto !
Au cours de leur vie, la moitié des Français n’hériteront de rien ou presque rien, tandis qu’à l’autre bout de l’échelle les 10 % les plus riches vont capter plus de la moitié du montant des héritages. Pour éviter cette anomalie, c’est-à-dire que la richesse soit détenue par une minorité de rentiers comme c’était le cas au XIXe siècle, les économistes préconisent une taxation plus importante des tranches les plus hautes de ces successions.
Je ne sais pas si un futur président de la république aura le courage d’entamer une telle réforme des droits de succession, au risque de se mettre à dos à la fois les riches et les pauvres. Il sera intéressant de voir si ce sujet est abordé durant la campagne électorale qui démarre.
En tout cas, cette question de l’héritage m’a fait penser qu’il s’agit aussi d’un thème bien présent dans la Bible, et que l’héritage y prend une valeur très spirituelle. Je vous propose ce matin de parcourir quelques textes qui abordent cette question et de voir comment, sur un plan spirituel, nous pouvons nous emparer de cette promesse.

1 - L’héritage : une vanité

Dans le premier texte que nous avons lu, l’auteur du livre de l’Ecclésiaste n’a pas une très bonne opinion de l’héritage.
Cela ne vous étonnera pas, car vous savez que ce sage qui réfléchit sur le sens de l’existence a tout essayé, mais il est revenu de tout : le travail, l’argent, les femmes, les enfants, la sagesse. Un à un, il démonte tous les artifices que les êtres humains inventent pour donner un sens à leur vie.
À quoi sert-il d’être sage, puisque le sage meurt aussi bien que l’insensé ?
À quoi sert-il de multiplier les conquêtes sexuelles, si c’est pour passer à côté du véritable amour ?
À quoi sert-il de consacrer sa vie au travail pour gagner le plus d’argent possible, alors que personne ne peut l’emporter dans sa tombe ? Chacun partira aussi nu que le jour de sa naissance.
À quoi sert-il d’avoir des enfants en s’imaginant qu’ils vont faire un bon usage de ces richesses qu’ils n’ont ni gagnées ni méritées ? L’expérience montre que le plus souvent ces enfants dilapident l’argent qu’ils ont reçu un peu trop facilement et qui ne font pas preuve du même zèle entrepreneurial que leurs parents. « Y a-t-il quelqu’un qui a travaillé avec sagesse, connaissance et succès, voilà que sa part est donnée à quelqu’un qui n’y a pas travaillé. C’est encore là une futilité et un grand mal. En effet, que revient-il à l’être humain de tout le travail de la préoccupation qu’il s’est donné sous le soleil ? » « De la fumée, tout n’est que fumée » déplore l’auteur de ce livre, dans une formule lapidaire qu’il répète comme un refrain.
Entre les lignes, on peut lire que l’auteur du livre de Qohélet, perçoit l’héritage comme une forme d’injustice. Il n’est pas juste pour celui qui a travaillé dur durant toute sa vie de savoir que ses biens seront dilapidés par les générations suivantes. Ce doit être pour lui une forme de frustration.
Mais il n’est pas juste non plus pour celui qui hérite, de recevoir des richesses pour lesquelles il n’a absolument pas travaillé, qui n’ont pas pour lui le goût de la sueur et de la peur, et qu’il n’aura aucun scrupule à dépenser sans compter.
On peut ajouter un élément sociologique dans ces cultures du Moyen-Orient ancien, c’est que les femmes n’héritent pas comme les hommes. Encore une injustice que l’auteur du livre aurait pu dénoncer.
Alors que dans ces sociétés anciennes, la transmission de biens matériels d’une génération à l’autre était perçue comme une évidence, le livre de l’Ecclésiaste vient mettre un gros grain de sable dans le rouage bien huilé du mécanisme de l’héritage. Si l’auteur avait vécu aujourd’hui, il aurait pu ajouter : « À quoi bon espérer transmettre vos biens à vos enfants puisque l’État va en prendre une grosse partie sous forme de droits de succession ? » Mais là c’est moi qui extrapole…

2 - Les pauvres : héritiers du Royaume

La lettre de Jacques se caractérise par son caractère très concret. En gros, Jacques dit à ses destinataires : si vous êtes croyants, ça doit se voir dans votre vie de tous les jours ! Ça doit se voir dans une forme de sagesse et de pondération, dans la manière de maîtriser votre discours, dans l’attitude de non jugement vis-à-vis des autres, dans la compassion à l’égard de ceux qui souffrent, dans la sollicitude pour ramener dans le droit chemin un frère qui s’est égaré, bref dans votre aptitude à vous laisser reprendre par la parole de Dieu et dans votre désir de la mettre en pratique.
Les premières communautés chrétiennes se caractérisaient par le fait qu’elles accueillaient des gens extrêmement divers : des juifs et des non juifs, des hommes et des femmes (ce qui n’était pas évident dans la société grecque), des gens qui savaient lire et écrire et d’autres qui ne le savaient pas, des citoyens libres et d’autres qui étaient esclaves, et bien sûr des riches et des pauvres.
Jacques dénonce le fait que certaines communautés chrétiennes accordent plus d’égard aux riches qu’aux personnes pauvres. Les riches ont droit aux places d’honneur, tandis que les pauvres doivent rester debout au fond de la salle de culte. Jacques s’insurge contre de telles pratiques et, pour bien appuyer son propos, il reprend à son compte un enseignement de Jésus que l’on trouve déjà dans les béatitudes.
Oui Dieu a choisi les pauvres pour se révéler à eux et les rendre riches dans la foi.
Oui Dieu a promis son royaume aux pauvre qu’il aime. Il les a choisis pour être « héritiers de son royaume ».
Voilà qui est intéressant et qui correspond à cette logique de renversement que l’on trouve dans tout le Nouveau Testament.
Souvenez-vous du cantique de Marie : « Il a rassasié de biens les affamés, et les riches il a les a renvoyés les mains vides. »
Souvenez-vous aussi des béatitudes de Jésus : « Heureux vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous ! Malheur à vous les riches, car vous tenez déjà votre consolation ! »
Cette proximité de pensée entre Marie, Jésus et Jacques n’est pas étonnante. La tradition affirme en effet que Jacques était le frère de Jésus, né de la même mère. On peut donc imaginer que cette idée que Dieu élève les humbles et abaisse les puissants faisait partie d’une forme de culture religieuse familiale. Un Dieu qui manifeste son salut en réparant les injustices. Qui choisit comme héritiers ceux qui précisément n’ont aucune chance d’hériter durant leur vie.
La théologie de la libération qui est née en Amérique latine a théorisé cette compréhension de l’Évangile, en disant que Dieu a une « option préférentielle pour les pauvres ». D’ailleurs, je vous fais remarquer que cela correspond à l’attitude même du Christ. Lui qui était l’égal de Dieu n’a pas cherché à se prévaloir de son rang, mais il s’est dépouillé lui-même de tous ses avantages et il s’est abaissé jusqu’à devenir serviteur. C’est pourquoi son nom est au-dessus de tout nom, car il est le seul à avoir choisi cette voie de la faiblesse et de l’humilité pour venir nous rencontrer.
Je voudrais mettre l’affirmation de Jacques selon laquelle les pauvres hériteront du royaume, en résonance avec une parabole de Jésus. Vous connaissez cette histoire du maître de la vigne qui veut recruter des ouvriers. Il sort à la première heure, embauche un certain nombre d’ouvriers en convenant avec eux d’un salaire pour la journée, puis il sort plus tard dans la journée, voit d’autres ouvriers inoccupés et leur propose d’aller travailler dans sa vigne. Puis il sort une heure avant la fin de la journée et croise encore d’autres qui n’ont pas de travail, et il les embauche. Au final, il leur donne à tous le même salaire : à ceux qui ont travaillé 12 heures, comme ceux qui ont travaillé qu’une heure.
Dieu est-il injuste en ne nous récompensant pas selon nos mérites ? Dieu est-il injuste en promettant son royaume à ceux qui sont pauvres ?
Non Dieu n’est pas injuste, il est surtout un Dieu d’amour et de grâce. Il fait grâce à tous, indistinctement. Il ne favorise pas les riches et les puissants, mais il accueille tous ceux qui se dépouillent de leurs fausses sécurités et qui viennent chercher auprès de lui le pardon, le réconfort, la communion.
La violence est désarmée, l’arrogance n’est plus de mise, les combines pour se maintenir au pouvoir deviennent inutiles, l’exploitation débridée de notre planète doit cesser. Jésus a promis : « Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre ! »

3 - Héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ

De quel droit pourrions-nous prétendre hériter des richesses de Dieu ? Certes, dans le passé Dieu a fait des promesses au peuple d’Israël, mais la plupart d’entre nous ne sont pas des descendants d’Abraham selon la chair. Nous sommes aussi des hommes et de femmes pécheurs, révoltés contre Dieu. Ce n’est donc pas en raison de nos bons sentiments vis-à-vis de Dieu que nous pourrions figurer dans son testament.
Un peu plus haut dans sa lettre aux Romains, Paul explique le mécanisme juridique par lequel Dieu a changé son regard sur nous. « En envoyant son propre Fils dans une condition semblable à la chair du péché, Dieu a condamné le péché dans la chair pour que la justice requise par la loi soit accomplie par nous qui marchons, non selon la chair, mais selon l’Esprit. »
Dans les propos de Paul, la chair représente notre humanité, traversée par des envies de grandeur et de puissance. En réponse et en contraste avec les désirs humains, Dieu renonce à toute grandeur en devenant un humain qui naît dans une mangeoire et qui meurt sur une croix.
Paul a expliqué au chapitre 6 qu’en étant associés à la mort de Jésus, en étant ensevelis avec lui dans le tombeau, nous recevons, comme lui, de la part de Dieu une vie nouvelle, un esprit nouveau. Oui les désirs de la chair conduisent à la mort, tandis que ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu sont habités par la vie du Christ, et marchent vers la vie éternelle.
Voilà en quoi consiste l’héritage que Dieu nous promet : une vie libérée de l’emprise du péché, débarrassée du désir de dominer les autres, réconciliée avec Dieu, habitée par son Esprit qui crée entre lui et nous une pleine communion.
Notre relation avec Dieu change dès lors que nous expérimentons sa présence en nous. Jésus l’a expliqué à ses disciples lorsqu’il leur a dit : « Je ne vous appelle plus serviteur parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelé ami, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai entendu de mon père. » (Jean 15.15)
Paul va encore plus loin que Jésus, en développant l’image de l’adoption. En mettant son Esprit en nous, Dieu montre qu’il nous a adoptés comme ses fils et ses filles. La relation avec Dieu que crée en nous l’Esprit n’est donc pas une relation de servitude mais une relation de filiation. Cette relation avec Dieu qui me considère désormais comme son fils ou sa fille, me donne une nouvelle identité. La personne que j’étais à ma naissance a disparu, je suis maintenant adopté(e) par Dieu. Je peux me considérer comme frère ou sœur à part entière de Jésus le Christ, et donc enfant légitime pour partager avec le Christ l’héritage de la gloire promis par Dieu.
Cette image de l’adoption montre que la filiation avec Dieu n’est pas naturelle, elle découle d’un choix, je dirais même d’un double choix.
D’une part Dieu m’a choisi(e) pour que je devienne son enfant, il s’est révélé à moi par Jésus-Christ, et d’autre part j’ai fait le choix de l’accepter comme Seigneur, comme Sauveur, et comme Père. Cela ne se fait pas de manière automatique. Dieu attend que je consente à l’offre généreuse qu’il me fait.
Ce consentement, je le manifeste en laissant l’Esprit crier en moi : « Abba, Père ! ». Martin Luther disait : « Ce cri inouï perce les nuages, rempli le ciel et la terre et retentit si fort que les anges, en l’entendant, pense n’avoir jamais rien entendu auparavant. »
Contrairement à ce qui se passe dans les familles humaines, l’héritage de Dieu ne suscite pas de disputes. Il n’est pas comme un gâteau qui se découpe en différentes parts et dont on peut convoiter la plus grosse. La gloire éternelle à laquelle nous somme promis, c’est un peu comme l’amour, même si on le partage à l’infini, il ne s’affaiblit jamais.
La gloire céleste et la vie éternelle sont donc accessibles à tous ceux qui renoncent à construire leur identité par leurs propres forces et qui acceptent d’être adoptés par Dieu pour recevoir de lui les richesses de son héritage.
En exprimant les réalités spirituelles de cette façon, Paul a le sentiment d’être au cœur même de la pensée de Dieu. Il parle d’un ‘mystère’ qui lui a été révélé par Dieu, et ce mystère, c’est-à-dire le projet profond de Dieu à l’égard de l’humanité, c’est de pouvoir adopter tous les humains comme ses fils et ses filles.
Dans l’épître aux Éphésiens, il indique, que selon le mystère qui lui a été révélé, « les non juifs ont un même héritage, forment un même corps et participent à la même promesse que les juifs ». (Ephésiens 3.6) Le projet de Dieu est donc bien de créer une humanité nouvelle, de frères et de sœurs, réconciliés entre eux et avec lui, tous héritiers de son royaume.

Encouragez-vous les uns les autres par ces promesses. Car Dieu tient parole.

Amen

 

Ecclésiaste 2, 17 à 27

17 Je déteste la vie : tout ce qu’on réalise sur terre me déplaît. En effet, rien ne sert à rien, autant courir après le vent !
18 Je déteste tout le mal que je me suis donné sous le soleil. En effet, je laisserai les résultats à celui qui prendra ma place.
19 Est-ce qu’il sera sage ou stupide, qui le sait ? Pourtant, il possédera tout ce que j’ai obtenu sous le soleil par mon travail et ma sagesse. Cela non plus n’a pas de sens.
20 En voyant tout le mal que je me suis donné sous le soleil, j’étais désespéré.
21 Quelqu’un travaille avec sagesse. Il a de l’expérience et il réussit bien. Or, il doit donner ce qu’il a réalisé à un autre qui n’a rien fait ! Cela non plus n’a pas de sens et c’est très injuste.
22 Oui, qu’est-ce qu’il reste aux humains de toutes leurs activités et de tous leurs efforts sous le soleil ?
23 Tout le jour, ils se donnent du mal et ils souffrent pour réaliser ce qu’ils veulent faire. Même la nuit, ils ne peuvent pas se reposer. Cela non plus n’a pas de sens.
24 Le seul bonheur pour les êtres humains, c’est de manger, de boire et de profiter des résultats de leur travail. J’ai constaté que c’est Dieu qui donne ce bonheur.
25 En effet, qui peut manger et profiter de la vie si Dieu ne le permet pas ?
26 Oui, à l’homme qui est bon à ses yeux, Dieu donne la sagesse, la connaissance et la joie. Mais à l’homme qui agit mal, il donne la charge de rassembler des biens et de les garder pour celui qui est bon à ses yeux. Cela non plus n’a pas de sens, autant courir après le vent !

Jacques 2, 5 à 7

5 Écoutez, mes frères et mes sœurs très aimés ! Est-ce que Dieu ne choisit pas justement ceux qui sont pauvres aux yeux du monde ? Il veut les rendre riches en leur donnant la foi, il veut qu’ils reçoivent le Royaume promis à ceux qui ont de l’amour pour lui.
6 Mais vous, vous méprisez les pauvres ! Pourtant, qui vous écrase ? Qui vous traîne devant les tribunaux ? Ce sont les riches, n’est-ce pas ?
7 Ce sont les riches qui se moquent du beau nom que Dieu vous a donné.

Romains 8, 13 à 17

13 Si vous vivez en suivant ces désirs, vous mourrez. Au contraire, si, avec l’aide de l’Esprit Saint, vous faites disparaître vos façons de faire égoïstes, vous vivrez.
14 En effet, tous ceux que l’Esprit de Dieu conduit sont enfants de Dieu.
15 Et l’Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves qui ont encore peur, mais il fait de vous des enfants de Dieu. Et par cet Esprit, nous crions vers Dieu en lui disant : « Abba ! Père ! »
16 L’Esprit Saint lui-même nous donne ce témoignage : nous sommes enfants de Dieu.
17 Alors, si nous sommes enfants de Dieu, nous recevrons en partage les biens promis par Dieu à son peuple, et ces biens, nous les recevrons avec le Christ. Oui, si nous participons à ses souffrances, nous participerons aussi à sa gloire.